Appartenir aux lieux

Ce blog a tourné toutes ces années autour de la notion d’identité jusqu’à en abandonner le terme. C’est comme de voir sa propre réflexion en travail, comme un défilé d’images, avec une petite morale à la fin, j’ai jamais pu m’en empêcher.

La morale à la fin, c’est que cette notion d’identité liée à la question du territoire est effectivement un piège à contourner. Le mot qui a peu à peu pris la place dans ma pensée à moi, c’est celui d’appartenance. Cela permet d’en avoir plusieurs, des appartenances.

L’identité liée aux pays (quand je dis pays, chez moi c’est plutôt petit, c’est le Comminges, la Bigorre, le pays de Thau…), cela enferme, cela exclut. L’identité d’un individu, c’est une somme assez complexe d’influences, d’affects, de réflexions, de rencontres, de constructions. C’est forcément multiple, une identité, forcément !
Une identité locale, cela est donc très réducteur, cela ne dit pas tout de ce qui s’y fonde, s’y agrège, s’y renouvelle. Cela fige et la pensée est mouvement disait Pierre Bourdieu il y a trente ans dans un amphi de la fac du Mirail.

Quand on dit « appartenance territoriale », de suite on visualise les racines qui creusent, les branches qui s’élèvent, les forêts qui gagnent. Appartenir à « quelque part » n’empêche pas d’appartenir à « autre part ». Appartenir cela évoque tout d’un amour non exclusif, on n’appartient à personne et rien ne nous appartient en propre, mais les pays sont nôtres, par le vent, la lumière, les automnes, la familiarité, les noms des lieux, les chemins que l’on reprend sans cesse, dans la manière qu’on a d’embrasser les paysages comme les gens.

De même, on s’imagine appartenir aux lieux comme s’ils nous connaissaient, nous reconnaissaient quand on ouvre les grilles des cimetières, quand on entre dans les églises, quand on s’attarde dans les petits jardins des presbytères, les terrains de rugby et les promontoires avec vues sur la mer, l’océan ou les Pyrénées…

Oui, voilà, l’appartenance territoriale, c’est doux, aimable et avenant. Puis accueillant aussi. La porte ne se referme pas en claquant sur la gueule de l’étranger. La porte reste ouverte pour peu que l’on aime à partager la beauté d’un monde à refaire sans arrêt.

Filmer le réel

On m’a demandé de mettre par écrit ce que veut dire « filmer le réel » quand on fait du documentaire. J’ai essayé…

Quand je dis « filmer le réel » il s’agit plutôt de filmer des bouts de réel, de les associer et c’est l’association qui donne le sens. Ces bouts de réel, je me dois de les respecter en tant que tels, de ne pas les tordre, les ré-inventer, les façonner selon l’image que je peux m’en faire a priori. C’est a posteriori que le sens apparaît, à la condition d’avoir saisi ce réel dans sa complexité.

Je me demande quelquefois si je n’ai pas pris une caméra juste pour m’approcher de ce que je voulais comprendre. Plus près que je n’aurais osé sans caméra, pour affiner, affûter la pensée en l’aiguisant au plus proche de la réalité.

Avant j’écrivais mais j’avais toujours la sensation d’être un peu à côté, ou trop là, ne laissant pas assez de place à ce qui pouvait advenir. L’écriture me semblait trop contraindre, enfermer le réel dans mes propres filets, dans ma propre pensée. Filmer, c’était détendre un peu les mailles du filet, en me laissant du temps, en acceptant aussi de ne pas tout saisir et retranscrire. En me laissant surprendre, embarquer là où je ne serais pas allée.

« Aller à l’idéal, comprendre le réel »

Dans la pratique du journalisme – quand il s’exerce au mieux -, on tente de rendre compte d’une réalité au plus juste et au plus proche des faits, en n’occultant aucun élément. Pour moi – il y a quasiment autant d’approches documentaires que de pratiquantes et de pratiquants -, filmer le réel c’est en extraire ce qui s’approche de l’idéal. Je pars toujours, depuis toujours, de la fameuse formule de Jean Jaurès : « aller à l’idéal, comprendre le réel ». Ce n’est donc pas tout-à-fait la même chose. Il y a une liberté dans l’acte de filmer qui s’appelle « le point de vue » et qui s’écrit toujours à la première personne : d’où je pars, d’où je parle et qu’est-ce que je veux dire ?

Avant de tourner des films, et pour tenter d’aller chercher un peu d’argent pour les faire, on nous demande d’écrire des « notes d’intention ». Elles sont essentielles. Elles se retournent vers nous, ces notes, comme inquisitrices de nos désirs à nous mettre en mouvement, elles nous obligent à l’introspection : pourquoi faire ce que nous faisons ? Elle se retournent aussi vers nous une fois le film terminé : avons-nous réussi à traduire ce que nous avions l’intention de dire et de montrer ?

Filmer pour dire « nous »

Pour ma part, j’écris un peu toujours les mêmes choses et cela tourne autour de cela : Filmer pour dire « nous ». Des « nous » provisoires, toujours, conjoncturels, mais des « nous » qui font sens, en fonction des territoires où ils s’exercent, des pratiques qu’ils mettent en œuvre, de ces ensembles qu’ils font vivre. Des « nous » dans lesquels je m’inclus plus ou moins, en fonction des sujets.

On pourrait imager ce travail ainsi : je tiens les ciseaux pour découper des formes dans un réel qui peut sembler, lui, informe, ou pour le moins contradictoire. Je « découpe » en suivant les pointillés de mon désir pour valoriser les faits et les gens, et par là servir au mieux le propos que je veux tenir. Et j’occulte le reste, volontairement. 

Quelquefois même je dis que je mens. Mais ce n’est pas tout à fait vrai ! Disons que je ne mens que par omission. Par contre il n’y a aucune part de fiction dans mes documentaires, je ne mets jamais en scène la réalité, j’essaie de la saisir telle qu’elle se présente, en immersion.

Et surtout, surtout… je ne la tords pas pour lui faire dire autre chose que ce qu’elle est, pour la plier à cet idéal qui me guide. Je l’amplifie juste un peu, comme à monter le son. Quand j’occulte, c’est toujours en connaissance de cause, en sachant et comprenant ce qui existe mais qui ne sert pas le propos que je tiens, qui pourrait le brouiller, nous envoyer sur de fausses pistes. Cela demande donc d’être au plus juste, au préalable, de l’appréhension de ce réel. Cela exige de ne pas se « raconter d’histoires » pour mieux les raconter, ces histoires. Sinon, in fine, je suis sûre que cela se voit comme le nez de Pinocchio et que les spectatrices et spectateurs le ressentiront.

Il faut pour cela se défier de soi-même. Ce qui nous en préserve, ce sont des allers-retours permanents, un peu comme dans la recherche-action, où le réel nourrit la pensée. Et c’est moins évident à faire continûment qu’à formuler ainsi rapidement.

Tenir l’équilibre dedans / dehors

Quand je fabrique un film, je suis dedans/dehors, je m’approche, je m’éloigne, je repars, je reviens au réel sans arrêt. 

Je suis dedans quand je filme, entièrement, complètement. Je suis avec celles et ceux que je suis en caméra portée. Je me plante sur mes deux pieds pour garder l’équilibre, j’oublie toute douleur, je maintiens un cap, celui du regard qui va accompagner les autres, dans leurs mouvements, dans leurs attitudes, dans leurs intentions même quelquefois, pour mieux anticiper le mouvement à venir. 

Je suis dehors quand je les regarde sur le banc de montage. Je dois tenir en permanence cet équilibre pour ne pas être envahie, absorbée et sans recul possible.

Car dans les entre-deux, je pense, j’y pense, je me laisse travailler par ce que j’ai ramené des tournages. Le réel nous bouge, nous bouscule, nous bascule comme sur un cheval de bois. Dans un aller-retour avant-arrière, pour mieux revenir sur nos bases conceptuelles. Nos valeurs. Elles, elles ne changent guère. Mais la perception du réel, au plus près de sa complexité, de ses paradoxes, de cette altérité quelquefois troublante, déstabilisante, nous bouscule toujours. 

« La beauté est affaire de morale »

C’est ensuite au montage que je couds ces morceaux de réel pré-découpés, que je tisse le récit comme on dit. La réalité se plie, ainsi, au désir que j’ai de la restituer. Plus belle qu’elle n’est, ou plutôt dans ce qu’elle a de plus beau : « la beauté est affaire de morale » nous a rappelé Yves Rouquette. C’est cela que je veux montrer, donner à voir. Généralement cela ressort donc de collectifs en actes, d’un rapport aux territoires et aux autres, d’un commun qui nous lie. Avec, en filigrane, cette volonté un peu naïve, voire peut-être illusoire, de la rendre exemplaire pour que ce récit, ces récits, « servent » à quelque chose.

Je reviens à Jean Jaurès et à son « Discours à la jeunesse » prononcé à Albi en 1903 : « (…) explorer la complexité presque infinie des faits et des détails, et cependant (d’)éclairer cette réalité énorme et confuse par des idées générales, (de) l’organiser et (de) la soulever par la beauté sacrée des formes et des rythmes. » C’est l’idéal. Après, comme l’énonçait François Truffaut dans La nuit américaine, il faut en rabattre : il y a le film rêvé au moment de l’écriture et il y a toute l’aventure de sa fabrication. La réalité, ce sont aussi les conditions de réalisation d’un film, et nos propres limites. A l’arrivée, un film est toujours à mes yeux imparfait, étant devenu la somme des ajustements et des compromis que l’on aura fait, avec soi-même, avec les autres, et avec la perception que l’on peut avoir de cette réalité.

La pensée est mouvement

J’ai beaucoup appris en faisant des films, vraiment, sincèrement. Mais j’ai autant désappris. Ou plutôt je me suis « arrondie », je me suis attachée à moins juger, j’ai accepté de me défaire d’une certaine forme de radicalité en m’accordant une bonne dose d’humilité. J’ai un peu (un peu) appris à « faire avec », même avec ce qui ne me convient guère. 

« Le pire pour des idées, affirmait Pierre Bourdieu, c’est qu’elles soient arrêtées. » S’approcher du réel, c’est accepter ce mouvement de la pensée. Pour tenter de saisir la complexité des êtres et des choses, sans les opposer jamais. Je me méfie désormais du manichéen comme de la peste, et c’est de filmer le réel qui m’a enseigné cette exigence de la nuance, de la mesure, en toutes choses.

Dans l’époque actuelle où les opinions s’affrontent avec virulence quelquefois, où l’on se doit de prendre position constamment, urgemment, d’avoir un avis sur tout et tous sans pouvoir compter sur la médiation du temps et de la réflexion, cette pratique documentaire, cette forme d’acceptation de la complexité nous aide à appréhender les vies et les réalités d’autrui en bousculant nos quelques idées reçues. Je crois beaucoup à l’incarnation. Je pense que les idées, les pensées trouvent plus juste écho lorsqu’elles sont incarnées. Tout devient beaucoup plus concret quand quelqu’un prend la parole, parle de sa propre place, et qu’on veut bien l’écouter – vraiment -, sans chercher à toujours nous retrouver nous-mêmes dans la parole de l’autre. Gilles Deleuze disait qu’il est urgent de se créer des interstices de silence pour pouvoir penser dans un monde de vacarmes permanents et d’opinions conflictuelles. Le documentaire s’y prête à merveille. On regarde, on se tait, on écoute, on se doit d’être réceptif, par tous les sens, pour aborder ces bouts de réel. Que l’on soit réalisateur, réalisatrice ou spectateur, spectatrice.

Chant commun

Ceci n’est pas un blog d’actualités et mes chemins, l’été, sont souvent buissonniers. A l’heure des affrontements, je vais encore une fois taper en touche, dans ces marges qui tiennent le cahier. Pourtant, je le sais bien qu’une société démocratique est celle qui sait laisser place au conflit et à son expression, je l’ai bien compris en lisant Du journalisme en démocratie de Geneviève Muhlmann il y a plus de vingt ans. 

Mais je cherche surtout, depuis bien plus de vingt ans maintenant, des refuges et moments apaisés. Et des bonheurs exaltés. Ce sont ces moments très courts, et très intenses, où le commun rayonne par dessus tout et malgré tout.
Cela arrive bien souvent quand les gens chantent ensemble.

C’était début juillet à Poussan, un concert de Nadau. C’est impressionnant comment ce groupe de ma jeunesse est devenu à ce point identitaire, au meilleur sens du terme, d’un païs tout entier. Je me suis retrouvée quasi en transe à chanter « Haut Peyrot, vam caminar, lo païs vam cercar » de plus en plus vite et de plus en plus fort jusqu’à en casser la voix. Trente-cinq ans à chanter le même refrain, ça donne l’entrain, la force derrière soi, la petite adolescence saint-gaudinoise qui se glisse dans la vaste cinquantaine occitane, ça met en joie. 

Un détour d’un jour par le pays basque et le hasard béni : des chanteurs de Mauléon sous une halle entonnent les fameuse fêtes du cru et l’Hegoak. Moment de grâce et de complicité avec les tables d’à côté parce que je fredonne un refrain à l’oreille seule et en bougeant les lèvres sur une langue qui m’échappe totalement.

Et puis finir le mois à mi-col du Peyresourde, à l’abri d’une chapelle romane du XIe siècle, la Moraine de Garin, pour retrouver Nadau parmi les siens, un peuple du Comminges et des Pyrénées un peu plus hautes pour ré-entonner le « Haut Peyrot » en faisant gaffe, cette fois, à ne pas s’y fouler de nouveau une corde vocale. 

Et redescendre, concert terminé, en long cortège de voitures sur les pentes escarpées, doçament, doçament, doçament, et voir chacun, chacune se quitter à chaque rond-point dans la vallée après avoir communié ensemble, il n’y a pas d’autre mot, et il peut être athée, dans le chœur uni des femmes et des hommes. Il n’y a rien de plus beau.

Juillet 2021.

Un petit (tout petit) bout de ciel générationnel

Si la période est terrible pour les jeunes gens et les personnes âgées, laissez-moi vous raconter ce qu’elle peut être pour certain.e.s des cinquantenaires que nous sommes.

Nous sommes né.e.s de l’après-guerre et nous ne savions pas que dans le couffin s’étaient glissées les avancées du Conseil national de la Résistance. Le droit à être soigné.e.s (et remboursé.e.s) convenablement et nos grand-parents qui nous gardaient le jeudi, puis le mercredi et les vacances scolaires, étaient partis à la retraite vers 55/60 ans. Biberonné.e.s aux grandes galettes noires des tirades de Gérard Philipe et Maria Casarès, l’ombre de Vilar et des Jeunesses musicales de France ne planait pas que dans les films de Truffaut mais jusqu’au fond de nos campagnes commingeoises. On entonnait l’hymne des Auberges de Jeunesse, avant qu’elles ne deviennent des résidences d’artistes, dans les petites voitures qui nous promenaient faire du tourisme de proximité dans nos chères Pyrénées. Bref, on était des enfants de l’éducation populaire, on ne le savait pas mais cela nous a fait devenir plus que ce à quoi nous aurions dû être assigné.e.s. Plus non pas dans le sens de la reconnaissance sociale, plus dans le sens de cultures qui s’agrègent parce que l’on n’a pas peur de l’inconnu, des livres qui s’ouvrent et des regards qui s’arrêtent.

On s’est un peu cassé le nez sur les années 80. Celles et ceux d’avant nous nous ont raconté les années 70, nous on jouait encore aux billes, au rugby et aux Barbie, et on a surfé sur la queue de comète. Mais bon faut bien le reconnaître les années 80, c’était pas terrible, cela devait être « jeune, technologique et gai » titrait Actuel en leurs prémices. Ce le fut, pour certain.e.s. Pour les autres, tou.te.s les autres, la pente déclinait dans le sens inverse de celui des jours radieux allant vers le soleil levant de cette belle chanson des Auberges de Jeunesse.

Puis, grandes secousses et petits effets, un peu partout dans le monde, l’autre monde se rêva possible, en France cela commença en novembre 1995 et nous partîmes pour de chouettes années de manifs, concerts, rassemblements, débats, et illusions pas perdues mais retrouvées.

Tout était posé sur la table par nos ancien.ne.s. L’écologie, le féminisme, la lutte des classes (si, si, la lutte des classes), y a que l’antiracisme qui avait une gueule un peu surfaite de petite main jaune… On s’est servi.e.s, on a réajusté à nos sauces, mais bon tout avait déjà été dit en 1974 et avant : on va dans le mur, tout droit, faut monter sur les freins maintenant sinon on va se faire très très mal.

Bon, ça y est, on est dans le mur. Qu’est-ce qu’on fait ? La gueule déjà. Parce qu’avoir raison un peu tôt ne sert strictement rien. Et puis surtout on s’étonne. Puisqu’on avait déjà tout dit, décrit d’un monde absurde, pourquoi sommes-nous si étonné.e.s de nous retrouver confiné.e.s dans nos cinquantaines en ayant de l’avenir une vision plus que sombre ? 

Parce que c’est l’espoir qui guide, qui mène, qui crée, qui exalte, qui chante… 

Alors du coup, on le garde, pas naïvement, pas bêtement, mais on le garde pour le transmettre. Va bien falloir que nous aussi on transmette quelque chose, et pas seulement des virus mortifères et des déserts à perte de vue. 

Université populaire du temps présent

Alors avant tout, la réserve : oui, je mesure ma chance d’habiter en campagne, d’être libre de gérer mon temps à peu près comme je l’entends et, du coup, de vivre cette période angoissante plutôt sereinement. Et ce qui va suivre n’occulte en rien les souffrances de tou.te.s les autres qui n’ont pas tout cela, qui n’ont pas « le choix ».

Mais j’avoue que ces « visios » qui se multiplient sont une chose formidable me concernant. Outre le fait que j’ai l’impression de rester en lien, je suis en train de vivre ce que je défends depuis longtemps, une université populaire au gré de mes envies et au fil des propositions. Pour moi qui n’ai pas fait d’études au-delà du bac, ces séances de rattrapage tout au long d’une vie sont le sel des autodidactes. J’ai couru plus jeune les soirées débats, j’en ai organisées, j’y ai tant appris. Aujourd’hui je cours moins vite, voire même je ne cours plus, juste je dérouille mes articulations entre ces trop longs moments assise derrière un écran en allant balader aux lacs alentour… Voilà ma chance de ce long confinement.

Les universités populaires ont une longue et belle histoire. On a coutume de citer à la source Condorcet en 1792 expliquant que l’éducation doit se poursuivre tout le long d’une vie : « Nous avons observé que l’instruction ne devait pas abandonner les individus au moment où ils sortent de l’école, qu’elle devait embrasser tous les âges ; et qu’il n’y en avait aucun où il ne fut plus utile et possible d’apprendre, et que cette seconde instruction est d’autant plus nécessaire, que celle de l’enfance a été resserrée dans des bornes plus étroites. »

La fin du XIXe et le début du XXe voient leur multiplication sous l’influence du mouvement ouvrier, des Bourses du travail, des mouvements anarchistes et des mouvements chrétiens. Après la seconde guerre mondiale et issues des mouvements de résistance, où toutes les classes sociales se sont côtoyées dans les maquis, l’idée repart et donne naissance à de nouvelles organisations d’éducation populaire, Peuple et Culture, Travail et Culture, Tourisme et Travail, Francas, Cemea… On peut si l’on veut approfondir venir lire ici.

Alors donc, ce temps présent qui porte les nuées, les orages, les ombres, les menaces, les angoisses des temps futurs… j’aimerais qu’il porte aussi les manières dont on pourrait envisager l’avenir en gardant ce qui nous a réchauffé.e.s au cœur de cette pandémie, ce qui a maintenu les liens et nous a enrichi.e.s.

Juste une mise au point

Cela fait un moment que j’entends parler de laïcité en lieu et place d’athéisme. Au lieu de se dire « athée » on se dit « laïque ». Et cela contribue grandement, je le crains, à la confusion ambiante. Etre athée, c’est ne pas croire en Dieu, en une transcendance. On peut aussi se couvrir en cas de doutes en se revendiquant d’un agnosticisme, c’est-à-dire : « je sais pas trop, j’ai besoin d’y réfléchir, je verrai bien au moment du jugement dernier ». Bref, on a des mots pour dire l’incroyance et ce n’est pas la peine d’aller déranger la laïcité pour cela, qui a tant d’autres affaires à régler.

La laïcité n’est pas un état mais un mode d’organisation de la cité. Un.e croyant.e « peut » être laïque. Et j’aurais tendance à penser qu’il.elle « doit » être laïque, que c’est dans son plus grand intérêt.

Si l’on considère que la laïcité organise le fait religieux dans l’espace public, confère à toutes et tous les croyant.e.s de toutes religions et aux non-croyant.e.s une égalité de traitement… Toutes et tous devraient être fervent.e.s et ardent.e.s défenseu.r.se.s de ce qui nous permet de vivre ensemble sur un même territoire.

L’effet pervers de cette confusion, c’est que la laïcité est devenue, dans un imaginaire collectif bien disparate, comme un rempart qui s’opposerait aux religions. Mais la laïcité ne s’oppose pas, la laïcité compose. Tel était l’esprit de ceux qui – si intelligemment – sont arrivés à faire promulguer la loi de 1905 dans une volonté d’harmonisation de la société. On peut, bien sûr, s’opposer aux religions si telle est la conviction de certain.e.s mais en brandissant l’athéisme. Et laissons la laïcité nous permettre, malgré tout, de ne pas nous opposer trop violemment les un.e.s aux autres. C’est son boulot, à la laïcité, de nous tenir ensemble.

Les petit.e.s, leur force est leur faiblesse

Ce que je crains des temps qui viennent, c’est la chute des petit.e.s, commerçant.e.s, artisan.e.s, réalisat.eur.rice.s, agricult.eur.rice.s, comédien.ne.s, bistrotier.e.s, photographes, précaires, saisonnier.e.s…
Une usine qui ferme, ce sont des milliers d’emplois. Des petites échoppes, c’est un à un, une à une, que les gens tombent, comme en silence.

Nous, les petit.e.s, avions un grand orgueil avant cette pandémie. Et une grande force. Celle d’avoir creusé nos niches, avec les dents quelquefois certes, mais en ayant l’assurance d’être dans nos bons chemins, vicinaux bien souvent mais si beaux, en ayant fait des choix, ceux de vivre et produire au pays, sans jamais rêver à des destinées plus grandes. D’être content.e.s de nos sorts parce que nous les avions voulus, désirés même.
Cela est toujours difficile à expliquer dans un univers où virilisme et capitalisme liés veulent toujours jouer à qui aurait le plus gros, le plus grand, le plus beau… dessein. Et pourtant il ne s’agissait pas de se contenter de ce que l’on a, mais d’être bien content.e.s de se l’être créé, pas à pas, pied à pied et main dans la main.

Jamais nous ne nous sommes comparé.e.s à de plus hauts placés, là était notre force. Quelquefois même nous nous sommes permis de les regarder d’un peu haut. Du bas du piédestal mais du haut de ce grand orgueil, donc, qui nous a sauvé.e.s bien souvent. Notre revendication était simple : laissez-nous vivre. Nous ne vous prenons rien, laissez nous-en peu. On s’en débrouillera dans les chemins vicinaux, on a appris que les bouts de ficelle étaient des liens, humains, bien plus solides que les médailles du salon de l’agriculture.

J’ai travaillé, et travaille encore, sur les « petits métiers » de l’étang de Thau, métiers d’élevage de coquillages et de petites pêches. J’aime, on s’en doute, ce terme de « petite pêche ». La petite pêche, c’est la pêche aux filets sur de frêles embarcations, aux loups, daurades, anguilles, c’est la pêche aux coquillages avec des instruments dont les noms portent un pays tout entier, clovissière et arseillère, c’est la pêche en plongée et sans bouteilles… Des petits métiers de souffle, de passion, d’expérience, de transmissions, d’innovations… Les petits métiers c’étaient des centaines de familles qui pouvaient en vivre sur un territoire donné. La comparaison en terme d’emplois et d’économie locale avec les grands chalutiers penchait largement en faveur des « petits ». On comprend bien tout l’intérêt pour un territoire d’avoir une multitude de « petits » qui le font vivre en regard de quelques gros paquebots. Cela diversifie, dynamise, multiplie, accroît, embellit…

Dans la culture, c’est kif. Nos territoires sont émaillés de petites compagnies, structures de production, de réalisation. C’est leur force, la multitude. C’est la nôtre, de force, collective, commune.

Voilà ce que je crains. Que l’on tombe, les unes après les autres, assez silencieusement, dans notre grande faiblesse de ne pas nous être rendu.e.s compte suffisamment tôt que nous étions nombreu.x.ses et fort.e.s de notre nombre. Et fier.e.s de nos choix.

« Festen », la juste fin… enfin ?

Je l’avais bien aimé ce film. Parce qu’il venge. Un peu comme le cinéma de Chabrol. Quand on est pas bien méchant.e, on aime bien que ce soit les autres qui s’en chargent, de la vengeance. Les autres ou le temps.
Car, si l’on avait résisté aux dix premières minutes de ce film de Thomas Vinterberg sans vomir ni sortir, on se trouvait embarqué.e.s dans une histoire de retrouvailles familiales détestables, où les incestes ne sortent pas du placard parce qu’il se trouve toujours quelqu’un pour refermer la porte.
Cette fois-là, la porte était enfoncée, défoncée… et l’on poussait toutes et tous avec le jeune homme en bout de table face à son prédateur.

Ce que je n’avais pas trouvé bien véridique, c’était la fin.
A la fin, si ma mémoire est bonne, l’homme coupable, le père, et sa femme complice se retrouvent exclu.e.s de la table du petit déjeuner. Or dans la vie, disais-je à l’époque, c’est la victime qui est exclue. Toujours. La victime qui dérange, qui fait tache, qui ne vient plus s’asseoir à table. C’est elle qui a brisé le consensus du silence, celui qui plombe, qui écrase. C’est donc à elle qu’on en veut. Ce « on » étant plus que jamais un con pluriel, veule, un « on » dissous dans la multitude des lâchetés qui se tiennent.

Pour ne pas avoir à regarder les victimes en face, mieux vaut leur renvoyer une structure lisse sur laquelle la balle de la parole rebondit sans écho. Une structure lisse pour s’affranchir des culpabilités, éviter les ressacs de la mémoire, empêcher la reconstruction de l’histoire avec la parole des enfants victimes au centre. On nie, on amoindrit, on renvoie quelquefois la balle à l’envoyeur en mettant en doute sa parole, pire, en plaidant « sa » responsabilité, on use de tous les biais pour refuser et préserver l’essentiel qui doit rester sauf : la famille. Ou plutôt l’idée de la famille, son image, cette illusion un peu creuse et sans aspérités. Joyeuse qui plus est, aux temps des retrouvailles. Champagne.

C’est pour cela que le plus souvent les victimes se taisent. Cela ne sert à rien de parler. Ou alors pour soi dans le cabinet d’un psy quelconque. Mais la reconnaissance de cette parole dans le cadre même de ce qui a permis l’exécution de ce qui deviendra des traumatismes ancrés, mieux vaut s’asseoir dessus et ne rien espérer. On vit mieux avec ses traumas qu’avec le déni de ses traumas. De cela, le plus souvent, on en meurt.

Et puis voilà que depuis quelques temps, la chape se lève, les oppresseurs d’antan et leurs soutiens démissionnent ou sont démissionné.e.s… Ils se lèvent de table, ils sortent, les victimes sont au centre des plateaux, parlent, écrivent, sont écoutées, et peut-être entendues… La « fête » serait donc finie ? C’est Festen, la fin de Festen qui aurait enfin raison et moi tort ? J’adorerais !

Animer : donner du souffle, de l’âme

Occitanie films a organisé, avec le concours du Lokal Production et de France 3 Occitanie, une petite tournée du film « Sète, des femmes au fil de Thau ». Chaque projection devait être suivie d’un petit papier d’impressions. Les voilà. Celui-ci est le sixième. Si vous voulez tous les lire c’est mieux dans l’ordre : il faut redescendre, alors, jusqu’à l’article « Faudrait filmer tout le temps » dans la rubrique « Petits travaux des petits jours ».

C’est bizarre, non, une projection en ligne ? Tout le monde dans son chez soi, devant son écran, et on fait tout pareil qu’en « vrai » ? En tout cas moi j’ai fait tout pareil, ce vendredi 18 décembre 2020 à 18h. Habillée, coiffée, maquillée. Une tasse de thé pour le débat, un verre de vin de pêcher (maison) pour le pot après. Y avait un pot après ? Oui ! Chez moi, en tout cas…

C’était bien. Vraiment bien. Assez intense, en fait, encore plus qu’en « présentiel ». Cela demande beaucoup plus de concentration. Peut-être que je vieillis aussi, j’ai beaucoup de mal avec les informations qui arrivent en masse de partout, par messages, tous ces visages sur ces petits écrans, l’envie de saluer tout le monde, de passer du temps avec chacun-e, d’écouter très attentivement tout en répondant aux textes en privé et aux textos sur le téléphone. Parce qu’on sait que quand on va appuyer sur FIN, les gens qu’on n’a pas vus depuis longtemps, on ne va pas pouvoir passer du temps avec eux/elles, comme on le fait après une projection. Alors on essaie de répondre, de manière concise, à chacun-e… C’est assez frustrant.

Mais sinon, donc, c’était bien ? Oui ! Parce que le débat était tenu, organisé. J’ai parlé de professionnalisme au début de cette rencontre par écrans interposés, je vais développer.
Après la projection d’un film, généralement il y a un débat. Et souvent les gens qui nous font venir n’ont pas envie d’animer un débat, parce que tout simplement c’est un travail qu’il faut savoir faire, qu’il faut avoir fait. Alors je les rassure, je les comprends, je leur explique que je peux le faire moi-même sans problèmes : je viens de l’éducation populaire, cela a été très (très) difficile pour moi de passer derrière un micro, de parler devant un public, d’animer des groupes. J’ai appris. Et j’ai finalisé ma formation avec Patrick Gregogna, alors directeur de la culture à Balaruc-les-Bains, quand nous organisions chaque mois les Ecrans du Languedoc consacrés à des films tournés par des réalisat.eur.rice.s de la région. Il m’a gentiment poussée dans le dos pour me faire passer devant. Depuis… ça roule. Je n’ai plus peur. Plus trop…

Mais quand le débat est « animé », comme pour cette projection en ligne, on a l’impression d’être assise à l’arrière d’une berline qui trace sa route sans à-coups, et le ruban défile sans voir le temps passer. J’aime quand le travail est bien fait. Et j’aime à le souligner, toujours. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai souhaité faire ce film sur ces femmes de l’île de Thau. Pour la plupart, leurs actions se situent dans un cadre professionnel. C’est leur investissement dans le travail qui est stupéfiant.
Anissa, l’une des protagonistes, insiste beaucoup là-dessus, sur ce professionnalisme ; elle aide les autres à revenir, dans leurs interrogations, leurs doutes, aux principes mêmes qui fondent leur travail respectif : pourquoi on fait les choses, pour qui, avec qui ? Il ne s’agit pas de se dégager des affects, mais de les tenir à la bonne distance pour pouvoir continuer à bosser efficacement.

Elles sont des professionnelles dans le sens où elles s’interrogent en permanence sur le sens de leur travail et sur les conditions de sa mise en œuvre. Elles savent analyser les échecs, ne pas se contenter des réussites, se remettre en cause, réajuster en permanence. D’où l’importance aussi, j’insiste, de travailler sur la durée.

Pour animer un débat, c’est pareil, c’est du boulot. La rencontre ressemble toujours à son animateur, à son animatrice, comme un film porte toujours quelque chose de son réalisateur, de sa réalisatrice. C’est un travail qui se peaufine au fil des débats animés. Animer, c’est donner de l’âme. C’est l’un des plus beaux mots qui soit, c’est l’un des métiers les plus difficiles aussi, on le voit bien dans ces quartiers. Il faut être un « taulier »*, une « taulière », comme ces femmes à l’Ile de Thau : il faut tenir les lieux, les gens ensemble, pour cela il faut être engagé.e de tout son être dans les choses que l’on fait, au moment où on les fait.

Et sinon, depuis cette projection, je chante « Zoom, j’ai rendez-vous sur Zoom ». Et ça me pègue au cerveau… Ce que c’est que l’insconscient, quand même !

*C’est Bernard Lubat qui m’a appris ça, il y a longtemps, « taulier » c’est le mot qu’il employait, je n’ai jamais oublié. Tenir un lieu, une MJC, un festival, une association, une rencontre, une improvisation collective, une animation sportive. Être un « taulier », faire passer les plats, les balles, les paroles et les chorus, savoir accueillir l’autre, les autres, et savoir se tenir avec elles, avec eux

Là c’était à l’époque du présentiel, au cinéma Le Taurus de Mèze, le 8 mars dernier…

Se faire (un peu) du bien au cinéma

Pourquoi j’aime tant les médiathèques ? Parce que ce sont des lieux que les usager.e.s s’approprient aisément, fortement même quelquefois. Il y a dans ces espaces publics une relation d’évidence, un public qui suit les propositions qui leur sont faites par les équipes, un peu tous azimuts, de la lecture publique au cinéma, en passant par la musique, le conte ou les jeux videos. 

Du coup, alors que je pensais qu’il n’y aurait pas grand monde dans ces séances, il y en a un peu. Bon, pas beaucoup, certes, une vingtaine ce vendredi 23 octobre 2020 à 19h à la médiathèque Montaigne de Frontignan. Mais tout de même… 
On ressent la fidélité des gens ici présents à « leur » médiathèque.  

J’avoue, cette semaine, je n’ai pas le cœur à présenter ce film, ni un autre, ni rien d’autre. Un petit côté « à quoi bon ? ».  Je devrais me méfier de mon addiction à l’actualité. Vendredi dernier, à Marseillan, j’étais dans une bulle. Je n’ai pas voulu la transpercer. Pendant que je sirotais mon Pac à l’eau au bistrot, j’ai entrevu sur le fil France info deux mots, « attentat » « professeur », et je me suis dit : « non, je suis trop bien, là, je ne lis pas, je verrais ça demain ». Mais je n’ai pas pu m’en empêcher, j’ai tout lu en rentrant, dans mon lit. J’aurais dû attendre le lendemain.

Depuis, je ne pense qu’à ça, aux temps qui viennent, plombés. Aux imprécations, accusations, raidissements de la pensée suite à l’assassinat de ce professeur, devenu « le » professeur, celui qui nous en rappelle tant d’autres, au charbon de cette relation privilégiée, et ardue, avec des jeunes en formation. 
Je me dis qu’il ne va plus y avoir l’espace de la mesure, de la compréhension des enjeux, de la parole même. Je me dis qu’on est mal. Mal parti.e.s, mal barré.e.s.

Je m’en vais faire deux petits tours à l’Ile de Thau dans la semaine, à la médiathèque. 
Je les regarde en action, je n’y reste pas longtemps, mais j’y vois encore ce que j’aurais pu filmer, ce que je n’ai pas filmé, ce qui est tout de même passé dans le film : la nuance, l’intelligence de l’autre, ici c’est tout le temps, dans la gestion de ce que l’on pourrait appeler des « problèmes ». Mais qui n’est que du quotidien, comme pour ce professeur, comme pour tous ces autres en lien permanent avec des « publics ». Concrètement en lien avec d’autres individus, adultes, enfants, que l’on considère dans leur globalité, dans leur intégrité, et pas comme des symboles, des abstractions numériques, des représentant.e.s de leur ethnie, de leur religion. On fait avec, quoi.

Il ne s’agit pas d’opposer la pensée à l’action, jamais. Mais la pensée doit toujours se nourrir, au plus proche, du terrain, des terrains, pour ne pas planer dans des hauteurs abstraites, des valeurs surplombantes, écrasantes même quelquefois quand on n’a pas su les faire comprendre, les faire aimer. Et faire aimer, cela n’est possible que dans une relation de confiance.

Je m’en vais donc dans ces lieux qui nous permettent de nous échapper un peu, tout en continuant d’y ancrer la pensée : Je vais au cinéma. Aimablement invitée par Mostafa Senihji au cinéma Le Taurus à voir le « Josep » d’Aurel, happée par le film, j’en ressors différente. Pendant cette heure vingt et les minutes qui ont suivi, j’ai cessé d’être en boucle sur l’histoire du temps présent. Je me suis replacée dans une histoire plus longue, je me suis dit que l’histoire ce sont aussi des cycles, qu’il faut peut-être en passer par des affrontements, des déchirements, des bouleversements pour refaire sens, pour retrouver ensemble la force de ce qui nous lie. Je ne sais pas, je ne sais rien. Juste que le cinéma, cela fait du bien.

C’est ce que m’ont dit les quelques spectatrices devant moi, au premier rang de l’auditorium de la médiathèque de Frontignan ce vendredi soir. Les visages étaient, sous le masque, heureux. Je ne me souviens plus des mots employés, et tant mieux, cela pourrait paraître prétentieux. Mais, globalement, disons que ce film fait du bien.

Et au cinéma Le Taurus à Mèze, il reste trace du film projeté là-bas le 8 mars dernier… Une attention touchante, qui dit le lien créé. Voilà qui fait plaisir, très.