Pèlerinage en Avignon

J’y tiens, une fois l’an.
Je tiens à dire en Avignon, c’est pas correct correct, en français on dit « A Avignon et A Arles » mais c’est un occitanisme et comme nous pouvons nous réclamer du vocable, profitons-en, car oui on est aussi Occitans dans le Gard, en Provence, en Vaucluse, en Arles comme en Avignon. En Catalogne, par contre, ça se discute…

Alors donc une fois l’an, je sors de la gare d’Avignon, je traverse le boulevard circulaire par les passages cloutés et je franchis la porte qui mène à la rue de la République et à la montée vers le Palais des Papes dans la cour duquel en plus de vingt-cinq ans de pèlerinage, je n’ai jamais pénétré. Faudrait quand même…
Je marche dans les pas d’un de mes papes, Jean Vilar, je regarde le programme de sa Maison, à droite de la place de l’Horloge, je choisis ma conférence et le jour où il fera le moins chaud et je prends mon train. Et je suis heureuse.
Je me retrouve familière des lieux, un peu de permanence dans la vie, je vous jure que c’est bien.
L’impression de marcher dans les sillons creusés par d’autres avant moi, j’ai la nostalgie d’une époque que je n’ai même pas connue, je deviens ma mère amoureuse de Gérard Philipe et admiratrice de Maria Casarès. Révérence gardée envers Albert Camus.

Assise dans la cour de la Maison Jean-Vilar, j’entends Roland Gori. Après Robin Renucci, c’était mon choix de l’année. Je regarde celles et ceux autour de moi. On a vieilli, ils ont vieilli, ils étaient déjà plus vieux que moi il y a 20 ans, ils le sont toujours, le public des conférences. Et nous sommes les mêmes. Je m’effraie de cela, de notre entre-nous, plus de vingt ans à aller entendre ici et là décrire le monde tel qu’il ne va vraiment pas. Pourquoi ? A quoi cela sert-il ?

Roland Gori et Bernard Lubat lancent cette année un pont d’Avignon à Uzeste avec un manifeste des Œuvriers nous incitant à nous mettre Debouts. Uzeste aussi sur mon parcours festivalier de l’été lorsque j’étais plus jeune. Uzeste, Avignon m’ont formé la pensée… et m’ont forgé la marche.
(Uzeste qui est occitane aussi, d’ailleurs, mais l’Aquitaine, le Val d’aran tout comme le Limousin, le provençal et le vivaro-alpin ne jouent pas dans notre cour restreinte à des limites administratives. Pour celles et ceux qui n’ont pas une idée bien nette des contours, la vastitude de l’Occitanie, c’est ici).

Mais bon… quand même, ça plombe cette histoire d’écouter des conférences et de se conforter dans le fait qu’on a bien raison de penser ce que l’on pense. L’université populaire tout au long de la vie, c’est bien, mais…

Mais bon… j’y reviendrai en Avignon, chaque année que je pourrais. Parce que j’y prends plaisir et que j’y suis bien.

En rentrant le soir de ce 14 juillet, je regarde les nouvelles et je lis qu’un camion… et j’ai toujours eu très très peur des camions. Quand ils traversaient mon village, petite, je me collais au mur et je n’avançais plus tant qu’ils n’étaient pas passés. Aujourd’hui sur l’autoroute, ma vigilance ne faiblit pas quand je les vois tout autour de moi, frêle embarcation.
Alors du coup, ma sensation de décalage total, absolu avec le monde tel qu’il nous pète régulièrement à la gueule, à mon retour d’Avignon ne peut que s’affirmer toujours plus.

Mais bon… penser, ça aide, et ça aide notamment à penser.

Donc… Retour à Roland Gori*, qui écrivait après le 13 novembre dernier : « Dans une société dénutrie des valeurs existentielles, n’importe quel gang, comme ce fut déjà le cas dans notre histoire, n’importe quelle association criminelle pourra répandre au sein de populations désespérées un mythe quelconque, d’autant plus dangereux qu’il sera simpliste et « totalitaire ». Comment ne pas évoquer Simone Weil, philosophe catholique et révolutionnaire, écrivant face au nazisme  : « On dit souvent que la force est impuissante à dompter la pensée  ; mais pour que ce soit vrai, il faut qu’il y ait pensée. Là où les opinions irraisonnées tiennent lieu d’idées , la force peut tout. Il est bien injuste de dire par exemple que le fascisme anéantit la pensée libre  ; en réalité c’est l’absence de pensée libre qui rend possible d’imposer par la force des doctrines officielles entièrement dépourvues de signification.  »

Juillet 2016

  • On peut lire son texte en entier ici, c’est le deuxième dans la série des textes publiés le 17 novembre dans L’Humanité.

Le mépris

Immédiatement dans la tête, rien qu’au titre, une mélodie se fait entendre, elle est de Delerue : tadadidadida, tadadidadida, tadadidadida… et ici interprétée par John Zorn.

Bon, ben ce n’est pas de musique qu’il s’agit, ni de cinéma. De littérature, à la rigueur. De Stendhal peut-être, du XIXe siècle et du mépris du peuple*. Qui n’a rien de nouveau et qu’un Emmanuel Macron dans son costard n’inaugure pas, mais reproduit. C’est sans fin que le mépris nous gifle dans les propos de ceux qui pensent à « nous » gouverner. Ce sont des imaginaires du peuple qui s’expriment en ces occasions, et ils sont pas « jo-jo » ces imaginaires quand ils nous sautent à la gueule ; nous apparaissons comme une masse informe somme toute assez faineasse, quelquefois illettrée, et possiblement dangereuse par nos hoquets compulsifs de révoltes infantiles. En gros.

Mais bon, pour donner raison à Macron, et vu que ce n’est pas en alignant des mots sur ce blog que je compte renouveler ma garde-robe, je vais faire ma « faineasse ». Noël Mamère, dans son blog de Mediapart*, nous le fait court et juste. Alors je cite :
« Pour sortir de ce capitalisme, qui dévore les hommes et la planète, remettre en cause les modes de production et de consommation ne suffit pas, il faut aussi en contester sa logique fatale de la domination sociale.
Il y a donc bien un combat autour de l’identité, mais ce n’est pas celui que nous vendent les marchands de peur, de l’Autre, du musulman ou de l’immigré, de l’Arabe ou du Noir… C’est un combat autour de l’identité sociale, contre ce mépris de classe et de caste,  qui s’est mué en un racisme social touchant les jeunes issus de l’immigration coloniale, les habitants des quartiers populaires, comme les ouvriers et les employés jetables et corvéables à merci. Nous avons toutes et tous un même adversaire : la bourgeoisie financière, fusionnée avec ses mandants d’Etat et renforcée par les grands médias au service de la même morale ambiante, fondée sur le mépris social.
Nous revendiquons d’être ringards au côté de Ken Loach, contre les ministres de la Star Academy, qui aiment les costards, les Rolex, la Loi Travail et son monde. »

Ces petites piqûres de rappel irritent mais font du bien : nous ne sommes pas du même monde et c’est la raison pour laquelle nous ne voulons pas le même monde.

Et sinon, cela a-t-il à voir avec le mépris ? Je le pense. Avec l’indifférence tout au moins. Si la Seine menace par ses crues, il fait beau en Méditerranée et les traversées s’y font plus nombreuses. Et on y meurt toujours. J’assistais ce lundi à la remise de la légion d’honneur à un résistant et déporté sétois filmé il y a deux ans. On redisait lors de la cérémonie pour la énième fois que nous étions là pour que « ça » n’arrive plus. « ça » arrive tous les jours. Là aussi, un rappel, infime, modeste, à nos échelles, anonymes : ce qui se passe autour de nous n’est pas supportable.

Juin 2016

  • On peut lire pour rapprocher nos siècles : La nature du peuple, Les formes de l’imaginaire social (XVIII/XXIe siècles), Déborah Cohen, coll. La chose publique, éd. Champ Vallon.
  • et pour lire l’article de Noël Mamère en entier, c’est là.

 

Faire récits d’ici

Présentation Bufa lo Cèrç e raja l’Orb… et Marius et Jeannette
Premian / 3 mai 2016 / Festival Mai que Mai

Il n’y a pas eu à réfléchir longtemps pour savoir comment je pourrais faire lien entre ce petit « road movie » occitan » et Marius et Jeannette de Robert Guediguian. Mis à part le désir d’un humanisme et d’une humanité commune, je voudrais surtout parler du fait de filmer « son » pays, celui dont on vient, celui dans lequel on vit (qui n’est pas forcément le même. Je le dis parce que cela va sans dire mais de temps en temps il est bon de rappeler qu’être de quelque part ne veut pas forcément dire y être né, même s’il est bon aussi de vivre là où on est né. J’espère que c’est clair…).

Dans les années 60, 70 et 80 des luttes occitanes, le combat pour vivre et travailler au pays, parler sa langue, exposer sa culture nous a fait frères et soeurs des peuples du monde entier en lutte pour leurs identités et la possibilité même de vivre.

Après la rupture universaliste abstraite, festive et friquée des années 80, l’altermondialisme nous a conduit sur ces belles routes de la fraternité et sororité avec les peuples du monde entier mais nous a fait en retour mépriser nos combats locaux, notre « être ici » est devenu subitement ringard, passé de mode, renvoyé aux charrues, aux particularismes, aux soubresauts rétrogrades d’identités repliées sur elles-mêmes.

C’est un renversement inouï, insensé et souvent impensé. Ou pour le moins mal pensé.

La question de l’identité est aujourd’hui dans les mains des plus réactionnaires d’entre nous. Les combats pour une culture de l’ici sont désormais dans une posture défensive, vis-à-vis d’un étranger fantasmé dans une optique de grand remplacement.

Mon propos, – et pas que le mien, merci-mon-dieu – de film en film et d’écrits en paroles diverses, a toujours été de réaffirmer que pour « faire peuple et culture » il nous faut du commun. Inventer et faire vivre du commun. Qu’une identité culturelle, c’est avant tout le partage de quelques valeurs, rituels et savoir vivre ensemble. Que l’on ne sait accueillir l’autre, l’étranger, que quand on n’a peur de rien, c’est-à-dire quand on est rassurés, tranquillement installés dans nos identités respectives. C’est à partir de là que les échanges et du commun peuvent s’instaurer.

Et c’est en lisant le dernier livre d’un auteur corse que vous avez souvent invité à Colombières-sur-Orb, Marc Biancarelli, Orphelins de Dieu, un western tout aussi prenant que ceux de Raoul Walsh, que je me suis rendue compte de l’importance de faire récit d’un pays. Que nos territoires sont autant porteurs de récits et de légendes que le far west américain. Et qu’il est là encore inouï de nous rendre compte que nous avons meilleure connaissance de la mythologie américaine que de nos mythologies propres, celles où coule l’Orb, s’abreuvent les Cathares, vivent les Drac, naissent les fées…

Voilà pourquoi il est important, il me semble, de nourrir nos cultures de récits et d’épopées, de livres et de films, de poésies et de peintures. Des récits contemporains qui puisent au passé, renouvellent le présent, enchantent l’avenir. Je n’invente rien, nos prédécesseurs en la matière, les Jean Fléchet, Rouquette, les Claude Marti, Alranq, Bernard Lubat, Robert Lafont l’avaient dit, chanté, hurlé, jazzé, montré ou écrit… Nous sommes des passeurs, nous ne faisons que passer… alors… faisons passer.

Mai 2016

On peut lire ci-dessous un extrait de la préface de Robert Marty à un recueil de poèmes de Joan Bodon qui dit lui aussi joliment un peu de tout cela :
PréfaceRobertMarty

Ton cimetière, plus marin que le mien

Les cimetières ne sont pas qu’un décor de cinéma.
Même s’ils sont beaux.
Même s’ils sont marins.

Il y a, au pied des tombes, des pères et des mères,
Des enfants,
Des frères, des sœurs, des amis, des cousins
Dans un relatif silence.

Des cris de gabians qui planent au-dessus de leurs proies.
Une lumière qui caresse, au soir comme au matin,
Et cruelle au soleil de midi.

Et c’est dans cette lumière et silence recueilli,
Que l’on entend au loin,
Lancé très fort comme à l’étal du marché :
« Il est pas là Georges Brassens ?
Non. Ici c’est Vilar et c’est Paul Valéry.
Et c’est qui, Paul Valéry ? »

On les voit alors s’approcher,
Au détour d’une allée,
En grappes, en cris,
En débraillé.

Quelquefois, le tourisme est une plaie.

Mars 2016

Le sens de la fête

C’est l’été, le retour des festivités.
Depuis la nuit des temps, on danse, on chante et on boit sur les places. On se déguise, on brûle le roi, les idoles, les représentations du pouvoir, on moque aimablement les divinités. Toutes les extravagances sont permises. Les débordements condamnés. C’est Carnaval ou la fête au village. C’est le solstice ou la Saint-Jean. On exulte, on explose, on allume les feux. Il en reste des traces dans les Paillasses de Cournonterral, les joutes de Sète à la Saint-Louis, les Corsos des villes et leurs animaux totémiques qui ouvrent les cortèges.
La fête, populaire.
La fête populaire, c’est-à-dire le peuple en ordre de marche, dans le plus grand désordre, qui dit aux grands d’ici-bas leur fait, une fois dans l’année. A Poussan, c’est un peuple en chemises qui dit son désarroi, sa pauvreté aux maîtres du château.

Mais le temps de la fête populaire, c’est aussi le mélange, l’indifférenciation sociale, le social cul par dessus tête. Et le populo et le bourgeois mêlés qui dévalent des rues et des ruelles pour envahir les places publiques, se ruer aux guinguettes, faire guincher les voisines, valser les « étrangers » du village à côté.

Au détour des années 80, la fête s’institutionnalise. Le gros mot. Traduction : le pouvoir refait main basse sur la fête. Il a toujours fait ça, le pouvoir, toujours essayé du moins : les Romains, déjà, disaient qu’il fallait fournir au peuple du pain, certes, mais aussi des jeux. La fête ne part plus d’en bas mais se décide en haut ; non plus tellement de la fête d’ailleurs que du divertissement, au sens que lui confère le Pascal des « Pensées » : divertir, c’est détourner le regard, l’attention des citoyennes et citoyens en leur donnant, au choix, selon sa classe, son rang, son rôle, du show-biz, de la variétoche, de la techno-parade ou des nourritures plus « élevées » pour l’âme, des arts sous toutes leurs formes.

Si, depuis ces années 80, les fêtes de quartiers s’étiolent, on se retrouve avec des gens qui fourmillent d’idées pour animer nos soirées d’été. Ils sont payés pour ça. Bataille d’argent public, de financements privés, entrées payantes ou gratuites, buvettes à rentabiliser. Invitations à gogo pour les « happy few », « vip », bracelets colorés : « t’en as un ? et comment ? et par qui ? ». On est loin de l’indifférenciation, du mélange et du tous ensemble jusqu’à plus soif, jusqu’à demain qu’il faut reprendre le turbin et le « chacun sa place ». Maintenant, même dans la fête, nous ne sommes plus les mêmes, chacun sa musique, chacun sa guinguette, chacun son alcool… chacun son bracelet. Et ceux qui n’en sont pas jalousent, normal, voire pire, tabassent ceux qui la font.

Garder le sens de la fête c’est lui donner un sens, un sens collectif. De sens, la fête n’en a plus quand elle tourne en rond sur elle-même, se brise sur les vitrines, quand les fractures sociales déchirent l’ambiance de nos fêtes les plus conviviales, en font des lieux criminogènes où l’on n’envoie plus les enfants promener.

Garder le sens de la fête, c’est en être de la fête, tous ensemble, la faire, la souhaiter, la désirer, la partager, mais aussi l’organiser. C’est la retrouver, la retirer des mains qui nous l’offrent pour la refaire nôtre. Faisons les fêtes.

Juin 2013

Autour du tournage des Ogres

Deux récits faits à la demande de Languedoc-Roussillon Cinéma à l’occasion du tournage à Port-la-Nouvelle à l’automne 2014 du film de Léa Fehner, Les Ogres

Lire en premier lieu ici : C’est une belle histoire, avec des Ogres dedans paraît-il…


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UNE JOURNÉE SUR UN TOURNAGE / 3 septembre 2014

Et oui c’est un port, “l’autre” port du Languedoc-Roussillon. J’habite à Sète. Je savais que Port-la-Nouvelle est un port… mais pourquoi n’y avais-je pas pensé, que cela ferait partie du bonheur de venir “visiter” le tournage des Ogres ?
Sur la route d’arrivée, la cimenterie sur notre gauche, au loin des silos, des grues… L’activité humaine d’un port est un décor, bien sûr, en soi. Un chenal au milieu, d’un côté la ville s’allonge de façades, petites maisons qui bordent. Derrière un centre-ville de quelques lignes droites, rues aérées tracées au cordeau et toujours ces façades de maisons basses, un peu vétustes pour certaines et qui me plaisent tant. D’un côté, cette ville qui s’étale et s’allonge le long du chenal, de l’autre le port. Les ports : de commerce et de pêche. Vers le milieu de l’après-midi, ballet de bateaux qui se croisent, les chalutiers rentrent, les vraquiers repartent. Moi qui suis frustrée, à Sète, de ne pouvoir accéder à ce port qui se cache, là tout se déroule devant moi, de l’autre côté du quai. Je filme un peu. A quoi cela servira-t-il ? La question, heureusement, je ne me la pose jamais, je filme.

Le tournage a lieu côté port, un grand terrain vague, autrefois un hôpital nous dit-on. Au bout de ce terrain collé au chenal, un chapiteau.
C’est le matin, le parking est à bloc de voitures.
Les figurants arrivent les uns après les autres. C’est leur troisième jour, ce sont déjà des habitués, avec des attitudes d’habitués, des liens entre eux qui sont déjà créés.
Ils sont le public de la vraie-fausse pièce, Cabaret Tchekhov, que joue la vraie-fausse compagnie, le Davaï théâtre, inspirée des aventures de l’Agit théâtre* qui joua en son temps Cabaret Tchekhov pour de vrai.

VISITER UN TOURNAGE, QUELLE DRÔLE D’IDÉE…
Chapiteau

On rejoint le chapiteau. Le même chapiteau que j’ai connu il y a un peu plus de quinze ans. Tout est organisé, on nous attend. On nous place sur les gradins.
Oui, les mêmes gradins de l’Agit*, les gradins rouge de l’époque. Pourquoi ça fait quelque chose cette histoire de chapiteau et de gradins qui sont les mêmes qu’on a connus ?
Je vieillis ou quoi ? A devenir si béatement sentimentaliste ?

Silence, moteur, ça tourne, action… coupez… Je regarde Inès Fehner faire six fois la même entrée en scène, ou sept fois, ou huit fois… je ne sais plus. La même énergie à chaque fois, les mêmes gestes. Entre temps, elle plaisante avec sa compagne de jeu, elle court, elle danse. Puis à Silence, elle se met en place. A Moteur, elle reprend la pose. A Action, elle s’élance.

Je pense à Jouvet, à Vilar, gens de théâtre qui n’aimaient pas le cinéma. Pas trop.
Pas forcément pour les mêmes raisons. Jouvet savait qu’il « fallait » en faire, tournait la journée, retrouvait son Athénée le soir. Vilar en a fait deux ou trois fois, puis basta.
Il trouvait que « ce n’était pas du travail ». Que ces gens n’étaient pas bien respectables, qu’ils se la « jouaient » un peu trop. Et qu’on passait son temps à attendre, ce qui est épuisant. 

J’en parle un peu plus tard avec une figurante dehors. Elle me dit son admiration des comédiens, capables d’entrer dans un rôle à la minute. D’en sortir, d’y re-rentrer. Ce qu’on dit toujours, en fait, quand on pense à ce boulot-là. Décrire un film, c’est accumuler une succession de clichés : l’organisation méticuleuse d’un tournage par l’équipe de production, la valse affairée et précise à la seconde de la technique et de la régie, la patience de ceux qui vont tourner…

La scène est finie, une autre va se tourner avec une acrobate. Concentration et silence demandés, nous on va gêner, alors on sort boire un café sous la petite tente cantine à disposition de l’équipe, des figurants et des visiteurs. Car on est nombreux ce jour-là à « visiter » un tournage.

Je retrouve François, on discute de ce vieux chapiteau bleu et jaune, de Léa et Julien, son compagnon, qui l’ont retrouvé dans la région Centre, par hasard, ce chapiteau comme un embrayeur de mémoire, un embrayeur d’histoire, de scénario. De ce chapiteau désormais loué de-ci delà et qu’il a fallu arracher à un mariage prévu en septembre.

Et on parle aussi de son émotion à lui, François, à revenir ici, à Port-la-Nouvelle, où ils avaient acheté une péniche avec Marion.

Et puis il y a Philippe Cataix. Et là encore de le retrouver me ravit. J’étais une farouche spectatrice quand j’habitais Toulouse. Je connaissais mes artistes toulousains comme les rues de ma ville, de loin en proche. Philippe Cataix chante et joue la comédie, a participé à l’Agit, mais quand j’ai connu l’Agit il n’en faisait plus partie. Il faisait « Cathon Cataix », un duo de chansons** que j’avais beaucoup aimé à Verfeil un soir d’été, sous la lune.

Enfin, Marion sort du camion de costumes et maquillage. On se prend dans les bras. J’admire François, à distance respectueuse, et j’aime Marion, comme elle embrasse les gens. Son attention aux gens. C’est quelqu’un de très à part Marion. Elle ne ressemble à personne.
J’essaierai plus tard, dans l’après-midi, de faire des photos d’elle. Son visage est tellement mobile, que ça a été quasi impossible. Elle regarde tout, s’intéresse à tous, se souvient de tout, capte les instants, les émotions, et tout se voit sur son visage.

EN SCÈNE… SUR LES GRADINS
Voiliers
Allez zou, en scène sous chapiteau, tous : c’est la séance où se joue la scène de repas de Cabaret Tchekhov. Je demande à la régisseuse si je peux rentrer. Elle me répond « Oui, bien sûr, on manque de figurants ». « Ah ! », je dis, « alors je ne pourrais pas filmer si je suis dans le public ? » « Ben… non ! ». Je me rêvais dans un petit coin, à filmer tout, la scène, les opérateurs, les régisseurs, le public… OK, je vais figurer. Je suis sûre que c’est ch… comme l’éternité : ça doit être long, surtout vers la fin.

Mais, en fait, à chaque fois que l’action est coupée et que Léa revient virevolter autour des comédiens pour donner des indications, je reprends mon appareil caché à mes pieds sur les gradins.

Je filme Léa qui tourbillonne. Léa est vive, éclate de rires, sait exactement ce qu’elle veut. Pendant l’action, j’essaie de devenir public. Dur pour moi de regarder pour la énième fois (bon une petite dizaine de fois, on dira) la « fausse action » et de ne pas regarder comment bossent les opérateurs divers, à l’image et au son.
Faut que je fasse un effort pour me concentrer sur mon « rôle » de spectatrice captivée par le Général qui ne fait pas son âge et n’a pas eu son fromage, tournant autour de la table, adressant un mot à chacun en jetant son verre à la russe par-dessus son épaule. Autour de cette Cène, comme au bon vieux temps de l’Agit, des spectateurs assis à des tables de cabarets, sur scène en quelque sorte.

Pause déjeuner. C’est deux heures. Moi j’ai faim à heure fixe, à midi je crève la dalle, à deux heures je n’ai plus faim. Je filme dehors le lieu rendu au calme.
Et puis j’entends l’accordéon dans le chapiteau. Bien contente de pas être partie manger au loin. J’écrase ma clope et j’accours. J’adore ça, filmer en musique. Le seul vrai moment peinard ce jour-là, impression de ne déranger personne, d’être libre. Je filme Cataix qui répète Des voiliers de Nougaro (ô Toulouse…) à l’accordéon. Derrière, tout le monde s’occupe de débarrasser le plateau du matin pour celui de l’après-midi. Le plateau étant en l’occurrence un décor de théâtre, on a l’impression d’être dans une compagnie de théâtre : tout le monde donne la main, Léa enlève une corbeille de pain, le premier assistant les verres, le directeur de production des chandeliers… Rien à voir avec la farouche distinction des métiers et des postes dans le cinéma telle qu’on se l’imagine.

C’est une histoire que racontait le réalisateur Yann Le Masson, lui aussi installé sur une péniche, en Avignon. Tournage américain en France. Une grosse caméra, genre Mitchell, très chère, posée sur une barge en pente, glisse doucement, doucement, doucement vers l’eau.
On aurait le temps de la rattraper trente fois. Oui mais… y a pas le premier assistant du chef op’, genre, le mec qui seul, avec le chef op’, 
a le droit de la toucher. Yann Le Masson, Français embauché sur le tournage, veut courir la rattraper. On l’arrête : il vaut mieux faire jouer les assurances, lui explique-t-on, que de courir le risque de fâcher farouchement le corporatisme américain.
J’adore. 

Retour sur le plateau : les comédiens se mettent en place sur la table débarrassée des reliefs du matin. Léa s’apprête à faire répéter la scène de fin de Cabaret Tchekhov telle qu’elle sera filmée (mais pas montée, puisqu’elle ne figurera pas au montage final).
Cataix et son accordéon devant, encadré par Inès et Marion, derrière les autres s’étagent en hauteur pour former une image pyramidale avec la Gamine enceinte hissée sur une chaise comme les mariés sur la pièce montée. Mariée, ça tombe bien, Adèle Haenel est en costume, une toile parachute lui sert de traîne étoilée, voile de fond de la scène à jouer.

Je sors quand j’entends Léa dire : « On attaque la répétition ». Ne pas déranger. Mais je les entends tous chanter Des voiliers. Je me dis qu’après, comme ce matin, ils vont filmer avec le public, et je ne pourrais plus filmer pendant les scènes… J’adore quand les gens chantent ensemble. Et zut, c’est trop c.., je re-écrase mon clopiau et je rentre illico. Personne ne me dit rien, je filme. C’étaient de beaux moments.

Et je me prépare à aller prendre mon train.

UNE FOIS COMME AU CIRQUE, LA FIGURATION
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Mais, par acquit de conscience, avant je vérifie : j’étais là pour la scène du matin, en haut des gradins, faudrait pas que je « manque » à la figuration. Le monsieur qui s’occupe des figurants me confirme très gentiment qu’effectivement, avec moi, ce sera plus « raccord » comme public.
OK, je reste, j’ai des trains jusqu’à tard.
Je n’ai jamais autant applaudi l’Agit.
J’en avais les épaules démontées. Figurant, franchement, c’est pas un métier…
Le pire ça a été quand la caméra s’est approchée. Je n’avais pas compris, moi. Je n’avais pas compris qu’il y aurait des gros plans. J’étais té-ta-ni-sée. Une fois comme au cirque, la figuration.

Au retour, vers les vingt heures, c’est une figurante qui m’a ramenée prendre le train à Narbonne. Elle aime ça, elle n’a pas peur de la caméra, elle. Elle fait du théâtre en amateur, a un « vrai » boulot, mais trois beaux enfants qu’elle élève seule, donc besoin de sous, et une magnifique énergie. Elle a déjà fait un téléfilm avec Arditi, s’apprête à venir à Sète pour un Candice Renoir. Ici, c’est sa deuxième figuration. Elle trouve tous les gens vraiment sympas, humbles, « ils ne se la pètent pas ». Dommage que Vilar ne les ait pas connus. Elle trouve que Léa est vraiment très agréable au travail, que François a un regard perçant et bienveillant, que Marion a l’air d’être quelqu’un de rare.
Et moi je trouve qu’elle a bonne vue, un heureux caractère et une serviabilité de fort bon aloi ce soir-là. A l’heure pour le dernier train, elle m’a laissée, en gare de Narbonne

.GareNarbonne

  1. On peut aller sur le site de l’Agit.
  2. On peut aussi faire un petit tour sur le site de Cathon Cataix.

Exercices d’admiration

Poteaux

C’est Yves Rouquette qui m’a confirmé qu’admirer était une bonne chose. J’avais un doute, regarder l’autre d’en bas, n’est-ce pas une manière de s’inférioriser ? Pourtant j’aime admirer. Admirer, ce n’est pas regarder d’en bas, c’est regarder en haut, s’élever par la pensée. J’ai fait une photo que j’aurais bien voulu mettre ici mais les photos d’enfant sur internet, apparemment, il vaudrait mieux pas (pfff…).

Alors je décris : c’est des pitchouns de cinq/six ans qui apprennent à se faire des passes au rugby, la balle va arriver, elle vient d’en haut, l’enfant au premier plan tend ses deux mains et regarde vers le ciel. Un peu flous derrière, deux autres minots lèvent aussi la tête. D’aucuns – athée version anticlérical – m’ont dit qu’elle faisait « religieux ».

Oui la photo dit ce que peut être la religion quand elle fait au mieux : relier ici-bas et regarder au ciel. S’élever*, élever le regard, comme dans une salle de cinéma : je n’avais pas compris jusqu’alors que le rugby est un sport d’élévation, pourtant j’ai aimé filmer les poteaux de rugby comme des cathédrales, couchée dans l’herbe au pied à toucher les nuages.
Alors voilà, j’admire.
J’ai fait des films pour dire ce et ceux et celles que j’admire.
On peut revoir François Liberti, la campagne de Sète. Car on ne le voit pas assez, pas François, le film. C’est par ici.

On peut relire les textes écrits sur Yves Rouquette et Pierre François. Ici et.
On peut voir ce tout nouvel opus mis en ligne réalisé dans le jardin de Pierre en septembre 2014. Je l’appelle Pierre François en son jardin ou L’enfance est un art et c’est ici : https://vimeo.com/159044657 
code : PF7

PF2020

Et on peut aller au cinéma dès demain voir deux comédiens que j’admire, Marion Bouvarel et François Fehner. Le film s’appelle Les Ogres, il est réalisé par leur fille, Léa Fehner, librement inspiré par l’aventure de la compagnie de théâtre itinérante de ses parents, l’Agit. J’en parle .
OgresA la manif de l’autre jour, tous mes copains sétois venus le voir en avant-première m’en ont dit du bien. On a en marchant, figurez-vous, plus parlé de ces Ogres que des lois qui veulent nous manger tout crus**. C’est vous dire si le film porte en lui le désir du partage.
Au plaisir…

Mars 2016

  1. On peut d’ailleurs lire avec profit un petit livre de Robin Renucci et Bernard Stiegler, S’élever d’urgence, éditions Attribut.
  2. Oui, tout crus. L’auto-exploitation dans les grandes largeurs, le miracle moderne en lutte contre les archaïsmes : à écouter cette émission sur France Culture, Les pieds sur terre : Pédale ou crève. « Le travail « uberisé » a un goût de servitude volontaire : l’indépendance portée en étendard n’a de nom que celui de statut juridique. Témoignages d’un livreur à vélo, soumis à la loi des primes et pénalités sur le salaire, et d’une hôtesse de l’air dans une compagnie low cost. » http://www.franceculture.fr/emissions/les-pieds-sur-terre/le-travail-low-cost

C’est une belle histoire, avec des Ogres dedans paraît-il…

C’est une fin d’après-midi, un dimanche un peu maussade de février 1999.
Sur un parking de Balma, dans la proche banlieue de Toulouse, juste derrière la rocade, deux chapiteaux se dressent, accolés l’un à l’autre. Un petit et un grand, bleu et jaune.
On n’a pas encore changé de siècle ni de monnaie, l’Agit théâtre – Association pour un groupement d’intervention théâtrale – donne à voir Jacques et son maître de Milan Kundera sur une mise en scène de François Fehner.

L’Agit théâtre aura dix ans en l’an 2000. A eu 20 ans en 2010. Aura 30 ans en 2020…

Plus qu’un coup de cœur ce jour-là, un coup de foudre. Est-ce que je connaissais l’Agit avant ?  Est-ce que j’avais vu la pièce précédente, Cabaret Tchekhov ? C’était il y a longtemps, je ne m’en souviens pas.

Mais je me souviens que tout commence avec ce Jacques le fataliste revisité par Kundera, parce que de là date ma rencontre avec Marion Bouvarel et François Fehner.
MarionFrançois
Je veux vérifier avec eux qu’il n’y a  pas de miracle, que ce qui m’a touché dans cette soirée, c’est bien ce qu’ils veulent mettre en œuvre au sein de l’Agit. Le plaisir de l’intelligence, l’amour de la langue pour dire l’idée, l’accueil sans flonflons mais sur un air d’accordéon, un verre à la main, un plat pris au comptoir, une belle idée du théâtre et une ambition permanente : le rendre accessible au plus grand nombre. « On ne veut pas de distance entre les gens du spectacle et la vie réelle, m’explique alors François. Lorsque l’Agit monte un spectacle, elle propose une soirée entière, un univers complet, accueil, musique, petit verre compris. Inviter les gens au spectacle, c’est comme les inviter à dîner ». 

Alors, bien sûr, j’ai fini par y dîner, chez François et Marion. Et José. Et Inès. Léa n’était plus là, faisait alors des études à l’Insas, en Belgique. Leurs trois enfants. « Une vie de saltimbanque, ça se construit et c’est pas tranquille, voire risqué, notamment par rapport aux gosses » confie Marion.

Saltimbanques, c’est le mot. Car le chapiteau n’est pas à demeure fixé derrière sa rocade. Le chapiteau, c’est pour bouger, aller chercher les publics « là où les gens se trouvent, où il n’y a pas forcément de structure d’accueil ». Vilar parlait de « renouer avec un théâtre de tréteaux ». Tréteaux et chapiteau, même combat on dira.

Avant le chapiteau, il y avait eu nichée au Pont des Demoiselles à Toulouse une péniche café-théâtre, La Rigole, dès 1982, et déjà l’idée de l’itinérance et du projet collectif. Projet qui avait fait « descendre » François et Marion de Nancy où ils avaient ancré leur goût du théâtre, Marion à la Comédie de Lorraine, François finissant ses études de médecine, mais déjà tous deux bénévoles pour le fameux Festival de théâtre universitaire.

Je raconte l’anecdote parce qu’elle me plaît infiniment. François passe sa thèse avec brio et félicitations du jury sur le thème de « l’enfance inadaptée ». Le jour de la soutenance, un prof lui demande : « Et maintenant, qu’allez-vous faire ? » « Monter un café-théâtre sur une péniche avec des copains à Toulouse ». 

Celle-là me plaît aussi, évidemment : en 1989, il refuse de « remonter » à Paris jouer avec Charles Berling et Anouk Grinberg « La maman et la putain » sur une mise en scène de Jean-Louis Martinelli. Motif : « On était en pleine création de l’Agit. Un collectif d’une dizaine de comédiens, plasticiens, musiciens, sonorisateurs. C’était enthousiasmant d’essayer de bouleverser l’ordre hiérarchique de la production théâtrale. Des techniciens sont devenus comédiens… Il nous fallait sortir de la division du travail instituée dans ce secteur » se souviennent-ils. Cela paraît évident, mais c’est « notable », dans l’équipe tout le monde monte et démonte le chapiteau.

Plus de vingt ans et des paris risqués. Le risque de cette liberté collective, généreuse qu’il faut savoir oser. Qu’il faut faire durer. Quitte à se prendre quelques tôles sur la tête.

Des funambules, Poucet, Jacques, Assim et Simon, Sankara et Mitterrand, Malbrough… ont pris la route à la rencontre du public. Des textes de Tchekhov, de Genêt, Grumberg, Kundera, Laclavetine, Kateb Yacine, Jacques Jouet… Et aussi de François et Inès Fehner.

Une installation annuelle au cœur du quartier populaire d’Empalot à Toulouse, « Empalot s’Agite » disent-ils (c’est bientôt : du 6 au 9 avril 2016). Avec des films, des musiques, des débats, du théâtre, des petits déjeuners, des apéros et des soupers. Quelquefois, c’est la même mais ailleurs, « l’Agit se met au vert » et invite généreusement les créations des autres.

Je pensais alors qu’on n’allait plus se quitter. On s’est perdus de vue. Revus en 2009 pour une de leur dernière création, ON/OFF, l’Agit allait avoir 20 ans. L’idée d’en faire un film documentaire en immersion l’année de leurs 20 ans. Juste une idée comme il y en a tant qui émergent, après c’est juste une question de temps qui court et qu’on n’attrape pas.

C’est un film de fiction qui évoquera un peu de la vie d’une troupe sous chapiteau inspirée par l’Agit : Les Ogres de Léa Fehner. Quand je lis le scénario, il y a deux ans (déjà !), je reconnais Francois, Marion, mais sans les reconnaître. Tout le premier tiers du texte, j’en suis troublée, gênée. Quand je ferme le cahier, je me rends compte que je me suis laissée embarquer dans tout autre chose, un film avait pris corps, détaché de « mon » sujet. Une autre aventure, librement inspirée comme on dit.
Inspirée et libre.
L’histoire de l’Agit, elle, continue de s’écrire au quotidien, à Toulouse, sous un autre chapiteau. Et c’est une autre histoire…
http://www.agit-theatre.org/en-ligne/

Mars 2016

Printemps

Oui, re-descendre dans la rue, enfin.
Puisqu’on parle de saisons, et que le printemps arrive : je nous souhaite un joli mois de mai.
Mais on n’a pas encore mis le premier orteil dans un cortège que la radio égrène déjà les suspicions d’immobilisme et de blocages… C’était lundi matin, hier. La (première) manif, c’est demain.

C’est tout le contraire, une manifestation : on se met en branle, en mouvement. Comme au carnaval, voyez, on y apprend à être ensemble. Sur des piquets de grève on en arrive à parler d’autres choses que d’islamismes et de terreurs. On se réinvente du commun. Dans un mouvement social, tout est bon à prendre, puisqu’il y a beaucoup à en apprendre.

Quand les wagons restent à quai, j’ai toujours souhaité aux jeunes gens d’avoir la chance de prendre le train d’un mouvement social, cela conditionne le reste d’une vie : apprendre que la lutte peut être joyeuse et enchantée. Difficile, bien sûr, et il y a à y perdre, toujours. Du temps, de l’argent, quelquefois des amis. Mais on y gagne tant, en savoirs multiples, en chansons et rencontres nouvelles. On fait feu de tous bois sur un piquet de grève et fi des corporatismes. Cela ne dure pas longtemps. Le feu est bref, les reculades rapides, et chacun « rentre vite dans son automobile ». Mais… pour le peu de temps que cela aura duré, certaines, certains auront dévié des routes habituelles et ce sera déjà ça.

J’entends au loin comme un reproche de romantisme.
Une bonne fois pour toutes : oui au romantisme, oui au lyrisme, oui à tout ce qui nous manque tant dans ce quotidien blafard, et souvent mortifère.
Oui, reprendre les rues, il est temps.

Mars 2016

Le retour du Tournoi des VI Nations

Pour tout vous dire, Marion Bouvarel dessine. Elle prend un texte et elle dessine. Là elle vient de m’envoyer un dessin sur la dernière ratatouille (caponata pour être précise) de l’automne dernier (lire le texte Vieillir, dit-elle ).
RatatouilleB

Et ici, nous sommes au pied des Pyrénées, c’est Noël, il fait beau et je vapote du café crème…
NoelB

Nous voilà donc rendus au coeur de l’hiver, même s’il n’y fait pas froid.

Mais peu importe le temps, si on nous laisse les saisons. Juste avant de se réjouir des journées longues du printemps à s’attarder aux terrasses de début de soirées, restons au chaud de nos gîtes, de cette chance que nous avons d’en avoir, au chaud des plats mijotés qui portent des noms du Sud-Ouest, cassoulets, garbures ou alicuits, au chaud des crêpes de la Chandeleur, car revoilà le Tournoi des VI Nations.

Encore des souvenirs d’enfance, et la voix de Roger Courderc toujours dans l’oreille.

Je reste persuadée que mon plaisir d’enfant n’est dû qu’à l’enthousiasme de Roger Courderc. Je ne comprends pas, sinon, pourquoi j’ai tant aimé ces samedis après-midi. La régularité aussi, le fait de prendre et d’avoir rendez-vous.

Ce qui plaît donc toujours, aujourd’hui – c’est comme le retour des daurades dans l’étang, des joutes sétoises dans le Canal royal, des champignons dans les sous-bois ou du Poulain dans les rues de Pézenas -, ce qui plaît c’est le retour de ce qui est connu, de ce qui s’absente et revient.

J’entends à la radio une émission sur les « conservateurs ». En Angleterre, au Québec ou en France. Encore un débat biaisé, mon dieu que je n’aime pas les débats manichéens. Aimer à retrouver ce qui est de saison, ce qui est connu, ce serait être conservateur et vouloir que rien ne change. Parce qu’il n’a pas changé, peut-être, le rugby de mon enfance et celui que je vais retrouver ce samedi ?!
– On peut d’ailleurs regretter (sans dire pour autant « c’était mieux avant ») deux trois évolutions, mais bon… on n’ose plus du coup, de peur de ne pas paraître assez « progressiste » -.

Bien sûr que les choses évoluent, qu’elles doivent évoluer, que l’humain avant de l’être marchait à quatre pattes ! Mais sans que cela nous ôte le droit de dire notre plaisir à faire corps ensemble autour de rendez-vous, de rituels, de fêtes et de saisons, qui ne peuvent revenir que si elles évoluent ! Que ce qui se fige s’éteint et meurt, que ce qui bouge, va et vient, revient toujours plus vif, plus intense et plaisant.
Le rugby est une fête, le tennis*… j’en sais rien… Moi c’est le collectif qui m’émeut.

Faire passer la balle et la voir monter loin. Et revenir chaque année, plantée dans mon salon, à côté d’un plat fumant et de convives reconnaissants.

Février 2016