Une bonne fois pour toutes. Non ?

Bon, d’accord, sur le métier, on remettra cent fois le couvert ! Pas de problèmes, je ne crains pas la redite… Mais… On m’a (encore) fait remarquer que de filmer les traditions (ici) ou de parler en occitan (là), ça ferme, ça enferme, ça clôture et ça ringardise. Et ça chasse l’étranger.e…

Alors : non, non et non ! Parler en oc’, ou de langue d’oc, c’est faire œuvre de culture au sens très large de ce terme « culture » et désirer de tout cœur la transmettre. Cela n’a rien de ringard. Tout dépend de la manière et de nos intentions. Mais en soi, non. Et idem pour le berbère, le basque ou en terres maya.

Montrer, filmer ce qui du passé nous habite et nous transforme, faire lien, le créer, l’enchanter quelquefois, quand les vents nous inspirent, cela ne relève en rien du problématique « c’était mieux avant ». C’est faire lien, oui faire lien, ce qui nous manque tant.
Entre les temps et entre tous, toutes.
Habiter des pays à forte valeur culturelle imprégnée, c’est cela qui fait sens pour envisager de grands mescladis à venir, toutes origines confondues.
Habiter des pays dévastés, où l’individu ne sait plus être qu’en présence d’autres individus, sans cultures vives pour créer du commun, où l’on se réfugie dans la fabrication d’identités fantasmées, c’est la dévastation assurée, le conflit stérile et les oppositions manichéennes, systématiques et délétères. Voilà c’est dit, et re-dit. Ici, notamment.

Sinon, à propos d’enfermements, on peut aller suivre au jour le jour les enfermé.e.s du Centre de rétention administrative de Sète.

Et puis… elle est partie rejoindre Pierre François, sa femme, Maryse François, samedi 17 juin, et on peut la revoir ici, un peu perdue déjà au milieu des œuvres de Pierre en leur jardin commun de la rue Jean-Vilar à Sète.

Et de tout cela, pour tout vous dire, ce jour, je me sens un peu triste…

Juin 2018

Joli mai

Non, voilà, rien, pas plus que ce que j’ai déjà écrit.

Juste j’avais envie, il fait beau aujourd’hui, d’écrire ce titre-là.
A ce qu’il paraît, la pluie s’annonce au premier mai, je prends de l’avance.

Parce que je viens d’écouter ça et ça.

Qu’il y avait, cerise sur mon petit bout du gâteau du jour, un morceau de bande-son de l’an 01.

Un petit pas de côté, tous les jours, un peu plus…

On pourra commencer ce joli mai à Béziers, au Cirdoc en décidant collectivement d’avoir raison, et rêver à cet  an 01. al païs.

L’écrit du chœur

Visuel l'ecrit du choeur JPGA Sète, dans le quartier populaire de l’Ile de Thau, tous les mardis après-midi, dans les locaux de la médiathèque Malraux, des femmes et des hommes chantent ensemble. Sous la baguette bienveillante de deux musiciens, Daniel Zarb et Pierre Canard, voilà quatre ans maintenant que la troupe musicale enchaîne l’apprentissage de chansons françaises en s’accompagnant de percussions. Une fois par mois environ, quelques-un.e.s des membres participent également à des ateliers d’écriture mis en œuvre par l’autrice Juliette Mezenc. Cette troupe, « Cuisine-moi une chanson », est issue d’un projet plus ancien, « Le goût de la mémoire », où il s’agissait par des ateliers d’écriture et de cuisine d’échanger ses savoirs et souvenirs. Ce film dit la force des liens créés au fil des ans, ce plaisir à être ensemble, tous horizons confondus, et l’importance de ces rencontres dans la vie de chacun.e.

Voir le film ici.

Mouvements

J’ai tiré les rideaux de l’hiver, j’attends le printemps avec une impatience folle.
Le tournoi des VI nations terminé, il est temps.
Pourquoi le printemps ? Pour se mettre en mouvement. Le 22 mars. Fallait la choisir cette date, cinquante ans après. Y a cinquante ans, j’y étais pas tout à fait encore… Mais…
Se mettre en marche, mais pas dans le même sens, arpenter les rues et les campagnes, crier, chanter, se retrouver, même si l’état des lieux est consternant. Parce que l’état des lieux est consternant.

J’avais dit que je l’écrirai ce papier sur l’après-guerres, de 40 et d’Espagne, l’après-70, être née en 69 et vivre son début de vie d’adulte fin 80 dans une ville agitée des suites résistantes des époques épiques qui m’avaient précédée dans les mêmes rues, les mêmes lieux que je commençais à fréquenter. Toulouse, la rue des Lois, la radio Canal Sud, les travées du Mirail, la dalle de Bellefontaine. C’était une chance. De quoi dévier des parcours tracés, devenir professeur de langue ou d’autre chose (j’ai rien contre les profs, je les respecte infiniment, quelquefois), s’immerger dans des réalités bien plus complexes que je ne pouvais les imaginer, boire à toutes les sources, plutôt fraîches, des débats sans fin et s’en faire une idée, des idées pour la route. Rencontrer des poètes et des musiciens, empreints de révoltes vitales, découvrir que le jazz « inaudible » pouvait nous embarquer bien plus loin que prévu, à Uzeste bien sûr, à Assier, et jusqu’à Amsterdam. Grandir, quoi. Apprendre.

Je discute la semaine dernière avec des jeunes gens qui ont fait leurs premières armes militantes dans les manifestations contre la loi travail du printemps de mon début de blog. C’était là. Et ils me disent cela : oui, un train social, ça te dévie la route, ça te change la vie.
Le mouvement contre l’immobilité, ce n’est pas ce qu’ils nous disent à longueur de discours imbéciles. Ce n’est pas réduire tout ce qui relève non de « l’acquis social », mais de victoires pas à pas, de luttes pied à pied, pour nous transformer en esclaves modernes d’injonctions plus que paradoxales. Etre libres au travail d’y détruire la vie. Genre.

Le mouvement contre l’immobilité, cela a été déjà tellement dit, chanté et écrit, c’est continuer à rêver qu’ensemble on peut faire beaucoup mieux. Je n’oublierai jamais tout ce que j’ai appris en décembre 95 aux piquets de grève. Là aussi, l’aiguillage a grave fonctionné. Et j’ai, une nouvelle fois, changé de voie. Qui aurait pu être de garage, un contentement de l’entre-soi dans une culture de bon aloi. En lieu et place de cela, un univers qui s’est élargi, un peu tous azimuts, par des routes qui vont d’Avignon au Boucau, du Comminges à la Méditerranée, un territoire vaste… Avec plein de gens dedans. Et des histoires à n’en plus finir…

Mars 2018

Laissez passer, laissez passer les rêves… Yeah…*

C’était pourtant simple, on s’en réjouissait déjà, quoiqu’il n’y a pas de quoi. Une parole des femmes émerge et on entend peu les « ah bon ? ah tu crois ? non mais c’est pas si courant, c’est pas si fréquent, faut rien exagérer, etc. etc. » à l’infini. Pas de place au déni, c’est un déferlement, une avalanche. Oui, en parlant des violences faites aux femmes, il s’agit enfin de décrire un climat global, une ambiance constante et, en face, une honte permanente, un silence obligé.

Je me suis dit en cet automne que peut-être quelque chose allait changer, glisser dans la perception. On nous entendrait un peu mieux quand on relèverait la blague sexiste à deux balles, les regards détaillant les anatomies. On ne nous répondrait plus, – ou moins, tout au moins – : « ah ! ça va ! si on peut plus rigoler ».

C’était pourtant simple de dire que tous ces dérapages courants ne sont pas acceptables. Simple de les dénoncer, de les remettre en cause. Simple comme bonjour, d’un signe de tête dans la rue, sans qu’on y voit une invite à la drague. Simple comme rentrer le soir tard dans les rues d’une ville. Simple comme fumer une cigarette en terrasse de bar.
Simple comme de coller un E à la fin d’auteure (j’aime pas trop autrice, mais je vais m’y faire…).
Simple.

Des paroles arrivent de toutes parts, laissez-leur les places, publiques.
Cela aurait été si simple de se taire, enfin, et d’entendre.

Et bien, non, ce n’est jamais si simple qu’on peut le rêver. Déjà, d’entrée, on nous balade sur des débats à la con. Je l’ai déjà dit, outre qu’ils sont les plus longs, les débats à la con ont l’avantage de noyer les poissons, de dévier les cours d’histoires. Faut-il balancer ou pas ? Le mot « balance », il est nul. C’est dommage. Du coup on va débattre du mot. Le mot « porcs » ne vaut guère mieux. Du coup on va défendre l’animal le plus proche de l’homme. C’est dommage, vraiment.

Et puis cette tribune infâme de femmes débarque (je ne mets volontairement pas le lien vers la tribune, mais sur une des réponses, dans laquelle il y a un lien vers la tribune infâme si l’on veut…). Et là, nous voilà à débattre de la dite tribune.
Mais on se fout de savoir ce que Catherine M. et consorts pensent du monde tel qu’il ne va pas. C’est clair. Nous ne sommes pas du même monde. Leur avis sur le nôtre, de monde, on s’en tape.
Quand Catherine M. transforma en 2001 sa vie sexuelle en succès de librairie, elle incarna alors pour moi cette gauche de mœurs qui n’avait retenu de ces formidables années 70 que la libération sexuelle. Ce qui est peu dans nos vies de turbin, en fait. Les rapports de travail, de sujétion, les rapports de pouvoir, de domination, eux, ont été bien préservés. L’essentiel était sauf et Catherine M., Catherine D. et quelques autres pouvaient s’éclater dans un happy few dont nous n’avons pas idée et c’est tant mieux.
Mais qu’elles la bouclent, par pitié, quand on parle des femmes. Des autres. De toutes nous autres.

Parce que justement n’étant pas du même monde, nous ne parlons pas des mêmes choses. Ces Catherines n’ont pas pris les mêmes métros de la vie que les jeunes femmes victimes de frottements. (Oui, victimes. Même quand elles répondent ensuite d’un revers de gifle ou par une plainte, avant elles sont bien des victimes. Ce qui ne veut pas dire de « pauvres petites choses ». Cela veut juste dire qu’arrive quelque chose que l’on n’a pas choisi. C’est simple, ça, non ?)

Cela ne vaudrait donc même pas la peine d’en parler, si cela ne gâchait gravement cette sensation de vent libérateur qui souffle à chaque fois que l’on espère des prises de conscience un peu plus vastes.

Sur ce, la bonne année, tout de même, malgré tout. Et malgré toutes.

Janvier 2018

La culture rapproche les peuples, mais sans le peuple

L’entrechoc des phrases et des informations, quelquefois, fait sens. Le sens de l’absence de sens, le cas présent. C’était hier, le journal du soir de ma radio habituelle s’ouvre sur l’inauguration du Louvre à Abu Dhabi, en costumes fringants et phrases définitives : « lutter contre l’obscurantisme et rapprocher les peuples par la culture ». L’information suivante, c’est la manière dont les ouvriers de cette œuvre magistrale, faite de jeux de lumières rappelant les palmeraies du coin dixit l’archi, n’ont pas été payés, ou peu, ou mal. Sans parler des conditions du travail. C’est dingue. J’aime beaucoup ma radio habituelle.

Cela me rappelle une autre émission de cette même station, y a longtemps, Liverpool était alors capitale culturelle européenne. On parlait de la ville, de la déshérence économique, de la disparition des dockers. Et la journaliste, la tête ailleurs sans doute, posait en suivant la question qui tue : « et les dockers, ils viennent aux expositions ? » M’enfin, Madame, puisqu’on vient de te dire qu’y en a plus des dockers. Et que c’est justement pour cela que t’as une capitale culturelle pour rapprocher le peuple, qui a disparu entre temps dans les limbes du chômage et sous-prolétariat, voire du lumpen, des œuvres d’art magistrales.

Bon, bref, rien de nouveau sous le soleil des palmeraies. Des mots, qui se payent de mots, sans que les ouvriers voient la couleur de la monnaie. Des mots qui ne veulent plus rien dire, vidés de tout sens – les vains mots des vainqueurs -, hypocrisie fondamentale à l’œuvre, magistrale elle aussi, de néantisation marchandisée de la culture au profit des profits, de tous ordres et sans que cela nous concerne, nous, les peuples. Enfin, si, quand tout nous pète à la gueule, après, cela nous concerne. Quand on n’est plus ni frères ni sœurs de rien ni de personne.

Alors pour sororiser et fraterniser en paix et se faire un peu du bien, on peut écouter, toujours sur France culture, cette petite heure ici. L’accueil de réfugiés à Saint-Etienne de Baïgorry en pays basque (dans ma tête, j’ai toujours adoré me l’entendre avec l’accent, le nom de ce village). Et l’on comprendra que je jubile particulièrement en écoutant à la toute fin de l’émission un monsieur qui s’appelle Jean-Pierre Massias. Tout ce que j’ai pu raconter par ailleurs sur l’identité et l’altérité, la certitude de soi et le « même pas peur des autres » trouve ici un témoignage puissant.

Novembre 2017

Rentrée des classes (attention, double sens)

Pour le second des sens, celui de la lutte, donnons-nous tous les rendez-vous possibles, c’est mal barré, un peu, faut en être conscient mais disons que le 12 septembre est marqué sur le calendrier depuis la mi-juillet… La suite du billet dit pourquoi : même quand on ne croit pas, on pratique.

Pour le premier des sens, le primordial, la base, le retour aux sources et aux fondamentaux comme dirait l’autre, l’école, j’ai écouté ce matin les propos vivifiants car frappés au coin du sens, du vrai, du bon, de Véronique Decker. Elle est directrice d’école à Bobigny, a publié deux livres, et passait, entre sa pré-rentrée et sa rentrée en fanfare, une petite demie-heure sur France culture ce matin.

Tout ce qu’elle dit incite à lire ses livres. Et me ramène au travail en cours, un film à faire sur des femmes comme elle, de bonne volonté, au cœur d’un quartier dit populaire, la ZUP, à Sète, l’Ile de Thau. Et au débat esquissé entre ces femmes, filmées autour d’une table ronde, entre désarroi et optimisme, bras qui tombent et qui entourent.

Oui, la réalité, bien difficile à encaisser, suscite toutes les révoltes. Les encouragent, les renouvellent, les appellent. La réalité c’est aussi ce que d’aucun.es appellent « les mains dans le cambouis », – le terme est si vilain quand on parle des pauvres -, le « faire » de ces femmes et hommes de bonne volonté. Dans leurs écoles, leurs associations, leurs médiathèques. Les films, articles et témoignages sur ces gens admirables (on les trouve d’autant plus admirables qu’en miroir on se trouve bien pusillanimes) ne manquent pas. C’est bon signe, cela veut dire qu’elles et ils sont nombreuses et nombreux dans les quartiers et villages de France, de Navarre, et du Monde. Parce que le Monde tient sur elles et eux, en faits.

Le débat, sur ce coin de table, disait le refus du découragement. Que prendre les problèmes par le petit bout de la lorgnette n’empêchait pas de voir la triste et dure réalité globale, mais permettait de les régler un à un, peut-être, pas toujours, mais quelquefois. Que cela seul permettait de durer et que c’est la durée qui importe dans ces quartiers, ces villages, ces associations. L’optimisme de la volonté. Du volontarisme, même.

Véronique Decker disait aussi cela ce matin. En tant que syndicaliste, elle se bat, réclame, interpelle, crie, écrit, témoigne, alerte, etc. En tant qu’enseignante et directrice d’école, elle fait de la pédagogie Freinet. Point à la ligne.
Elle fait ce qu’elle peut. Elle fait au mieux. Elle fait avec tant d’autres.
Bonne rentrée.

Septembre 2017

Elle avait un pays

Les routes serpentent, vertes et jaunes, de collines en coteaux, à l’ombre bienvenue des platanes. Au loin les Pyrénées sont bleues, sombres et hâlées d’une lumière diffuse, chaude. Le soir tombera d’ici une heure ou deux. Au milieu des prés, une toute petite basilique repose près des cyprès. On s’y allonge à côté, on peut toujours le faire, tout à côté des tombes, sans être immédiatement refoulés.

XI - XIIe

Comme d’habitude j’en rajoute, sur le pays natal. J’en fais des caisses, j’aime bien être la caricature de moi-même. De ce que je « vends » de moi comme à l’étal du marché : un Comminges tout vert, une île méditerranéenne toute bleue. Une halte apéritive bien jaune. Et une nappe toujours rouge.

Partir sur les routes des vacances, celles que l’on va prendre, ensemble, séparément, vers des pays divers, vers les pays des autres. « Elle avait un pays ». J’aime à me dire cette phrase, elle me revient souvent. Relance le cours de la marche en rentrant vers le gîte. J’aime beaucoup aller à Mauléon, Maule, en Soule, à cause de la chanson. Je n’y trouve rien d’autre qu’un pays. Pas d’activité particulière, une rivière, des espadrilles et quelques frontons de pelote. Et j’ai beaucoup aimé la Corse, aussi.

Ce « Elle avait un pays », c’est le cinéaste Pierre Perrault qui le dit dans un entretien à propos de son œuvre au pays de sa femme, L’Isle-aux-Coudres, au Québec. Il dit cela, exactement, et on se l’entend dans l’oreille avec l’accent du Québec : « Ma femme, Yolande, m’a induit en pays. Elle m’a donné… Elle était à l’université avec moi et elle m’a tellement cassé les pieds avec son pays… Mais elle était tellement enthousiaste que je me suis rendu compte que nous autres on avait une bibliothèque (il balaye du bras autour de lui) et elle, elle avait un pays. C’est pas pareil. Moi je pouvais te parler de Camus, de Corneille, de Racine ou de je sais pas qui, Lorca que j’aimais beaucoup, d’autres, mais elle, elle me parlait de son quai, la glace, l’hiver… Pourquoi j’arrivais à m’émouvoir plus que les plus beaux livres de la terre ? Je ne saurais dire… »
Moi, avec chouïa de prétention, je peux lui expliquer pourquoi… Bon, d’abord, il est amoureux, donc il s’émeut. Logique implacable. Pourquoi on s’émeut aux récits des pays, de soi, d’autrui ? Parce qu’il y a récit, force du récit, indissociable du désir de partage. Faire récit, c’est s’inscrire au cœur du désir. C’est pour cela que j’aime bien que les gens aient des pays, des histoires. Et qu’ils me les racontent.

Et c’est pour cela, je tape encore une fois sur le même clou, qu’avoir un pays, ce n’est pas l’enclore dans des frontières, c’est nous laisser reposer, d’ici ou d’ailleurs, à l’ombre des cyprès, tranquilles et, de préférence, vivants. N’étant rien, peut-être, s’ils le veulent ainsi, mais oui, tranquilles et vivants, et chuchotant nos histoires à voix basse quand la nuit sera tombée.

Juillet 2017

Hold-up lexical, et pas que…

On nous a piqué des mots. Pendant qu’on avait le dos tourné vers l’avenir, cinquante ans à peu de choses près, on (est un c..) nous a volé des mots, avec leur acception courante. On les a détournés, on les a alliés à d’autres et… plouf, on (qui est toujours un c..) nous dit qu’il nous faut désormais, et de toute urgence, « libérer le travail ». Le pauvre. Qu’on (c’est celui qui dit qui y est) ne s’était pas rendus compte qu’il était enfermé quelque part et qu’il réclame, le travail, à corps à cris ou silencieusement, de sortir des carcans ousqu’il était enfermé, dans un code tout rouge, maintenu armes à la main dans le fond de sa cage par des syndicalistes menaçants et rougeauds eux aussi.

C’est un truc de fou. De ne plus réfléchir au sens des mots et à leurs accolades. Que l’on veuille se libérer du travail, celui qui aliène, on comprend bien. Mais libérer le travail, si on y réfléchit cinq minutes, cela ne veut rien dire. On se libère du travail mais on ne libère pas le travail. Le tour de passe passe sémantique peut laisser songeur voire admiratif.

Ou alors ce qu’il faudrait libérer, c’est le mot même de travail. Le dissocier de la rémunération, de l’obligation de production, de l’objectif foireux de croissance. Parce que le travail, au sens du labeur, des tâches à accomplir, c’est beaucoup plus vaste que la question du salariat ou du chômage. Et c’est très intéressant à réfléchir. Et me concernant, cela fait vingt ans que je mâche de l’André Gorz dans le texte et que je me demande bien pourquoi. Faut l’imaginer ça, discuter joyeusement de l’abolition du salariat et se retrouver aujourd’hui à devoir défendre le petit livre rouge d’un code dont on aurait bien voulu à l’époque le foutre au feu avec les braises du capital. Pour aller, guillerets et communément, vers un « idéal du travail non aliéné », version Marx 1844 : « Chacun de nous s’affirmerait doublement dans sa production, soi-même et l’autre. Dans ma production, je réaliserais mon individualité, ma particularité ; j’éprouverais, en travaillant, la jouissance d’une manifestation individuelle de ma vie, et dans la contemplation de l’objet, j’aurais la joie individuelle de reconnaître ma personnalité comme une puissance réelle, concrètement saisissable et échappant à tout doute (…). Nos productions seraient comme autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre. » C’est pas beau ça ? C’est pas souhaitable ? ça fait pas rêver ?

Sérieusement, ça fout le blues. C’est un peu comme constater dans les cours d’écoles le retour en force de l’idéal féminin tout bien-bien, sans un gramme de trop et le poil bien ras, pendant que je me chantonne « Frangines » tout doucement. Il s’est passé quoi pendant tout ce temps-là ? La télé on me dit, qui est restée allumée de partout pendant que je l’éteignais. Peut-être. Je ne sais pas. Ce que je sais c’est qu’on nous a piqué plein de trucs pendant ce temps-là, deux trois rêves ont foutu le camp avec et qu’il n’y a pas plus urgent que de les récupérer. On ne s’en sortira pas en piétinant sur place et en revendiquant de ne toucher à rien de l’existant.

Juin 2017

Il ne s’est rien passé

Et voilà, il m’a fallu attendre ce lundi 8 mai (au matin, dans un train) pour que je comprenne enfin cette phrase du Guépard du prince de Lampedusa, prononcée par le jeune Emmanuel Tancredi (ah, il s’appelait pas Emmanuel ?) devant le miroir du magistral Burt-Don Fabrizio.

Citation fameuse s’il en est mais pour moi jusqu’ici un peu obscure : « Il faut que tout change pour que rien ne change ». Je fais pas un dessin sur ce qu’il s’est passé la veille pour que je comprenne cela un 8 mai 2017. Comme quoi, vieillir ça a (aussi) du bon.

Cette sensation qu’on peut reprendre une vie normale, redire les mêmes choses sans se lasser, les écrire, revenir à la rue à l’occasion, alerter quand il se doit, s’agacer, enrager, se révolter assez souvent… après quelques mois de faux débats et de véritables impostures, la sensation très vive qu’il ne s’est rien passé. Le thermomètre, lui, a fonctionné comme l’on pouvait s’y attendre. La fièvre est forte. D’aucuns ont même eu chaud, la main sur la valise, se désolant de ne pas avoir renouvelé leurs papiers à temps.

Je m’étais promis de ne rien dire de ces élections sur ce blog. Rien. Et chouette, ça a failli marcher. Et pis, deux trois commentateurs m’ont échauffé le cerveau. « Un homme seul s’avance à la rencontre du peuple de France ». Le lyrisme a des limites, celles du ridicule. Voilà désormais que l’on nous parle de la figure christique du nouveau président. Christique !

Jean Macé*, dans les années 1870, genre, avait énoncé que la République était le règne de ceux (je rajoute « et de celles ») qui ne croyaient plus en papa, comme au bon vieux temps des rois.

Et bien après les figures royales, impériales, générales, paternelles, tribuniciennes voire mères-fouettardes, voici le Christ…

Ni Dieu, ni César, ni Tribun… Y a du boulot.

Le pain est la planche, l’ouvrage sur le métier. L’autonomie des individus, les « statures » du pouvoir déboulonnées, la construction collective des alternatives… Bref l’éducation populaire, y a que ça de vrai.

Mai 2017

* Fondateur de la Ligue de l’Enseignement