Vaincre le provincialisme en nous

J’ai toujours détesté le mot de province. Je suis de l’époque où, à la télé, il y avait deux numéros de téléphone possibles pour joindre les standards de Cognacq-Jay, l’un pour Paris, l’autre pour la Province. Même pas les provinces, LA province. C’est-à-dire tout ce qui n’était pas Paris.

A Toulouse et alentour, ce mot de province à bannir était de nos combats, et c’était l’évidence. Nous n’étions pas en province, nous étions à Toulouse. Point barre. Ou à « Decaze » et son bassin minier. Ou à Millau et le Larzac à monter. Ou à Tarbes avec vue sur les Pyrénées.

J’ai compris très récemment à quel point le mot est haïssable, en lisant ce que je recommande chaleureusement à toute une chacune et tout un chacun qui voudrait savoir un peu plus de ce vaste pays : 700 ans de révoltes occitanes, de Gérard de Sède. 

Le mot de province nous vient du latin pro vincere et voudrait dire littéralement « territoires ayant été au préalable vaincus ».
Là sonne et résonne l’évidence qui m’habitait jusqu’alors : oui, le mot est réellement haïssable.
Mais alors la chose… La chose est le mot. L’attitude provincialiste que l’on rencontre fréquemment est une abomination.

Qu’est-ce qu’une attitude provincialiste ? Celle qui n’a d’yeux que pour la reconnaissance d’autrui, un autrui qui se situe de préférence ailleurs, et au mieux à Paris mais plus seulement.…

Attitude qui nous fait penser de nous-mêmes que nous ne sommes que « moyens-moyens » en regard de qui s’érige en juge des élégances et des convenances, les pourvoyeurs d’un prêt-à-penser pseudo-moderniste, ce doigt de Dieu qui s’abat sur toute chose. Et de préférence la chose culturelle. Objet et critère de sélection s’il en est, l’objet culturel.
Il y a ce qui est bon et ce qui est mauvais. Ce qui est mauvais est bien souvent produit par chez nous (quel hasard !), ce qui est bon a été dûment estampillé aux guichets centralistes. Et aujourd’hui, le centralisme s’est déguisé, il ne se décrète plus forcément en Paris, il peut se maquiller en « province ».

En finir avec la honte de nous-mêmes, traquer le provincialisme où qu’il se trouve, et en nous bien souvent, le combat à mener est permanent pour peu qu’on le garde à l’esprit.

Intemporel… écrit en 2013 et re-patiné ce jour.

L’identité entre parenthèses

Je me suis rendue cette fin de mois à Montpellier. Oui, Montpellier, la ville surdouée à la sunny french tech attitude (c’est écrit sur leur tramway tout rose, ce n’est pas moi qui invente ; j’y ai même appris qu’il y avait des entreprises à extra-croissance, ça m’en a bouché un, de coin).
Et pourtant c’est bien à Montpelhièr que je suis allée me conforter, voire me réconforter. Avait lieu le colloque annuel de la Fédération pour les langues régionales dans l’enseignement public. Le thème : identitat e pluralitat. Je traduis pas.

Me conforter ? Ben oui, c’est quand meme plus intéressant de penser les rapports sociaux en terme de rapports de force, de minorités et de classes plutôt que de se penser en terme d’identités figées pseudo-culturelles qui s’opposeraient de manière essentialiste. C’est à dire que penser à la similitude de jugement d’un État bourgeois vis à vis d’un paysan limousin au début de l’autre siècle ou d’un maçon algérien dans çuilà, c’est plus parlant et stimulant pour nos révoltes à venir que d’opposer leurs identités fantasmées par un imaginaire pré-fabriqué et pré-digéré. Je résume : paysan limousin et maçon algérien même combat, ploucs corses et sauvageons issus de l’immigration maghrébine, même mépris subi.

Me réconforter ? Quand c’est aussi bien dit que ce que j’ai entendu ce dimanche 23 octobre, c’est aussi savoureux qu’un gâteau basque, un armagnac gascon, un fromage corse ou un cabecou cévenol (désolée pour les Bretons et les Flamands, je m’y connais mieux en Suds).

Pasquale Ottavi nous a embarqués, brièvement, dans une histoire que nous ne maîtrisons absolument pas sur le Continent, l’histoire de la Corse qui devrait rendre nos gouvernants beaucoup plus humbles eu égard à notre ignorance crasse. Il a énoncé en conclusion une menace des temps nouveaux ; celle des classes bilingues choisies comme exclusion des nouvelles classes populaires d’origines maghrébines, et rappelé, d’évidence, que le Ni Ni Ni est mortifère : ni Marocain au Maroc, ni Corse en Corse, ni Français en France, autant appeler ça une poudrière.

Eric Soriano a fait le détour par lui même et son pote Mohamed (et leur classe et culture populaire identiques pour cause d’enfance et de quartier communs) pour déminer le mot même d’identité aux concepts si mouvants qu’il va nous falloir l’abandonner aux identitaires ou tout au moins le mettre entre parenthèses, rappelant que c’est un processus et non un état. Bref que la vie c’est du mouvement et que « c’est régresser que d’être stationnaire ».

Et Philippe Martel a martelé que le mépris des langues régionales ou le mépris du peuple c’est kif-kif bourricot, que l’énoncé que les petits paysans dans leurs petites caboches ne pourraient pas assimiler deux langues s’opposait diamétralement, à la même époque, aux fils de bourgeois et d’aristocrates qui se fadaient des nurses anglaises. Qu’au-dessus de la république française plane un sur-moi royaliste et catholique écrasant, de nos jours encore. Et que la France, si on la fige dans une identité culturelle et linguistique comme on voudrait le faire aujourd’hui, c’est historiquement un tout petit territoire entre Orléans, Soissons, Mantes-la-jolie et je sais plus. Mais c’est pas bien grand.
Et que c’est le pays de l’universalisme, mais dans un seul pays.
Jubilatoire, fut son intervention…

Si tout cela n’est pas assez clair, je le crains, tous les liens vers lesquels je renvoie (et les recherches que nous ne manquerons pas de faire en suivant) peuvent allumer quelques lumières de plus sur des chemins de traverse, ouverts, joyeux, chantants de ce que les cultures font de mieux, quand elles font de la connaissance sans fin une source d’enchantements renouvelés.

Hugh !

octobre 2016

  • et sinon y a deux nouveaux chouettes films en noces et banquets, si vous avez 14mn, allez-y voir pour des joutes languedociennes en accéléré, et en 35mn faire un petit tour à l’île de Thau à Sète pour la fête annuelle du quartier. Et la conjonction de ces deux petits montages qui ont égayé mon début d’automne me semble être extrêmement illustrative du propos ci-dessus…

Le regard, la voix et la conscience

Quelquefois, j’essaie d’imaginer, visuellement, le cimetière que doit être le fond de la Méditerranée. Quand je suis allée à Dachau avec des lycéens, je n’ai rien ressenti sur le moment. Et je m’en suis voulu. Mais trop propre, trop « beau » à filmer, temps clair, soleil, diagonales de bâtiments sur fond de ciel bleu. Le soir dans mon lit, j’ai voulu penser visuellement, concrètement à tous ceux, celles, qui avaient péri là-bas. Je me suis trouvée un peu ridicule.

Deux jours plus tard, dans le petit mémorial de Gusen, une pièce annexe, une petite trentaine de mètres carrés, un four crématoire en son milieu, et au mur des photos, des rubans, des plaques, des noms. L’émotion m’a submergée, j’ai filmé une demie heure sans interruption tous ces noms, ces objets, ces petites pierres en sanglotant tout du long.
Il m’avait fallu « voir ».

Des historiens peuvent expliquer pourquoi il n’est pas toujours exact de comparer les époques.
Mais cela fait un an que je rumine sans oser l’écrire qu’il me semble qu’on est en train de se faire un revival années 30. J’ai peur de me tromper, parce que je n’y connais rien et que dans les années 30 je n’y étais pas pour voir. Mais quand même…
Ces yeux fermés, cette suffisance haineuse et enflée d’une Europe repliée sur ses aigreurs, cette injonction à la « discrétion » pour une partie de la population, ces appels sans conscience à la séparation, à la ségrégation… Et surtout cette indifférence inouïe à ce tombeau qui s’emplit jour après jour de milliers de corps morts, dans cette même mer dans laquelle nous nous baignons, je le rappelle, l’été durant, en bikini ou maillots longs… Comment ne pas y penser ? Comment ?

Il y a toujours eu des consciences et des voix pour dire au plus tôt ce que nous ne voulons pas voir, ou regarder. En ce moment elles sont italiennes ou grecques. Dans un siècle on dira qu’ils étaient des Justes, mais cela ne m’apaise pas. L’exception n’a jamais effacé la règle.

lampedusa

Une émission sur les gens de Lampedusa à France Culture cet hiver m’avait secouée. J’étais allée voir devant ma carte de Méditerranée où se situe exactement Lampedusa. Pour penser aux gens de Lampedusa, au médecin de l’hôpital de Lampedusa qui ne s’habitue pas. Je lis cet article du Monde sur les gens de Catane, en Sicile, qui savent honorer les morts à défaut de pouvoir sauver les vivants. J’écoute ce jour Gianfranco Rosi parler de son film tourné à Lampedusa et qui sort aujourd’hui, Fuocoammare. Et j’entends dans cette émission la voix (j’allais écrire de Primo Levi !) d’Erri de Luca* dire un de ses poèmes, Mare nostrum :
« Notre mer qui n’est pas aux cieux
A l’aube tu as la couleur du blé
Au coucher du soleil, celle du raisin et des vendanges
Nous t’avons semée de noyés plus 
Que n’importe quelle époque de tempête. »

Septembre 2016

  • Pour le lire, aller ici. Et pour l’entendre, aller là.
  • Ah… et au fait… Nos ancêtres les Wisigoths… Non, bon, c’est bon, on s’arrête là sur l’identité. Pour rappel, lire ici.

L’enfermement, de la taille 38 à la mode du long

J’ai passé tout le mois d’août à ronger mon frein. Non, non, je n’écrirai pas sur la mode du long sur les plages de France. Je refuse d’entrer dans des débats « à la con » et celui-là, dans mon refuge très catholique haut-garonnais, m’a paru bien pervers dès son apparition à travers les ondes du poste, retranchée dans une cuisine tranquille et fraîche.

Et j’ai prié pour qu’il ne dure pas l’été, tout en sachant, d’expérience, qu’il nous emporterait jusqu’aux déchirements politiques et sociaux de la rentrée. Les débats « à la con » sont souvent les plus longs.

Et pis, bon, voilà, au seuil de septembre, je craque, en entendant qu’on brandit imprudemment le sein de Marianne face aux voiles de Fatima. Pourquoi s’émouvoir du lyrisme qui empoigne ce sein allégorique dénudé ? Parce qu’on n’aura jamais entendu autant d’hommes défendre les droits des femmes. Les mêmes qui les conspuent dans leurs assemblées politiques communes. C’est indécent et salissant, au prétexte d’élections à venir.

Et je me dis, et me redis, que ce sont toujours les hommes qui habillent et déshabillent les femmes, à loisir, à volonté. Pour des causes toujours plus foireuses.

En court et décolleté plongeant, nous risquons les regards insistants, les quolibets, les mains au cul voire le viol. En couvrant et bien long, l’ostracisme et, dernier refuge dans notre Sud-Est profond d’une mixité de filles, la gratuité de la plage refusée. Dans les deux cas, c’est l’espace public et la liberté de nos mouvements qui « nous » est entravée, de jour comme de nuit.

Enfermées dans des codes vestimentaires qui rejettent nos formes ancestrales – ma mère regrettait vivement les temps de Renoir ou Rubens où les femmes en chair s’alanguissaient sur les couches -, l’oeil rivé aux variations de l’aiguille sur la balance, à la mèche blanche qui profite du temps qui passe, à la ride là au coin qui cligne et souligne les ans, comment dire l’oppression des femmes qui s’habillent en court et balconnets qui pigeonnent ?

Comment dire aussi la pression exercée sur celles qui, tombant le voile, croient que c’est ainsi que l’on est femme et libre ? En deux pièces obligées, cigarettes aux lèvres et buvant tard dans les bars en soirées ?

Pas forcément par là qu’elle passe, la libération, les filles. Aussi, bien sûr, mais pas forcément. Elle passe par la parole conjointe que nous pouvons avoir, ce plaisir des femmes entre elles, plaisir qu’on veut désormais nous empêcher de prendre ensemble sur nos plages communes.

Août 2016

  • Et pour une analyse de même tonneau mais bien plus argumentée, on peut aller lire ici.

Pèlerinage en Avignon

J’y tiens, une fois l’an.
Je tiens à dire en Avignon, c’est pas correct correct, en français on dit « A Avignon et A Arles » mais c’est un occitanisme et comme nous pouvons nous réclamer du vocable, profitons-en, car oui on est aussi Occitans dans le Gard, en Provence, en Vaucluse, en Arles comme en Avignon. En Catalogne, par contre, ça se discute…

Alors donc une fois l’an, je sors de la gare d’Avignon, je traverse le boulevard circulaire par les passages cloutés et je franchis la porte qui mène à la rue de la République et à la montée vers le Palais des Papes dans la cour duquel en plus de vingt-cinq ans de pèlerinage, je n’ai jamais pénétré. Faudrait quand même…
Je marche dans les pas d’un de mes papes, Jean Vilar, je regarde le programme de sa Maison, à droite de la place de l’Horloge, je choisis ma conférence et le jour où il fera le moins chaud et je prends mon train. Et je suis heureuse.
Je me retrouve familière des lieux, un peu de permanence dans la vie, je vous jure que c’est bien.
L’impression de marcher dans les sillons creusés par d’autres avant moi, j’ai la nostalgie d’une époque que je n’ai même pas connue, je deviens ma mère amoureuse de Gérard Philipe et admiratrice de Maria Casarès. Révérence gardée envers Albert Camus.

Assise dans la cour de la Maison Jean-Vilar, j’entends Roland Gori. Après Robin Renucci, c’était mon choix de l’année. Je regarde celles et ceux autour de moi. On a vieilli, ils ont vieilli, ils étaient déjà plus vieux que moi il y a 20 ans, ils le sont toujours, le public des conférences. Et nous sommes les mêmes. Je m’effraie de cela, de notre entre-nous, plus de vingt ans à aller entendre ici et là décrire le monde tel qu’il ne va vraiment pas. Pourquoi ? A quoi cela sert-il ?

Roland Gori et Bernard Lubat lancent cette année un pont d’Avignon à Uzeste avec un manifeste des Œuvriers nous incitant à nous mettre Debouts. Uzeste aussi sur mon parcours festivalier de l’été lorsque j’étais plus jeune. Uzeste, Avignon m’ont formé la pensée… et m’ont forgé la marche.
(Uzeste qui est occitane aussi, d’ailleurs, mais l’Aquitaine, le Val d’aran tout comme le Limousin, le provençal et le vivaro-alpin ne jouent pas dans notre cour restreinte à des limites administratives. Pour celles et ceux qui n’ont pas une idée bien nette des contours, la vastitude de l’Occitanie, c’est ici).

Mais bon… quand même, ça plombe cette histoire d’écouter des conférences et de se conforter dans le fait qu’on a bien raison de penser ce que l’on pense. L’université populaire tout au long de la vie, c’est bien, mais…

Mais bon… j’y reviendrai en Avignon, chaque année que je pourrais. Parce que j’y prends plaisir et que j’y suis bien.

En rentrant le soir de ce 14 juillet, je regarde les nouvelles et je lis qu’un camion… et j’ai toujours eu très très peur des camions. Quand ils traversaient mon village, petite, je me collais au mur et je n’avançais plus tant qu’ils n’étaient pas passés. Aujourd’hui sur l’autoroute, ma vigilance ne faiblit pas quand je les vois tout autour de moi, frêle embarcation.
Alors du coup, ma sensation de décalage total, absolu avec le monde tel qu’il nous pète régulièrement à la gueule, à mon retour d’Avignon ne peut que s’affirmer toujours plus.

Mais bon… penser, ça aide, et ça aide notamment à penser.

Donc… Retour à Roland Gori*, qui écrivait après le 13 novembre dernier : « Dans une société dénutrie des valeurs existentielles, n’importe quel gang, comme ce fut déjà le cas dans notre histoire, n’importe quelle association criminelle pourra répandre au sein de populations désespérées un mythe quelconque, d’autant plus dangereux qu’il sera simpliste et « totalitaire ». Comment ne pas évoquer Simone Weil, philosophe catholique et révolutionnaire, écrivant face au nazisme  : « On dit souvent que la force est impuissante à dompter la pensée  ; mais pour que ce soit vrai, il faut qu’il y ait pensée. Là où les opinions irraisonnées tiennent lieu d’idées , la force peut tout. Il est bien injuste de dire par exemple que le fascisme anéantit la pensée libre  ; en réalité c’est l’absence de pensée libre qui rend possible d’imposer par la force des doctrines officielles entièrement dépourvues de signification.  »

Juillet 2016

  • On peut lire son texte en entier ici, c’est le deuxième dans la série des textes publiés le 17 novembre dans L’Humanité.

Le mépris

Immédiatement dans la tête, rien qu’au titre, une mélodie se fait entendre, elle est de Delerue : tadadidadida, tadadidadida, tadadidadida… et ici interprétée par John Zorn.

Bon, ben ce n’est pas de musique qu’il s’agit, ni de cinéma. De littérature, à la rigueur. De Stendhal peut-être, du XIXe siècle et du mépris du peuple*. Qui n’a rien de nouveau et qu’un Emmanuel Macron dans son costard n’inaugure pas, mais reproduit. C’est sans fin que le mépris nous gifle dans les propos de ceux qui pensent à « nous » gouverner. Ce sont des imaginaires du peuple qui s’expriment en ces occasions, et ils sont pas « jo-jo » ces imaginaires quand ils nous sautent à la gueule ; nous apparaissons comme une masse informe somme toute assez faineasse, quelquefois illettrée, et possiblement dangereuse par nos hoquets compulsifs de révoltes infantiles. En gros.

Mais bon, pour donner raison à Macron, et vu que ce n’est pas en alignant des mots sur ce blog que je compte renouveler ma garde-robe, je vais faire ma « faineasse ». Noël Mamère, dans son blog de Mediapart*, nous le fait court et juste. Alors je cite :
« Pour sortir de ce capitalisme, qui dévore les hommes et la planète, remettre en cause les modes de production et de consommation ne suffit pas, il faut aussi en contester sa logique fatale de la domination sociale.
Il y a donc bien un combat autour de l’identité, mais ce n’est pas celui que nous vendent les marchands de peur, de l’Autre, du musulman ou de l’immigré, de l’Arabe ou du Noir… C’est un combat autour de l’identité sociale, contre ce mépris de classe et de caste,  qui s’est mué en un racisme social touchant les jeunes issus de l’immigration coloniale, les habitants des quartiers populaires, comme les ouvriers et les employés jetables et corvéables à merci. Nous avons toutes et tous un même adversaire : la bourgeoisie financière, fusionnée avec ses mandants d’Etat et renforcée par les grands médias au service de la même morale ambiante, fondée sur le mépris social.
Nous revendiquons d’être ringards au côté de Ken Loach, contre les ministres de la Star Academy, qui aiment les costards, les Rolex, la Loi Travail et son monde. »

Ces petites piqûres de rappel irritent mais font du bien : nous ne sommes pas du même monde et c’est la raison pour laquelle nous ne voulons pas le même monde.

Et sinon, cela a-t-il à voir avec le mépris ? Je le pense. Avec l’indifférence tout au moins. Si la Seine menace par ses crues, il fait beau en Méditerranée et les traversées s’y font plus nombreuses. Et on y meurt toujours. J’assistais ce lundi à la remise de la légion d’honneur à un résistant et déporté sétois filmé il y a deux ans. On redisait lors de la cérémonie pour la énième fois que nous étions là pour que « ça » n’arrive plus. « ça » arrive tous les jours. Là aussi, un rappel, infime, modeste, à nos échelles, anonymes : ce qui se passe autour de nous n’est pas supportable.

Juin 2016

  • On peut lire pour rapprocher nos siècles : La nature du peuple, Les formes de l’imaginaire social (XVIII/XXIe siècles), Déborah Cohen, coll. La chose publique, éd. Champ Vallon.
  • et pour lire l’article de Noël Mamère en entier, c’est là.

 

Faire récits d’ici

Présentation Bufa lo Cèrç e raja l’Orb… et Marius et Jeannette
Premian / 3 mai 2016 / Festival Mai que Mai

Il n’y a pas eu à réfléchir longtemps pour savoir comment je pourrais faire lien entre ce petit « road movie » occitan » et Marius et Jeannette de Robert Guediguian. Mis à part le désir d’un humanisme et d’une humanité commune, je voudrais surtout parler du fait de filmer « son » pays, celui dont on vient, celui dans lequel on vit (qui n’est pas forcément le même. Je le dis parce que cela va sans dire mais de temps en temps il est bon de rappeler qu’être de quelque part ne veut pas forcément dire y être né, même s’il est bon aussi de vivre là où on est né. J’espère que c’est clair…).

Dans les années 60, 70 et 80 des luttes occitanes, le combat pour vivre et travailler au pays, parler sa langue, exposer sa culture nous a fait frères et soeurs des peuples du monde entier en lutte pour leurs identités et la possibilité même de vivre.

Après la rupture universaliste abstraite, festive et friquée des années 80, l’altermondialisme nous a conduit sur ces belles routes de la fraternité et sororité avec les peuples du monde entier mais nous a fait en retour mépriser nos combats locaux, notre « être ici » est devenu subitement ringard, passé de mode, renvoyé aux charrues, aux particularismes, aux soubresauts rétrogrades d’identités repliées sur elles-mêmes.

C’est un renversement inouï, insensé et souvent impensé. Ou pour le moins mal pensé.

La question de l’identité est aujourd’hui dans les mains des plus réactionnaires d’entre nous. Les combats pour une culture de l’ici sont désormais dans une posture défensive, vis-à-vis d’un étranger fantasmé dans une optique de grand remplacement.

Mon propos, – et pas que le mien, merci-mon-dieu – de film en film et d’écrits en paroles diverses, a toujours été de réaffirmer que pour « faire peuple et culture » il nous faut du commun. Inventer et faire vivre du commun. Qu’une identité culturelle, c’est avant tout le partage de quelques valeurs, rituels et savoir vivre ensemble. Que l’on ne sait accueillir l’autre, l’étranger, que quand on n’a peur de rien, c’est-à-dire quand on est rassurés, tranquillement installés dans nos identités respectives. C’est à partir de là que les échanges et du commun peuvent s’instaurer.

Et c’est en lisant le dernier livre d’un auteur corse que vous avez souvent invité à Colombières-sur-Orb, Marc Biancarelli, Orphelins de Dieu, un western tout aussi prenant que ceux de Raoul Walsh, que je me suis rendue compte de l’importance de faire récit d’un pays. Que nos territoires sont autant porteurs de récits et de légendes que le far west américain. Et qu’il est là encore inouï de nous rendre compte que nous avons meilleure connaissance de la mythologie américaine que de nos mythologies propres, celles où coule l’Orb, s’abreuvent les Cathares, vivent les Drac, naissent les fées…

Voilà pourquoi il est important, il me semble, de nourrir nos cultures de récits et d’épopées, de livres et de films, de poésies et de peintures. Des récits contemporains qui puisent au passé, renouvellent le présent, enchantent l’avenir. Je n’invente rien, nos prédécesseurs en la matière, les Jean Fléchet, Rouquette, les Claude Marti, Alranq, Bernard Lubat, Robert Lafont l’avaient dit, chanté, hurlé, jazzé, montré ou écrit… Nous sommes des passeurs, nous ne faisons que passer… alors… faisons passer.

Mai 2016

On peut lire ci-dessous un extrait de la préface de Robert Marty à un recueil de poèmes de Joan Bodon qui dit lui aussi joliment un peu de tout cela :
PréfaceRobertMarty

Ton cimetière, plus marin que le mien

Les cimetières ne sont pas qu’un décor de cinéma.
Même s’ils sont beaux.
Même s’ils sont marins.

Il y a, au pied des tombes, des pères et des mères,
Des enfants,
Des frères, des sœurs, des amis, des cousins
Dans un relatif silence.

Des cris de gabians qui planent au-dessus de leurs proies.
Une lumière qui caresse, au soir comme au matin,
Et cruelle au soleil de midi.

Et c’est dans cette lumière et silence recueilli,
Que l’on entend au loin,
Lancé très fort comme à l’étal du marché :
« Il est pas là Georges Brassens ?
Non. Ici c’est Vilar et c’est Paul Valéry.
Et c’est qui, Paul Valéry ? »

On les voit alors s’approcher,
Au détour d’une allée,
En grappes, en cris,
En débraillé.

Quelquefois, le tourisme est une plaie.

Mars 2016

Le sens de la fête

C’est l’été, le retour des festivités.
Depuis la nuit des temps, on danse, on chante et on boit sur les places. On se déguise, on brûle le roi, les idoles, les représentations du pouvoir, on moque aimablement les divinités. Toutes les extravagances sont permises. Les débordements condamnés. C’est Carnaval ou la fête au village. C’est le solstice ou la Saint-Jean. On exulte, on explose, on allume les feux. Il en reste des traces dans les Paillasses de Cournonterral, les joutes de Sète à la Saint-Louis, les Corsos des villes et leurs animaux totémiques qui ouvrent les cortèges.
La fête, populaire.
La fête populaire, c’est-à-dire le peuple en ordre de marche, dans le plus grand désordre, qui dit aux grands d’ici-bas leur fait, une fois dans l’année. A Poussan, c’est un peuple en chemises qui dit son désarroi, sa pauvreté aux maîtres du château.

Mais le temps de la fête populaire, c’est aussi le mélange, l’indifférenciation sociale, le social cul par dessus tête. Et le populo et le bourgeois mêlés qui dévalent des rues et des ruelles pour envahir les places publiques, se ruer aux guinguettes, faire guincher les voisines, valser les « étrangers » du village à côté.

Au détour des années 80, la fête s’institutionnalise. Le gros mot. Traduction : le pouvoir refait main basse sur la fête. Il a toujours fait ça, le pouvoir, toujours essayé du moins : les Romains, déjà, disaient qu’il fallait fournir au peuple du pain, certes, mais aussi des jeux. La fête ne part plus d’en bas mais se décide en haut ; non plus tellement de la fête d’ailleurs que du divertissement, au sens que lui confère le Pascal des « Pensées » : divertir, c’est détourner le regard, l’attention des citoyennes et citoyens en leur donnant, au choix, selon sa classe, son rang, son rôle, du show-biz, de la variétoche, de la techno-parade ou des nourritures plus « élevées » pour l’âme, des arts sous toutes leurs formes.

Si, depuis ces années 80, les fêtes de quartiers s’étiolent, on se retrouve avec des gens qui fourmillent d’idées pour animer nos soirées d’été. Ils sont payés pour ça. Bataille d’argent public, de financements privés, entrées payantes ou gratuites, buvettes à rentabiliser. Invitations à gogo pour les « happy few », « vip », bracelets colorés : « t’en as un ? et comment ? et par qui ? ». On est loin de l’indifférenciation, du mélange et du tous ensemble jusqu’à plus soif, jusqu’à demain qu’il faut reprendre le turbin et le « chacun sa place ». Maintenant, même dans la fête, nous ne sommes plus les mêmes, chacun sa musique, chacun sa guinguette, chacun son alcool… chacun son bracelet. Et ceux qui n’en sont pas jalousent, normal, voire pire, tabassent ceux qui la font.

Garder le sens de la fête c’est lui donner un sens, un sens collectif. De sens, la fête n’en a plus quand elle tourne en rond sur elle-même, se brise sur les vitrines, quand les fractures sociales déchirent l’ambiance de nos fêtes les plus conviviales, en font des lieux criminogènes où l’on n’envoie plus les enfants promener.

Garder le sens de la fête, c’est en être de la fête, tous ensemble, la faire, la souhaiter, la désirer, la partager, mais aussi l’organiser. C’est la retrouver, la retirer des mains qui nous l’offrent pour la refaire nôtre. Faisons les fêtes.

Juin 2013

Autour du tournage des Ogres

Deux récits faits à la demande de Languedoc-Roussillon Cinéma à l’occasion du tournage à Port-la-Nouvelle à l’automne 2014 du film de Léa Fehner, Les Ogres

Lire en premier lieu ici : C’est une belle histoire, avec des Ogres dedans paraît-il…


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UNE JOURNÉE SUR UN TOURNAGE / 3 septembre 2014

Et oui c’est un port, “l’autre” port du Languedoc-Roussillon. J’habite à Sète. Je savais que Port-la-Nouvelle est un port… mais pourquoi n’y avais-je pas pensé, que cela ferait partie du bonheur de venir “visiter” le tournage des Ogres ?
Sur la route d’arrivée, la cimenterie sur notre gauche, au loin des silos, des grues… L’activité humaine d’un port est un décor, bien sûr, en soi. Un chenal au milieu, d’un côté la ville s’allonge de façades, petites maisons qui bordent. Derrière un centre-ville de quelques lignes droites, rues aérées tracées au cordeau et toujours ces façades de maisons basses, un peu vétustes pour certaines et qui me plaisent tant. D’un côté, cette ville qui s’étale et s’allonge le long du chenal, de l’autre le port. Les ports : de commerce et de pêche. Vers le milieu de l’après-midi, ballet de bateaux qui se croisent, les chalutiers rentrent, les vraquiers repartent. Moi qui suis frustrée, à Sète, de ne pouvoir accéder à ce port qui se cache, là tout se déroule devant moi, de l’autre côté du quai. Je filme un peu. A quoi cela servira-t-il ? La question, heureusement, je ne me la pose jamais, je filme.

Le tournage a lieu côté port, un grand terrain vague, autrefois un hôpital nous dit-on. Au bout de ce terrain collé au chenal, un chapiteau.
C’est le matin, le parking est à bloc de voitures.
Les figurants arrivent les uns après les autres. C’est leur troisième jour, ce sont déjà des habitués, avec des attitudes d’habitués, des liens entre eux qui sont déjà créés.
Ils sont le public de la vraie-fausse pièce, Cabaret Tchekhov, que joue la vraie-fausse compagnie, le Davaï théâtre, inspirée des aventures de l’Agit théâtre* qui joua en son temps Cabaret Tchekhov pour de vrai.

VISITER UN TOURNAGE, QUELLE DRÔLE D’IDÉE…
Chapiteau

On rejoint le chapiteau. Le même chapiteau que j’ai connu il y a un peu plus de quinze ans. Tout est organisé, on nous attend. On nous place sur les gradins.
Oui, les mêmes gradins de l’Agit*, les gradins rouge de l’époque. Pourquoi ça fait quelque chose cette histoire de chapiteau et de gradins qui sont les mêmes qu’on a connus ?
Je vieillis ou quoi ? A devenir si béatement sentimentaliste ?

Silence, moteur, ça tourne, action… coupez… Je regarde Inès Fehner faire six fois la même entrée en scène, ou sept fois, ou huit fois… je ne sais plus. La même énergie à chaque fois, les mêmes gestes. Entre temps, elle plaisante avec sa compagne de jeu, elle court, elle danse. Puis à Silence, elle se met en place. A Moteur, elle reprend la pose. A Action, elle s’élance.

Je pense à Jouvet, à Vilar, gens de théâtre qui n’aimaient pas le cinéma. Pas trop.
Pas forcément pour les mêmes raisons. Jouvet savait qu’il « fallait » en faire, tournait la journée, retrouvait son Athénée le soir. Vilar en a fait deux ou trois fois, puis basta.
Il trouvait que « ce n’était pas du travail ». Que ces gens n’étaient pas bien respectables, qu’ils se la « jouaient » un peu trop. Et qu’on passait son temps à attendre, ce qui est épuisant. 

J’en parle un peu plus tard avec une figurante dehors. Elle me dit son admiration des comédiens, capables d’entrer dans un rôle à la minute. D’en sortir, d’y re-rentrer. Ce qu’on dit toujours, en fait, quand on pense à ce boulot-là. Décrire un film, c’est accumuler une succession de clichés : l’organisation méticuleuse d’un tournage par l’équipe de production, la valse affairée et précise à la seconde de la technique et de la régie, la patience de ceux qui vont tourner…

La scène est finie, une autre va se tourner avec une acrobate. Concentration et silence demandés, nous on va gêner, alors on sort boire un café sous la petite tente cantine à disposition de l’équipe, des figurants et des visiteurs. Car on est nombreux ce jour-là à « visiter » un tournage.

Je retrouve François, on discute de ce vieux chapiteau bleu et jaune, de Léa et Julien, son compagnon, qui l’ont retrouvé dans la région Centre, par hasard, ce chapiteau comme un embrayeur de mémoire, un embrayeur d’histoire, de scénario. De ce chapiteau désormais loué de-ci delà et qu’il a fallu arracher à un mariage prévu en septembre.

Et on parle aussi de son émotion à lui, François, à revenir ici, à Port-la-Nouvelle, où ils avaient acheté une péniche avec Marion.

Et puis il y a Philippe Cataix. Et là encore de le retrouver me ravit. J’étais une farouche spectatrice quand j’habitais Toulouse. Je connaissais mes artistes toulousains comme les rues de ma ville, de loin en proche. Philippe Cataix chante et joue la comédie, a participé à l’Agit, mais quand j’ai connu l’Agit il n’en faisait plus partie. Il faisait « Cathon Cataix », un duo de chansons** que j’avais beaucoup aimé à Verfeil un soir d’été, sous la lune.

Enfin, Marion sort du camion de costumes et maquillage. On se prend dans les bras. J’admire François, à distance respectueuse, et j’aime Marion, comme elle embrasse les gens. Son attention aux gens. C’est quelqu’un de très à part Marion. Elle ne ressemble à personne.
J’essaierai plus tard, dans l’après-midi, de faire des photos d’elle. Son visage est tellement mobile, que ça a été quasi impossible. Elle regarde tout, s’intéresse à tous, se souvient de tout, capte les instants, les émotions, et tout se voit sur son visage.

EN SCÈNE… SUR LES GRADINS
Voiliers
Allez zou, en scène sous chapiteau, tous : c’est la séance où se joue la scène de repas de Cabaret Tchekhov. Je demande à la régisseuse si je peux rentrer. Elle me répond « Oui, bien sûr, on manque de figurants ». « Ah ! », je dis, « alors je ne pourrais pas filmer si je suis dans le public ? » « Ben… non ! ». Je me rêvais dans un petit coin, à filmer tout, la scène, les opérateurs, les régisseurs, le public… OK, je vais figurer. Je suis sûre que c’est ch… comme l’éternité : ça doit être long, surtout vers la fin.

Mais, en fait, à chaque fois que l’action est coupée et que Léa revient virevolter autour des comédiens pour donner des indications, je reprends mon appareil caché à mes pieds sur les gradins.

Je filme Léa qui tourbillonne. Léa est vive, éclate de rires, sait exactement ce qu’elle veut. Pendant l’action, j’essaie de devenir public. Dur pour moi de regarder pour la énième fois (bon une petite dizaine de fois, on dira) la « fausse action » et de ne pas regarder comment bossent les opérateurs divers, à l’image et au son.
Faut que je fasse un effort pour me concentrer sur mon « rôle » de spectatrice captivée par le Général qui ne fait pas son âge et n’a pas eu son fromage, tournant autour de la table, adressant un mot à chacun en jetant son verre à la russe par-dessus son épaule. Autour de cette Cène, comme au bon vieux temps de l’Agit, des spectateurs assis à des tables de cabarets, sur scène en quelque sorte.

Pause déjeuner. C’est deux heures. Moi j’ai faim à heure fixe, à midi je crève la dalle, à deux heures je n’ai plus faim. Je filme dehors le lieu rendu au calme.
Et puis j’entends l’accordéon dans le chapiteau. Bien contente de pas être partie manger au loin. J’écrase ma clope et j’accours. J’adore ça, filmer en musique. Le seul vrai moment peinard ce jour-là, impression de ne déranger personne, d’être libre. Je filme Cataix qui répète Des voiliers de Nougaro (ô Toulouse…) à l’accordéon. Derrière, tout le monde s’occupe de débarrasser le plateau du matin pour celui de l’après-midi. Le plateau étant en l’occurrence un décor de théâtre, on a l’impression d’être dans une compagnie de théâtre : tout le monde donne la main, Léa enlève une corbeille de pain, le premier assistant les verres, le directeur de production des chandeliers… Rien à voir avec la farouche distinction des métiers et des postes dans le cinéma telle qu’on se l’imagine.

C’est une histoire que racontait le réalisateur Yann Le Masson, lui aussi installé sur une péniche, en Avignon. Tournage américain en France. Une grosse caméra, genre Mitchell, très chère, posée sur une barge en pente, glisse doucement, doucement, doucement vers l’eau.
On aurait le temps de la rattraper trente fois. Oui mais… y a pas le premier assistant du chef op’, genre, le mec qui seul, avec le chef op’, 
a le droit de la toucher. Yann Le Masson, Français embauché sur le tournage, veut courir la rattraper. On l’arrête : il vaut mieux faire jouer les assurances, lui explique-t-on, que de courir le risque de fâcher farouchement le corporatisme américain.
J’adore. 

Retour sur le plateau : les comédiens se mettent en place sur la table débarrassée des reliefs du matin. Léa s’apprête à faire répéter la scène de fin de Cabaret Tchekhov telle qu’elle sera filmée (mais pas montée, puisqu’elle ne figurera pas au montage final).
Cataix et son accordéon devant, encadré par Inès et Marion, derrière les autres s’étagent en hauteur pour former une image pyramidale avec la Gamine enceinte hissée sur une chaise comme les mariés sur la pièce montée. Mariée, ça tombe bien, Adèle Haenel est en costume, une toile parachute lui sert de traîne étoilée, voile de fond de la scène à jouer.

Je sors quand j’entends Léa dire : « On attaque la répétition ». Ne pas déranger. Mais je les entends tous chanter Des voiliers. Je me dis qu’après, comme ce matin, ils vont filmer avec le public, et je ne pourrais plus filmer pendant les scènes… J’adore quand les gens chantent ensemble. Et zut, c’est trop c.., je re-écrase mon clopiau et je rentre illico. Personne ne me dit rien, je filme. C’étaient de beaux moments.

Et je me prépare à aller prendre mon train.

UNE FOIS COMME AU CIRQUE, LA FIGURATION
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Mais, par acquit de conscience, avant je vérifie : j’étais là pour la scène du matin, en haut des gradins, faudrait pas que je « manque » à la figuration. Le monsieur qui s’occupe des figurants me confirme très gentiment qu’effectivement, avec moi, ce sera plus « raccord » comme public.
OK, je reste, j’ai des trains jusqu’à tard.
Je n’ai jamais autant applaudi l’Agit.
J’en avais les épaules démontées. Figurant, franchement, c’est pas un métier…
Le pire ça a été quand la caméra s’est approchée. Je n’avais pas compris, moi. Je n’avais pas compris qu’il y aurait des gros plans. J’étais té-ta-ni-sée. Une fois comme au cirque, la figuration.

Au retour, vers les vingt heures, c’est une figurante qui m’a ramenée prendre le train à Narbonne. Elle aime ça, elle n’a pas peur de la caméra, elle. Elle fait du théâtre en amateur, a un « vrai » boulot, mais trois beaux enfants qu’elle élève seule, donc besoin de sous, et une magnifique énergie. Elle a déjà fait un téléfilm avec Arditi, s’apprête à venir à Sète pour un Candice Renoir. Ici, c’est sa deuxième figuration. Elle trouve tous les gens vraiment sympas, humbles, « ils ne se la pètent pas ». Dommage que Vilar ne les ait pas connus. Elle trouve que Léa est vraiment très agréable au travail, que François a un regard perçant et bienveillant, que Marion a l’air d’être quelqu’un de rare.
Et moi je trouve qu’elle a bonne vue, un heureux caractère et une serviabilité de fort bon aloi ce soir-là. A l’heure pour le dernier train, elle m’a laissée, en gare de Narbonne

.GareNarbonne

  1. On peut aller sur le site de l’Agit.
  2. On peut aussi faire un petit tour sur le site de Cathon Cataix.