Elle avait un pays

Les routes serpentent, vertes et jaunes, de collines en coteaux, à l’ombre bienvenue des platanes. Au loin les Pyrénées sont bleues, sombres et hâlées d’une lumière diffuse, chaude. Le soir tombera d’ici une heure ou deux. Au milieu des prés, une toute petite basilique repose près des cyprès. On s’y allonge à côté, on peut toujours le faire, tout à côté des tombes, sans être immédiatement refoulés.

XI - XIIe

Comme d’habitude j’en rajoute, sur le pays natal. J’en fais des caisses, j’aime bien être la caricature de moi-même. De ce que je « vends » de moi comme à l’étal du marché : un Comminges tout vert, une île méditerranéenne toute bleue. Une halte apéritive bien jaune. Et une nappe toujours rouge.

Partir sur les routes des vacances, celles que l’on va prendre, ensemble, séparément, vers des pays divers, vers les pays des autres. « Elle avait un pays ». J’aime à me dire cette phrase, elle me revient souvent. Relance le cours de la marche en rentrant vers le gîte. J’aime beaucoup aller à Mauléon, Maule, en Soule, à cause de la chanson. Je n’y trouve rien d’autre qu’un pays. Pas d’activité particulière, une rivière, des espadrilles et quelques frontons de pelote. Et j’ai beaucoup aimé la Corse, aussi.

Ce « Elle avait un pays », c’est le cinéaste Pierre Perrault qui le dit dans un entretien à propos de son œuvre au pays de sa femme, L’Isle-aux-Coudres, au Québec. Il dit cela, exactement, et on se l’entend dans l’oreille avec l’accent du Québec : « Ma femme, Yolande, m’a induit en pays. Elle m’a donné… Elle était à l’université avec moi et elle m’a tellement cassé les pieds avec son pays… Mais elle était tellement enthousiaste que je me suis rendu compte que nous autres on avait une bibliothèque (il balaye du bras autour de lui) et elle, elle avait un pays. C’est pas pareil. Moi je pouvais te parler de Camus, de Corneille, de Racine ou de je sais pas qui, Lorca que j’aimais beaucoup, d’autres, mais elle, elle me parlait de son quai, la glace, l’hiver… Pourquoi j’arrivais à m’émouvoir plus que les plus beaux livres de la terre ? Je ne saurais dire… »
Moi, avec chouïa de prétention, je peux lui expliquer pourquoi… Bon, d’abord, il est amoureux, donc il s’émeut. Logique implacable. Pourquoi on s’émeut aux récits des pays, de soi, d’autrui ? Parce qu’il y a récit, force du récit, indissociable du désir de partage. Faire récit, c’est s’inscrire au cœur du désir. C’est pour cela que j’aime bien que les gens aient des pays, des histoires. Et qu’ils me les racontent.

Et c’est pour cela, je tape encore une fois sur le même clou, qu’avoir un pays, ce n’est pas l’enclore dans des frontières, c’est nous laisser reposer, d’ici ou d’ailleurs, à l’ombre des cyprès, tranquilles et, de préférence, vivants. N’étant rien, peut-être, s’ils le veulent ainsi, mais oui, tranquilles et vivants, et chuchotant nos histoires à voix basse quand la nuit sera tombée.

Juillet 2017

Hold-up lexical, et pas que…

On nous a piqué des mots. Pendant qu’on avait le dos tourné vers l’avenir, cinquante ans à peu de choses près, on (est un c..) nous a volé des mots, avec leur acception courante. On les a détournés, on les a alliés à d’autres et… plouf, on (qui est toujours un c..) nous dit qu’il nous faut désormais, et de toute urgence, « libérer le travail ». Le pauvre. Qu’on (c’est celui qui dit qui y est) ne s’était pas rendus compte qu’il était enfermé quelque part et qu’il réclame, le travail, à corps à cris ou silencieusement, de sortir des carcans ousqu’il était enfermé, dans un code tout rouge, maintenu armes à la main dans le fond de sa cage par des syndicalistes menaçants et rougeauds eux aussi.

C’est un truc de fou. De ne plus réfléchir au sens des mots et à leurs accolades. Que l’on veuille se libérer du travail, celui qui aliène, on comprend bien. Mais libérer le travail, si on y réfléchit cinq minutes, cela ne veut rien dire. On se libère du travail mais on ne libère pas le travail. Le tour de passe passe sémantique peut laisser songeur voire admiratif.

Ou alors ce qu’il faudrait libérer, c’est le mot même de travail. Le dissocier de la rémunération, de l’obligation de production, de l’objectif foireux de croissance. Parce que le travail, au sens du labeur, des tâches à accomplir, c’est beaucoup plus vaste que la question du salariat ou du chômage. Et c’est très intéressant à réfléchir. Et me concernant, cela fait vingt ans que je mâche de l’André Gorz dans le texte et que je me demande bien pourquoi. Faut l’imaginer ça, discuter joyeusement de l’abolition du salariat et se retrouver aujourd’hui à devoir défendre le petit livre rouge d’un code dont on aurait bien voulu à l’époque le foutre au feu avec les braises du capital. Pour aller, guillerets et communément, vers un « idéal du travail non aliéné », version Marx 1844 : « Chacun de nous s’affirmerait doublement dans sa production, soi-même et l’autre. Dans ma production, je réaliserais mon individualité, ma particularité ; j’éprouverais, en travaillant, la jouissance d’une manifestation individuelle de ma vie, et dans la contemplation de l’objet, j’aurais la joie individuelle de reconnaître ma personnalité comme une puissance réelle, concrètement saisissable et échappant à tout doute (…). Nos productions seraient comme autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre. » C’est pas beau ça ? C’est pas souhaitable ? ça fait pas rêver ?

Sérieusement, ça fout le blues. C’est un peu comme constater dans les cours d’écoles le retour en force de l’idéal féminin tout bien-bien, sans un gramme de trop et le poil bien ras, pendant que je me chantonne « Frangines » tout doucement. Il s’est passé quoi pendant tout ce temps-là ? La télé on me dit, qui est restée allumée de partout pendant que je l’éteignais. Peut-être. Je ne sais pas. Ce que je sais c’est qu’on nous a piqué plein de trucs pendant ce temps-là, deux trois rêves ont foutu le camp avec et qu’il n’y a pas plus urgent que de les récupérer. On ne s’en sortira pas en piétinant sur place et en revendiquant de ne toucher à rien de l’existant.

Juin 2017

Il ne s’est rien passé

Et voilà, il m’a fallu attendre ce lundi 8 mai (au matin, dans un train) pour que je comprenne enfin cette phrase du Guépard du prince de Lampedusa, prononcée par le jeune Emmanuel Tancredi (ah, il s’appelait pas Emmanuel ?) devant le miroir du magistral Burt-Don Fabrizio.

Citation fameuse s’il en est mais pour moi jusqu’ici un peu obscure : « Il faut que tout change pour que rien ne change ». Je fais pas un dessin sur ce qu’il s’est passé la veille pour que je comprenne cela un 8 mai 2017. Comme quoi, vieillir ça a (aussi) du bon.

Cette sensation qu’on peut reprendre une vie normale, redire les mêmes choses sans se lasser, les écrire, revenir à la rue à l’occasion, alerter quand il se doit, s’agacer, enrager, se révolter assez souvent… après quelques mois de faux débats et de véritables impostures, la sensation très vive qu’il ne s’est rien passé. Le thermomètre, lui, a fonctionné comme l’on pouvait s’y attendre. La fièvre est forte. D’aucuns ont même eu chaud, la main sur la valise, se désolant de ne pas avoir renouvelé leurs papiers à temps.

Je m’étais promis de ne rien dire de ces élections sur ce blog. Rien. Et chouette, ça a failli marcher. Et pis, deux trois commentateurs m’ont échauffé le cerveau. « Un homme seul s’avance à la rencontre du peuple de France ». Le lyrisme a des limites, celles du ridicule. Voilà désormais que l’on nous parle de la figure christique du nouveau président. Christique !

Jean Macé*, dans les années 1870, genre, avait énoncé que la République était le règne de ceux (je rajoute « et de celles ») qui ne croyaient plus en papa, comme au bon vieux temps des rois.

Et bien après les figures royales, impériales, générales, paternelles, tribuniciennes voire mères-fouettardes, voici le Christ…

Ni Dieu, ni César, ni Tribun… Y a du boulot.

Le pain est la planche, l’ouvrage sur le métier. L’autonomie des individus, les « statures » du pouvoir déboulonnées, la construction collective des alternatives… Bref l’éducation populaire, y a que ça de vrai.

Mai 2017

* Fondateur de la Ligue de l’Enseignement

Admirable Jean-Paul Rey

Jean Paul Rey nous a quittés fin mars, à l’âge de 71 ans.
Le dernier col fut inhumain. Il en avait monté et descendu tant et tant.
JEAN PAUL
Toutes celles et ceux qui ont vu les films Les voix du stade ou Le rugby est un jeu d’enfants m’ont à chaque fois dit leur empathie pour cet homme qu’ils ou elles ne connaissaient pas.
« Admirable Jean-Paul Rey » m’avait écrit Yves Rouquette, qui ne savait pas à quel point.

Jean Paul Rey rayonnait, son humanisme débordait, emportait les digues et les larmes coulaient, souvent, les siennes, les nôtres, en cours d’entretiens. D’aucuns, imbéciles, auraient dit sensiblerie là où il n’y avait que sensibilité, à fleur, qui affleure à tout instant où l’on se remémore les moments vécus plus fort que d’autres, parce qu’on y aura mis plus de soi qu’aucun autre.

C’est lui qui m’a fait, non aimer, mais comprendre pourquoi j’aime tant le rugby.
Parce que les émotions y sont souvent plus vives qu’ailleurs. Il m’a fait comprendre que ce qui nous fait monter les larmes à leur évocation, c’est le fait de les avoir vécues à plusieurs, et de convoquer leur souvenir ensemble.

Prolonger le temps passé avec lui, je vous propose quelques images montées rapidement et tristement ici. On pourra aussi se replonger dans ses livres ici et .

Rester fidèle à son maillot, dit-il des joueurs. Rester fidèle à sa mémoire, à celle d’Yves Rouquette, de Pierre François, à la mémoire de celles et ceux qui ont éclairé ma route par les flambeaux fragiles de leur humanisme.

15, rue des Lois

La mort d’Armand Gatti réveille les souvenirs et je pénètre à nouveau dans le 15, rue des Lois, alors à l’abandon, en plein cœur de Toulouse, façade du Forum des Cordeliers, magnifique bâtiment dans la cour arrière.
Il avait été restaurant universitaire, puis local syndical de la dite grande Unef, dont je fus. Au sous-sol de l’immeuble, dans la moisissure humide des caves de bord de Garonne, pourrissait un studio de radio qui retrouvera sa verve quelques temps et coudées de fuel plus tard sous le nom de « Campus ».

Traînait sur les courriers qui arrivaient encore à cette adresse un drôle de nom, « Archéoptéryx ». Alors on se renseigna et l’ombre, immense, d’Armand Gatti, prit forme sur le bâtiment. L’ombre mouvementée, tourmentée, sulfureuse d’un collectif artistique qui avait laissé des traces théâtrales, politiques et poétiques très controversées.

On le sait, la nostalgie, je la refuse. Je cale mes pieds et je freine de toutes mes forces : je n’y cèderai pas. Mais quand même… Arriver à Toulouse en fin des années 80, quand tout ce passé, de l’après-guerre aux années 70, nous avait laissé des traces engagées, et qu’il suffisait de gratter avec un tout petit bout d’ongle pour se faire raconter les histoires des uns, les actions des autres… ce fut une chance.

Je pense, en écoutant des jeunes gens des temps qui viennent, à l’absurdité des temps présents, à ce que nous transmettons comme atmosphère. Nos anciens, ceux qui nous avaient précédés de 50 à 10 ans avant nous, nous avaient transmis des bouts de liberté et des airs de révolte.

J’aimerais arriver à décrire cela, un jour je le ferai, j’en prendrai le temps. Là, juste, aujourd’hui, avec la mort d’Armand Gatti, j’en prends note.

Avril 2017

Il y a des jours…

Il fait beau. Ce matin, je parle de la ville que j’ai filmée dix ans, je parle de filmer et vivre en même temps, filmer pour vivre plus fort, intensément. Je dis aussi les morts qui peuplent désormais ces dix ans de films. J’en parle au passé. Je ne dis pas pourquoi il est plus difficile aujourd’hui pour moi d’y vivre et de filmer. Puis je monte au cimetière poser ma rose blanche, en avance d’un jour, je croise une vieille dame un peu perdue qui s’est trompée de rue, je l’emmène avec moi jusqu’aux tombes. Il fait chaud. Ma mère est là partout, tout le temps, dans la mer qui m’entoure. Ce n’est pas elle que je monte voir, elle n’est pas ici, pas d’ici, mais elle est partout. Ces femmes qui sont comme ma mère sont partout en Méditerranée. Femmes sous leurs voiles dans le quartier que je filme actuellement, et femme comme celle que je rejoins tout à l’heure, qui me parle des « melons », des « gris », et de son quartier qui a tellement changé. Avec toutes elles, j’ai la même empathie. La même. Je sais, il y a plein de gens qui ne comprennent pas…

Quelquefois, je vis plusieurs vies à la fois, plusieurs mondes côtoyés dans la même journée, je ne suis pas perdue, mais fatiguée, j’ai l’impression d’avoir plusieurs bras et de ne pas arriver à tout tenir ensemble. Ce matin je disais que filmer c’est embrasser un territoire comme on embrasse les gens. Je n’arrive plus à tout embrasser en même temps. Ce monde, tel qu’il est et tel que je le refuse, m’écartèle.

Je rentre lire le livre de Rose* pour me réchauffer au cœur des mères. En face de moi, une affiche verte et rouge des Fêtes de Bayonne. Le dernier poème de Rose s’appelle la Santa Espina. Je me rappelle que ma mère mettait ce thème sur le tourne-disque pour m’apprendre les premiers pas de sardane. C’est, du coup, honte à moi, des Pyrénées gasconnes, la seule danse trad’ que je sais esquisser ! Alors je m’écoute la Santa Espina. Le frisson évidemment parcourt tout le corps et je laisse filer You tube qui me propose Lluis Llach immédiatement. (Alors Lluis Llach je pourrais en mettre plein des liens, je mets celui-là, presque au hasard, mais aussi parce que je pense qu’on va en avoir très besoin dans les temps qui viennent, et celui-là aussi, Maremar, « Mer la mère », parce que, bon, c’est un peu le thème du jour. Et puis tiens, la Santa Espina par Marina Rossell, tanben).

Alors, voilà, je laisse filer. La journée. La musique, les souvenirs et les ancrages…

Mars 2017

  • Rose Blin-Mioch, Le secret des trames, éd. La main millénaire, coll. Méditerranée.

Petite histoire de LA culture à l’arrache et à la hache

La culture est un mot nouveau. Enfin, LA culture. Avant, il n’y a pas si longtemps, LA culture n’existait pas. Avant, on disait « les Arts », c’était plus clair, ça nous embrouillait pas comme maintenant.

Avant, on parlait d’éducation du peuple, d’éducation populaire, d’émancipation collective des individus ; puis on a parlé d’animation socio-culturelle parce que “éducation”, “peuple”, c’était un peu gros comme mots et vachement ambitieux comme projet ; puis le “socio” a sauté, cela faisait pouilleux un peu, on a gardé “animation culturelle” ; puis animation ça a fait plouc aussi… et, pouf (je résume), au tournant des années 80, c’est devenu LA culture. A laquelle il ne fallait pas toucher, sinon on devenait aussi ploucs que le socio-culturel d’antan. Voire pire, réac, de droite… que dis-je… crypto-fasciste, même. L’horreur. Alors on n’a plus rien dit. On a fait le dos rond et on n’a plus osé rien dire quand tout, et avec n’importe quoi, est devenu “culture” pourvu qu’un artiste “accrédité” signe l’oeuvre en dessous, en la vendant au prix fort, c’est beaucoup plus crédible.

Le politique (au sens pas noble du terme) a compris son intérêt dans l’affaire. Fallait, pour faire “branché”, ouvert aux nobles idéaux, et développer une “image attractive”, s’intéresser à LA culture. Pas celle qui faisait le miel de tous ces centres sociaux, maisons des jeunes, foyers ruraux, etc., tout au long des mois et des années, pas celle qui avait pour but cette émancipation de tous par l’apprentissage d’une vie collective au travers de pratiques sportives et culturelles. Non, LA culture. LA culture indépassable. Celle qui élève l’âme… Si on y accède. Si on n’y accède pas, il reste toujours TF1.

Et alors la culture est devenu un mot “chiant”. Tout était culture et plus rien ne l’était, on était perdus, on ne savait plus où aller. Y en a qui sont restés devant TF1, du coup. Beaucoup. D’autres qui sont allés de festivals en festivals s’élever l’âme, pour un plaisir personnel qui n’avait plus grand chose de collectif. Et d’autres ont décidé d’en faire à leur tour, de LA culture, parce qu’y a pas de raison, non plus…

Mais, en devenant un mot chiant, LA culture est devenu un enjeu. De pouvoir et d’argent. Ça ne regardait plus vraiment le populo, cette affaire : ça c’est magouillé entre professionnels de la profession, politiques locaux, ministère concerné, artistes et “médiateurs culturels” de tous ordres. Une affaire de subventions qui tombent là ou ailleurs, suivant le vent qu’il fait et la mode du moment. Une affaire de “marketing”. LA culture, ça a commencé à faire joli. Un peu comme de l’éclairage sur un bâtiment public : LA culture en décor, ça fait venir le visiteur et c’est bon pour le commerce, ça donne une bonne “image”. Une image…

De temps en temps, quelques-uns ont dit : “et le public ?”. Ben oui… entre temps, avec la mise à mal de l’éducation populaire, le peuple était devenu “public”. Assez restreint, faut bien le dire, question de moyens et de désir aussi… Pourquoi aller découvrir ce que l’on ne connaît pas quand on n’a pas créé de désir ? Mais bon, c’est une autre question, ça…

Bref : en devenant un gros mot incontournable, LA culture est restée le privilège de quelques-uns et on a réussi à annihiler le désir pour les autres, la plupart, celles et ceux qui pensent par-devers eux ou à haute voix que « ce n’est pas pour eux ».

Voilà. Soit on se satisfait de ça et on se dit que l’essentiel c’est que nos salles de théâtre soient remplies, soit on garde au coeur ce désir de l’émancipation du peuple, d’une éducation culturelle qui est aussi une éducation politique et on est bien malheureux. Malheureuse en l’occurrence.

Avril 2010

A ce sujet, voir : http://www.scoplepave.org/ 
“Inculture(s) 1 : l’éducation populaire, Monsieur, ils n’en ont pas voulu” par Franck Lepage.

Pour vous

Pourquoi on fait les choses ? Pour soi ou pour les autres ? Comme l’adolescence a fui depuis longtemps, c’est le genre de question à dilemme insondable que je ne me pose plus. Comme je fuis aussi les oppositions systématiques et les débats manichéens : voter ou pas, corrida or not, fromage ou dessert.

Entendu à l’occasion d’une balade filmée dans les « quartiers populaires » (et tout le monde comprend, c’est ça le pire, la banlieue déshéritée, l’autre côté du périph’, alors que du « populaire » y en a plein de partout, mais bon, bref, c’est pas le débat du jour), en incursion donc dans un tel quartier, j’entends au loin la voix énervée d’un ou d’une artiste en résidence qui s’élève à l’encontre de gamins très sautillants et pour tout dire intenables (sauf quand on sait y faire, j’en filme en ce moment des-qui-savent-y-faire) : « ça suffit maintenant, alors qu’on fait toutes ces choses pour vous ».

Alors on reprend. Généralement, quand un artiste entre en résidence sur un tel lieu, c’est moyennant finances. Il le fait par conviction certainement, par goût de l’autre et de la transmission de son art et de son savoir, n’en doutons pas, mais aussi contre rémunération. Donc, déjà, petit un, à la question « pour soi ou pour les autres », la réponse est évidemment, comme bien souvent : « les deux, mon général ».
Comme pour fromage ou dessert, me concernant.

Petit deux : on ne fait rien pour autrui qui ne soit gouverné par soi-même. L’estime de soi est souvent en jeu, on ne « descend » pas dans les quartiers populaires du haut de nos quartiers embourgeoisés pour faire le « bien » autour de nous, mais bien par goût des autres, désir de la chaleur d’empreintes collectives, quête d’un populaire qui file entre les doigts d’une distinction de classes (lire ici ou , je me répète beaucoup).

Ou alors, j’aurais tendance à dire, on ne « descend » pas. On reste chez soi. Dans l’entre-soi. On continue à penser le « peuple » de loin. Parce que si c’est pour rapporter par-devers soi et devant les autres les clichés éculés de banlieues déshéritées peuplées de gosses insupportables, si le réel ne bouscule pas deux trois idées arrêtées, si on a l’impression de faire don de soi sans ressentir la teneur de l’échange, cela aura servi à peu près à rien. Et cela aura surtout conforté – et non comblé – l’abîme qui nous sépare, les uns des autres, de plus en plus profond et infranchissable.

Il y a longtemps, un collègue m’a fait passer ce texte du cinéaste Alain Tanner, sur son film Les hommes du port, où il parle de sa volonté de filmer un « nous ». Les « nous » sont toujours provisoires, bien sûr, mais c’est ce qui doit nous animer lorsque l’on met en oeuvre des pratiques collectives, quelles qu’elles soient, où qu’elles soient, artistiques ou pas.

Mars 2017

Quand on sort le mot « culture » comme on sort son pistolet…

Et bien c’est navrant. Mais c’est fréquent. Dans la liste des mots qui ne veulent plus rien dire tellement ils ont été usés jusqu’à la corde par des acceptions banales et vides de sens, le mot « culture » est peut-être premier. La laïcité suit de très près. C’est devenu une valeur, comme celles affichées aux frontons républicains, au nom desquelles à géométrie variable on inclut ou on exclut. Une valeur avec tout le sacré que la république a créé pour contrecarrer les sacrements religieux. Mais la culture, comme la laïcité d’ailleurs, ne sont pas des valeurs mais des modes opératoires de ce qu’on appelle couramment le « vivre ensemble ».

Non, la culture n’est pas une valeur en soi, un machin sacré auquel il ne faut pas toucher avec des budgets « sacralisés » au nom du fait que sans culture on est foutus. S’il est vrai que sans cultureS on est foutus, il serait nécessaire de toute évidence de savoir ce qui fonde ce mot de « culture » (sans S et sans le confondre avec les Arts), ce qu’il veut dire, ce que chacun ou chacune – le dressant comme étendard face aux frontistes nationaux de tous poils -, entend par là.
Et là…, misère, souvent ça bafouille, ça dit « autonomie de l’individu », « théâtre », « musique » « sens collectif »… Tout est vrai mais plus rien n’est fondé.
Fondé par la base du mot : le désir d’élévation. L’élévation d’urgence. Le désir d’être ensemble.
Ou par défaut, la souffrance de l’absence. Le désir d’ouvrir un livre avec au creux du ventre la peur de ne pas être à la hauteur de sa compréhension. Le droit de pouvoir le dire, de « l’avouer ». Le désir de les écrire, les livres de nos vies. Le désir d’être avec d’autres à égalité. Tiens, je souligne : à é-ga-li-té. Le désir de réfléchir sans fin comme on aime, sans fins.

Cela fait des années que je parle de l’acculturation du peuple sous les effets conjugués de l’abrutissement télévisuel et d’un capitalisme mortifère qui ruine les solidarités anciennes et renvoie chacun à l’unité de la personne c’est-à-dire, comme dit Rouquette, à l’endroit où il ne peut plus y avoir de culture. Quand on est seul, réduit à soi-même, « parla solet ».

Et ce n’est que très récemment que je me suis rendue compte qu’à cette acculturation-là correspond une autre acculturation, celle des classes moyennes, la mienne, ce que l’on appelait avant la petite bourgeoisie ou phénomène récent des années 2000, ceux qu’on appelle les « bobos ». Oui, oui, nous aussi sommes acculturés. Nous ne creusons plus sous la surface, ce qui s’appelle le vernis culturel. Nous aussi sommes coupés des solidarités anciennes par une trahison de classe de bon aloi pour nous élever au rang de petits bourgeois, classe dans laquelle on ne se soutient plus guère. Mais nous sommes fiers de nos fréquentations de la plus haute culture – théâtres, « festivaux », expositions…- qui nous distinguent du commun et nous apprennent à considérer le monde de haut et de loin. Mais, malheureusement, nous ne savons plus, nous ne voulons plus nous élever ensemble, être et faire peuple ensemble en nous forgeant des cultures communes.

Comme on lirait des livres sans les comprendre. Comme on verrait des films sans qu’ils nous bouleversent au point de changer les trajectoires de nos vies. Comme on serait assis sur nos certitudes d’êtres cultivés.

Je voudrais bien que lorsque chacun ou chacune dit « culture », comme on sortirait un pistolet symbolique, chacun ou chacune réfléchisse à ce qu’il ou elle entend par là. Tout simplement. En se bousculant soi-même, en déviant des définitions toutes faites. Oui, tout simplement, en s’interrogeant. Comme le disait Bourdieu lors d’un colloque à l’université de Toulouse-Le-Mirail* en 1990, « le pire pour des idées, c’est qu’elles soient arrêtées ». Parce que la culture, je crois que c’est cela avant tout (et ce n’est pas une valeur mais bien une manière d’être) : le doute permanent, le désir de la confrontation, le droit de mettre cul par dessus tête quelques vérités trop bien établies.

Février 2017

  • Alors ça, quelle ne fut pas ma surprise : « mon » université a été rasée et reconstruite cet été. Cela s’écoute ici. Plus qu’une surprise, un choc, il faut bien le dire. Et ce n’est qu’en voyant le film La Sociale que j’ai compris : un hôpital ou une université sont désormais construits « gratuitement » par des grands groupes bâtisseurs (Vinci, Eiffage…) et loués par la suite (et entretenus à des prix hallucinants) aux structures les occupant. Des « partenariats publics privés » pas forcément gagnants-gagnants…
  • Et puis si on a une heure devant soi, on peut aller se revigorer par là. De la culture tous azimuts… Politique, sociale, historique, théâtrale, humaine… et j’en passe.

Télégramme de nouvelle année

L’année commence comme la précédente s’est terminée. Vu enfin Fuocoammare. En pleurs et en rage. Il faut voir Fuocoammare. Parce que comme dit précédemment, quand c’est bien fait un film, on se rend compte qu’on a beau savoir, lire, écouter, entendre, ce que l’on aura vu là restera longtemps en tête. Il y a des films, beaucoup, et il y en a quelques uns de nécessaires. Et, non, ce n’est pas qu’une question de sujet, de « thématique », mais bien de manière de faire. Le travelling et la morale. Là, ici, c’est juste et c’est parce que c’est juste que cela reste en nous bien après être sortis de la salle de cinéma.
Et sinon on peut faire le détour par ce site-là, par exemple.

On peut, en ce début de nouvelle année, aller voir un nouveau film en Noces et banquets, des enfants du quartier de l’Ile de Thau à Sète qui jouent au rugby, Le rugby est un jeu d’enfants, en guise d’hommage à un journaliste sportif, écrivain et humaniste rare, Jean-Paul Rey, atteint d’une méchante maladie.

Children playing on summer sunset happy time

Le film sera présenté le 4 février à la MJC La Passerelle à Sète, en compagnie d’une très chouette comédie documentaire de Paul Lacoste, Poussin. Ce sera à 16h. Pourquoi 16h ? A l’heure du thé ? Parce que deux heures après, vers les 18h, débute pour la belle équipe de Guy Novès (autant dire « mon » équipe !… Allez Toulouse…) le Tournoi des VI Nations par le fameux crunch France-Angleterre. A vos marques…

 

SaisonsSète

Et enfin à noter la date du 12 mai. Mes saisons de Sète sera projeté à la Maison du Peuple de Balaruc-les-Bains. Le film est posé sur la table de travail depuis 2008. Il était donc temps. Il sera temps. L’occasion de redire que les graphismes des films sont toujours réalisés par Cécile Doumayrou, et que c’est beau.

Espérant le mieux mais craignant le pire, la bonne année tout de même.

Janvier 2017

Et toujours en Noces et banquets, on peut revivre ici quelques moments de la journée avec Magyd Cherfi à l’Ile de Thau le 17 décembre dernier.