Il y a des jours…

Il fait beau. Ce matin, je parle de la ville que j’ai filmée dix ans, je parle de filmer et vivre en même temps, filmer pour vivre plus fort, intensément. Je dis aussi les morts qui peuplent désormais ces dix ans de films. J’en parle au passé. Je ne dis pas pourquoi il est plus difficile aujourd’hui pour moi d’y vivre et de filmer. Puis je monte au cimetière poser ma rose blanche, en avance d’un jour, je croise une vieille dame un peu perdue qui s’est trompée de rue, je l’emmène avec moi jusqu’aux tombes. Il fait chaud. Ma mère est là partout, tout le temps, dans la mer qui m’entoure. Ce n’est pas elle que je monte voir, elle n’est pas ici, pas d’ici, mais elle est partout. Ces femmes qui sont comme ma mère sont partout en Méditerranée. Femmes sous leurs voiles dans le quartier que je filme actuellement, et femme comme celle que je rejoins tout à l’heure, qui me parle des « melons », des « gris », et de son quartier qui a tellement changé. Avec toutes elles, j’ai la même empathie. La même. Je sais, il y a plein de gens qui ne comprennent pas…

Quelquefois, je vis plusieurs vies à la fois, plusieurs mondes côtoyés dans la même journée, je ne suis pas perdue, mais fatiguée, j’ai l’impression d’avoir plusieurs bras et de ne pas arriver à tout tenir ensemble. Ce matin je disais que filmer c’est embrasser un territoire comme on embrasse les gens. Je n’arrive plus à tout embrasser en même temps. Ce monde, tel qu’il est et tel que je le refuse, m’écartèle.

Je rentre lire le livre de Rose* pour me réchauffer au cœur des mères. En face de moi, une affiche verte et rouge des Fêtes de Bayonne. Le dernier poème de Rose s’appelle la Santa Espina. Je me rappelle que ma mère mettait ce thème sur le tourne-disque pour m’apprendre les premiers pas de sardane. C’est, du coup, honte à moi, des Pyrénées gasconnes, la seule danse trad’ que je sais esquisser ! Alors je m’écoute la Santa Espina. Le frisson évidemment parcourt tout le corps et je laisse filer You tube qui me propose Lluis Llach immédiatement. (Alors Lluis Llach je pourrais en mettre plein des liens, je mets celui-là, presque au hasard, mais aussi parce que je pense qu’on va en avoir très besoin dans les temps qui viennent, et celui-là aussi, Maremar, « Mer la mère », parce que, bon, c’est un peu le thème du jour. Et puis tiens, la Santa Espina par Marina Rossell, tanben).

Alors, voilà, je laisse filer. La journée. La musique, les souvenirs et les ancrages…

Mars 2017

  • Rose Blin-Mioch, Le secret des trames, éd. La main millénaire, coll. Méditerranée.

Pour vous

Pourquoi on fait les choses ? Pour soi ou pour les autres ? Comme l’adolescence a fui depuis longtemps, c’est le genre de question à dilemme insondable que je ne me pose plus. Comme je fuis aussi les oppositions systématiques et les débats manichéens : voter ou pas, corrida or not, fromage ou dessert.

Entendu à l’occasion d’une balade filmée dans les « quartiers populaires » (et tout le monde comprend, c’est ça le pire, la banlieue déshéritée, l’autre côté du périph’, alors que du « populaire » y en a plein de partout, mais bon, bref, c’est pas le débat du jour), en incursion donc dans un tel quartier, j’entends au loin la voix énervée d’un ou d’une artiste en résidence qui s’élève à l’encontre de gamins très sautillants et pour tout dire intenables (sauf quand on sait y faire, j’en filme en ce moment des-qui-savent-y-faire) : « ça suffit maintenant, alors qu’on fait toutes ces choses pour vous ».

Alors on reprend. Généralement, quand un artiste entre en résidence sur un tel lieu, c’est moyennant finances. Il le fait par conviction certainement, par goût de l’autre et de la transmission de son art et de son savoir, n’en doutons pas, mais aussi contre rémunération. Donc, déjà, petit un, à la question « pour soi ou pour les autres », la réponse est évidemment, comme bien souvent : « les deux, mon général ».
Comme pour fromage ou dessert, me concernant.

Petit deux : on ne fait rien pour autrui qui ne soit gouverné par soi-même. L’estime de soi est souvent en jeu, on ne « descend » pas dans les quartiers populaires du haut de nos quartiers embourgeoisés pour faire le « bien » autour de nous, mais bien par goût des autres, désir de la chaleur d’empreintes collectives, quête d’un populaire qui file entre les doigts d’une distinction de classes (lire ici ou , je me répète beaucoup).

Ou alors, j’aurais tendance à dire, on ne « descend » pas. On reste chez soi. Dans l’entre-soi. On continue à penser le « peuple » de loin. Parce que si c’est pour rapporter par-devers soi et devant les autres les clichés éculés de banlieues déshéritées peuplées de gosses insupportables, si le réel ne bouscule pas deux trois idées arrêtées, si on a l’impression de faire don de soi sans ressentir la teneur de l’échange, cela aura servi à peu près à rien. Et cela aura surtout conforté – et non comblé – l’abîme qui nous sépare, les uns des autres, de plus en plus profond et infranchissable.

Il y a longtemps, un collègue m’a fait passer ce texte du cinéaste Alain Tanner, sur son film Les hommes du port, où il parle de sa volonté de filmer un « nous ». Les « nous » sont toujours provisoires, bien sûr, mais c’est ce qui doit nous animer lorsque l’on met en oeuvre des pratiques collectives, quelles qu’elles soient, où qu’elles soient, artistiques ou pas.

Mars 2017

Quand on sort le mot « culture » comme on sort son pistolet…

Et bien c’est navrant. Mais c’est fréquent. Dans la liste des mots qui ne veulent plus rien dire tellement ils ont été usés jusqu’à la corde par des acceptions banales et vides de sens, le mot « culture » est peut-être premier. La laïcité suit de très près. C’est devenu une valeur, comme celles affichées aux frontons républicains, au nom desquelles à géométrie variable on inclut ou on exclut. Une valeur avec tout le sacré que la république a créé pour contrecarrer les sacrements religieux. Mais la culture, comme la laïcité d’ailleurs, ne sont pas des valeurs mais des modes opératoires de ce qu’on appelle couramment le « vivre ensemble ».

Non, la culture n’est pas une valeur en soi, un machin sacré auquel il ne faut pas toucher avec des budgets « sacralisés » au nom du fait que sans culture on est foutus. S’il est vrai que sans cultureS on est foutus, il serait nécessaire de toute évidence de savoir ce qui fonde ce mot de « culture » (sans S et sans le confondre avec les Arts), ce qu’il veut dire, ce que chacun ou chacune – le dressant comme étendard face aux frontistes nationaux de tous poils -, entend par là.
Et là…, misère, souvent ça bafouille, ça dit « autonomie de l’individu », « théâtre », « musique » « sens collectif »… Tout est vrai mais plus rien n’est fondé.
Fondé par la base du mot : le désir d’élévation. L’élévation d’urgence. Le désir d’être ensemble.
Ou par défaut, la souffrance de l’absence. Le désir d’ouvrir un livre avec au creux du ventre la peur de ne pas être à la hauteur de sa compréhension. Le droit de pouvoir le dire, de « l’avouer ». Le désir de les écrire, les livres de nos vies. Le désir d’être avec d’autres à égalité. Tiens, je souligne : à é-ga-li-té. Le désir de réfléchir sans fin comme on aime, sans fins.

Cela fait des années que je parle de l’acculturation du peuple sous les effets conjugués de l’abrutissement télévisuel et d’un capitalisme mortifère qui ruine les solidarités anciennes et renvoie chacun à l’unité de la personne c’est-à-dire, comme dit Rouquette, à l’endroit où il ne peut plus y avoir de culture. Quand on est seul, réduit à soi-même, « parla solet ».

Et ce n’est que très récemment que je me suis rendue compte qu’à cette acculturation-là correspond une autre acculturation, celle des classes moyennes, la mienne, ce que l’on appelait avant la petite bourgeoisie ou phénomène récent des années 2000, ceux qu’on appelle les « bobos ». Oui, oui, nous aussi sommes acculturés. Nous ne creusons plus sous la surface, ce qui s’appelle le vernis culturel. Nous aussi sommes coupés des solidarités anciennes par une trahison de classe de bon aloi pour nous élever au rang de petits bourgeois, classe dans laquelle on ne se soutient plus guère. Mais nous sommes fiers de nos fréquentations de la plus haute culture – théâtres, « festivaux », expositions…- qui nous distinguent du commun et nous apprennent à considérer le monde de haut et de loin. Mais, malheureusement, nous ne savons plus, nous ne voulons plus nous élever ensemble, être et faire peuple ensemble en nous forgeant des cultures communes.

Comme on lirait des livres sans les comprendre. Comme on verrait des films sans qu’ils nous bouleversent au point de changer les trajectoires de nos vies. Comme on serait assis sur nos certitudes d’êtres cultivés.

Je voudrais bien que lorsque chacun ou chacune dit « culture », comme on sortirait un pistolet symbolique, chacun ou chacune réfléchisse à ce qu’il ou elle entend par là. Tout simplement. En se bousculant soi-même, en déviant des définitions toutes faites. Oui, tout simplement, en s’interrogeant. Comme le disait Bourdieu lors d’un colloque à l’université de Toulouse-Le-Mirail* en 1990, « le pire pour des idées, c’est qu’elles soient arrêtées ». Parce que la culture, je crois que c’est cela avant tout (et ce n’est pas une valeur mais bien une manière d’être) : le doute permanent, le désir de la confrontation, le droit de mettre cul par dessus tête quelques vérités trop bien établies.

Février 2017

  • Alors ça, quelle ne fut pas ma surprise : « mon » université a été rasée et reconstruite cet été. Cela s’écoute ici. Plus qu’une surprise, un choc, il faut bien le dire. Et ce n’est qu’en voyant le film La Sociale que j’ai compris : un hôpital ou une université sont désormais construits « gratuitement » par des grands groupes bâtisseurs (Vinci, Eiffage…) et loués par la suite (et entretenus à des prix hallucinants) aux structures les occupant. Des « partenariats publics privés » pas forcément gagnants-gagnants…
  • Et puis si on a une heure devant soi, on peut aller se revigorer par là. De la culture tous azimuts… Politique, sociale, historique, théâtrale, humaine… et j’en passe.

Télégramme de nouvelle année

L’année commence comme la précédente s’est terminée. Vu enfin Fuocoammare. En pleurs et en rage. Il faut voir Fuocoammare. Parce que comme dit précédemment, quand c’est bien fait un film, on se rend compte qu’on a beau savoir, lire, écouter, entendre, ce que l’on aura vu là restera longtemps en tête. Il y a des films, beaucoup, et il y en a quelques uns de nécessaires. Et, non, ce n’est pas qu’une question de sujet, de « thématique », mais bien de manière de faire. Le travelling et la morale. Là, ici, c’est juste et c’est parce que c’est juste que cela reste en nous bien après être sortis de la salle de cinéma.
Et sinon on peut faire le détour par ce site-là, par exemple.

On peut, en ce début de nouvelle année, aller voir un nouveau film en Noces et banquets, des enfants du quartier de l’Ile de Thau à Sète qui jouent au rugby, Le rugby est un jeu d’enfants, en guise d’hommage à un journaliste sportif, écrivain et humaniste rare, Jean-Paul Rey, atteint d’une méchante maladie de lyme.

Children playing on summer sunset happy time

Le film sera présenté le 4 février à la MJC La Passerelle à Sète, en compagnie d’une très chouette comédie documentaire de Paul Lacoste, Poussin. Ce sera à 16h. Pourquoi 16h ? A l’heure du thé ? Parce que deux heures après, vers les 18h, débute pour la belle équipe de Guy Novès (autant dire « mon » équipe !… Allez Toulouse…) le Tournoi des VI Nations par le fameux crunch France-Angleterre. A vos marques…

 

SaisonsSète

Et enfin à noter la date du 12 mai. Mes saisons de Sète sera projeté à la Maison du Peuple de Balaruc-les-Bains. Le film est posé sur la table de travail depuis 2008. Il était donc temps. Il sera temps. L’occasion de redire que les graphismes des films sont toujours réalisés par Cécile Doumayrou, et que c’est beau.

Espérant le mieux mais craignant le pire, la bonne année tout de même.

Janvier 2017

Et toujours en Noces et banquets, on peut revivre ici quelques moments de la journée avec Magyd Cherfi à l’Ile de Thau le 17 décembre dernier.

Mes Saisons de Sète

SaisonsSètePar ce film, j’ai voulu donner à voir l’identité et la culture populaire d’une ville portuaire, Sète, et le rapport que j’ai entretenu avec elle en y vivant et la filmant pendant plus de dix ans.
Je suis partie du livre «Sète» (éd. Loubatières) écrit par Yves Rouquette et illustré par Pierre François, comme un guide à la main, pour ponctuer une balade filmée dans la ville à la rencontre de quelques-uns de ses habitants.
Un long entretien avec Yves Rouquette, réalisé en 2008, sur la notion d’identité populaire, charpente le film.
Portrait impressionniste d’une ville, le film croise les lectures, les prises de paroles, les errances et les scènes sur le vif, en prenant le temps de s’attarder avec les uns, les autres, le paysage, une rue, le port au loin, la mer, l’étang, au fil des ans et en toutes saisons.

« Intégrez-vous », disait-elle. C’était chose faite.

Cette réplique d’une chanson de Zebda (dans mon souvenir, dans une autre chanson ils y répondent ainsi : « Intégré, je le suis, où est la solution ? ») me relance régulièrement, n’hésitons pas à le dire, depuis plus de vingt ans. Ce qui commence à faire un peu long… On disait à l’époque : « il faut laisser le temps au temps ». Mais je crains que le temps ne fasse rien à l’affaire.
Hier la phrase m’est revenue à la lecture d’un beau témoignage d’un monsieur du quartier de l’Ile de Thau à Sète dans un livre à paraître*, dans lequel il dit son amour de la France. Le monsieur est d’origine marocaine.

Je ne remets pas en cause la sincérité du témoignage et je suis sûre que cet amour est réel. De la même manière que j’aime (avec une distance légèrement critique toutefois) la chanson de Ferrat, « Ma France ». Cet air de liberté qui vibre à l’unisson, le vieil Hugo et caetera. Comme on aime les mythes, les déesses grecques, et comme certaines aiment Fidel Castro.

Ce qui m’interroge, c’est la nécessité, pour celles et ceux qui viennent d’ailleurs, de devoir dire avant toute autre chose leur amour du pays qui les a un jour accueillis (ou pas…). Et la transmission de cette nécessité à celles et ceux qui y sont nés après. C’est comme une injonction, très forte parce que non dite. Rien dans l’attitude de celles et ceux qui viennent les interroger ne les incite à faire cette action de grâces quasi-religieuse au pays d’accueil (dans le cas présent, en l’occurence, j’en suis sûre). L’injonction est sociale, elle est digérée et impensée. Elle est très forte, elle est au-dessus, elle plane, elle enveloppe, elle enferme, elle oblige. Ces personnes interrogées se sentent « o-bli-gées » de rendre grâce (!).

Mes copines Rosalie, Florence, Agnès (ce ne sont pas leurs exacts prénoms), mes copains François, Raphaël et Hervé (idem) disent rarement leur amour de la France. Ils l’oublient, on dira, quand on les interroge sur eux-mêmes. Ils parlent d’eux, d’elles, de leurs parents, de leurs enfants, de leurs voyages, de leur ville ou village… Rarement de l’Etat-Nation qui les a vus naître. Quelquefois même (ça arrive…), ils ou elles se font très critiques vis-à-vis de « leur » pays. Quelquefois même ils se permettent de l’exécrer. Parce qu’ils ont tâté de bâtons policiers ou parce que l’école de la République les a malmenés ou parce que le subventionnement de leur activité artistique est tombé dans l’escarcelle à côté…

Cette critique peut naître aussi d’un régionalisme (mais qu’il est vilain ce mot !) de bon aloi. En terres occitanes, bretonnes, corses, basques (etc.), « La France », en fonction des époques, cela relève de la botte qui écrase, d’une seule tête qui dépasse, d’une seule langue et l’autre je te la ferai rentrer de force jusqu’au fond de l’estomac. Dans ces cas-là, « La France » passe mal…
Mais ils ou elles peuvent le dire. Pas trop fort, mais ils peuvent. Et ont le droit de fredonner le « Se canta » sur le chemin qui les mène au stade ou aux arènes.
Mais Rachid et Rachida ils ont tout intérêt à la mettre en sourdine, leur critique d’un Etat qui leur paraîtrait injuste ou insensé. Le « Ya Rayah », vaut mieux qu’ils le fredonnent entre leurs dents. Et qu’ils mettent la main sur le cœur quand ils entendent la Marseillaise.

Il est étonnant ce pays qu’il faut aimer à tout prix en lui apportant quotidiennement sur l’autel le sacrifice des cultures d’origine comme autant de preuves. Je dépose mon gascon, mon kabyle et les berceuses de l’enfance sur l’autel de la langue suprême, celle de la liberté qui vibre à l’unisson, le vieil Hugo, et caetera. Mais la culture, c’est costaud, ça résiste aux coups de talons de bottes dans ta face. Cela résiste même assez longtemps.

Cela résiste longtemps, comme l’amour des mères, leurs accents que l’on porte dans la langue et au creux de l’estomac. Mais ça ne résiste pas pour toujours. Un jour ça s’éteint, une langue ça meurt, comme les mères, comme l’accent et comme les berceuses. Ne rien sacrifier pour exister dans un monde commun : je nous invite à écouter Idir, en entier. Et pas forcément sans pleurer.

Décembre 2016

Vaincre le provincialisme en nous

J’ai toujours détesté le mot de province. Je suis de l’époque où, à la télé, il y avait deux numéros de téléphone possibles pour joindre les standards de Cognacq-Jay, l’un pour Paris, l’autre pour la Province. Même pas les provinces, LA province. C’est-à-dire tout ce qui n’était pas Paris.

A Toulouse et alentour, ce mot de province à bannir était de nos combats, et c’était l’évidence. Nous n’étions pas en province, nous étions à Toulouse. Point barre. Ou à « Decaze » et son bassin minier. Ou à Millau et le Larzac à monter. Ou à Tarbes avec vue sur les Pyrénées.

J’ai compris très récemment à quel point le mot est haïssable, en lisant ce que je recommande chaleureusement à toute une chacune et tout un chacun qui voudrait savoir un peu plus de ce vaste pays : 700 ans de révoltes occitanes, de Gérard de Sède. 

Le mot de province nous vient du latin pro vincere et voudrait dire littéralement « territoires ayant été au préalable vaincus ».
Là sonne et résonne l’évidence qui m’habitait jusqu’alors : oui, le mot est réellement haïssable.
Mais alors la chose… La chose est le mot. L’attitude provincialiste que l’on rencontre fréquemment est une abomination.

Qu’est-ce qu’une attitude provincialiste ? Celle qui n’a d’yeux que pour la reconnaissance d’autrui, un autrui qui se situe de préférence ailleurs, et au mieux à Paris mais plus seulement.…

Attitude qui nous fait penser de nous-mêmes que nous ne sommes que « moyens-moyens » en regard de qui s’érige en juge des élégances et des convenances, les pourvoyeurs d’un prêt-à-penser pseudo-moderniste, ce doigt de Dieu qui s’abat sur toute chose. Et de préférence la chose culturelle. Objet et critère de sélection s’il en est, l’objet culturel.
Il y a ce qui est bon et ce qui est mauvais. Ce qui est mauvais est bien souvent produit par chez nous (quel hasard !), ce qui est bon a été dûment estampillé aux guichets centralistes. Et aujourd’hui, le centralisme s’est déguisé, il ne se décrète plus forcément à Paris, il peut se maquiller en « province ».

En finir avec la honte de nous-mêmes, traquer le provincialisme où qu’il se trouve, et en nous bien souvent, le combat à mener est permanent pour peu qu’on le garde à l’esprit.

Intemporel… écrit en 2013 et re-patiné ce jour.

L’identité entre parenthèses

Je me suis rendue cette fin de mois à Montpellier. Oui, Montpellier, la ville surdouée à la sunny french tech attitude (c’est écrit sur leur tramway tout rose, ce n’est pas moi qui invente ; j’y ai même appris qu’il y avait des entreprises à extra-croissance, ça m’en a bouché un, de coin).
Et pourtant c’est bien à Montpelhièr que je suis allée me conforter, voire me réconforter. Avait lieu le colloque annuel de la Fédération pour les langues régionales dans l’enseignement public. Le thème : identitat e pluralitat. Je traduis pas.

Me conforter ? Ben oui, c’est quand meme plus intéressant de penser les rapports sociaux en terme de rapports de force, de minorités et de classes plutôt que de se penser en terme d’identités figées pseudo-culturelles qui s’opposeraient de manière essentialiste. C’est à dire que penser à la similitude de jugement d’un État bourgeois vis à vis d’un paysan limousin au début de l’autre siècle ou d’un maçon algérien dans çuilà, c’est plus parlant et stimulant pour nos révoltes à venir que d’opposer leurs identités fantasmées par un imaginaire pré-fabriqué et pré-digéré. Je résume : paysan limousin et maçon algérien même combat, ploucs corses et sauvageons issus de l’immigration maghrébine, même mépris subi.

Me réconforter ? Quand c’est aussi bien dit que ce que j’ai entendu ce dimanche 23 octobre, c’est aussi savoureux qu’un gâteau basque, un armagnac gascon, un fromage corse ou un cabecou cévenol (désolée pour les Bretons et les Flamands, je m’y connais mieux en Suds).

Pasquale Ottavi nous a embarqués, brièvement, dans une histoire que nous ne maîtrisons absolument pas sur le Continent, l’histoire de la Corse qui devrait rendre nos gouvernants beaucoup plus humbles eu égard à notre ignorance crasse. Il a énoncé en conclusion une menace des temps nouveaux ; celle des classes bilingues choisies comme exclusion des nouvelles classes populaires d’origines maghrébines, et rappelé, d’évidence, que le Ni Ni Ni est mortifère : ni Marocain au Maroc, ni Corse en Corse, ni Français en France, autant appeler ça une poudrière.

Eric Soriano a fait le détour par lui même et son pote Mohamed (et leur classe et culture populaire identiques pour cause d’enfance et de quartier communs) pour déminer le mot même d’identité aux concepts si mouvants qu’il va nous falloir l’abandonner aux identitaires ou tout au moins le mettre entre parenthèses, rappelant que c’est un processus et non un état. Bref que la vie c’est du mouvement et que « c’est régresser que d’être stationnaire ».

Et Philippe Martel a martelé que le mépris des langues régionales ou le mépris du peuple c’est kif-kif bourricot, que l’énoncé que les petits paysans dans leurs petites caboches ne pourraient pas assimiler deux langues s’opposait diamétralement, à la même époque, aux fils de bourgeois et d’aristocrates qui se fadaient des nurses anglaises. Qu’au-dessus de la république française plane un sur-moi royaliste et catholique écrasant, de nos jours encore. Et que la France, si on la fige dans une identité culturelle et linguistique comme on voudrait le faire aujourd’hui, c’est historiquement un tout petit territoire entre Orléans, Soissons, Mantes-la-jolie et je sais plus. Mais c’est pas bien grand.
Et que c’est le pays de l’universalisme, mais dans un seul pays.
Jubilatoire, fut son intervention…

Si tout cela n’est pas assez clair, je le crains, tous les liens vers lesquels je renvoie (et les recherches que nous ne manquerons pas de faire en suivant) peuvent allumer quelques lumières de plus sur des chemins de traverse, ouverts, joyeux, chantants de ce que les cultures font de mieux, quand elles font de la connaissance sans fin une source d’enchantements renouvelés.

Hugh !

octobre 2016

  • et sinon y a deux nouveaux chouettes films en noces et banquets, si vous avez 14mn, allez-y voir pour des joutes languedociennes en accéléré, et en 35mn faire un petit tour à l’île de Thau à Sète pour la fête annuelle du quartier. Et la conjonction de ces deux petits montages qui ont égayé mon début d’automne me semble être extrêmement illustrative du propos ci-dessus…

Le regard, la voix et la conscience

Quelquefois, j’essaie d’imaginer, visuellement, le cimetière que doit être le fond de la Méditerranée. Quand je suis allée à Dachau avec des lycéens, je n’ai rien ressenti sur le moment. Et je m’en suis voulu. Mais trop propre, trop « beau » à filmer, temps clair, soleil, diagonales de bâtiments sur fond de ciel bleu. Le soir dans mon lit, j’ai voulu penser visuellement, concrètement à tous ceux, celles, qui avaient péri là-bas. Je me suis trouvée un peu ridicule.

Deux jours plus tard, dans le petit mémorial de Gusen, une pièce annexe, une petite trentaine de mètres carrés, un four crématoire en son milieu, et au mur des photos, des rubans, des plaques, des noms. L’émotion m’a submergée, j’ai filmé une demie heure sans interruption tous ces noms, ces objets, ces petites pierres en sanglotant tout du long.
Il m’avait fallu « voir ».

Des historiens peuvent expliquer pourquoi il n’est pas toujours exact de comparer les époques.
Mais cela fait un an que je rumine sans oser l’écrire qu’il me semble qu’on est en train de se faire un revival années 30. J’ai peur de me tromper, parce que je n’y connais rien et que dans les années 30 je n’y étais pas pour voir. Mais quand même…
Ces yeux fermés, cette suffisance haineuse et enflée d’une Europe repliée sur ses aigreurs, cette injonction à la « discrétion » pour une partie de la population, ces appels sans conscience à la séparation, à la ségrégation… Et surtout cette indifférence inouïe à ce tombeau qui s’emplit jour après jour de milliers de corps morts, dans cette même mer dans laquelle nous nous baignons, je le rappelle, l’été durant, en bikini ou maillots longs… Comment ne pas y penser ? Comment ?

Il y a toujours eu des consciences et des voix pour dire au plus tôt ce que nous ne voulons pas voir, ou regarder. En ce moment elles sont italiennes ou grecques. Dans un siècle on dira qu’ils étaient des Justes, mais cela ne m’apaise pas. L’exception n’a jamais effacé la règle.

lampedusa

Une émission sur les gens de Lampedusa à France Culture cet hiver m’avait secouée. J’étais allée voir devant ma carte de Méditerranée où se situe exactement Lampedusa. Pour penser aux gens de Lampedusa, au médecin de l’hôpital de Lampedusa qui ne s’habitue pas. Je lis cet article du Monde sur les gens de Catane, en Sicile, qui savent honorer les morts à défaut de pouvoir sauver les vivants. J’écoute ce jour Gianfranco Rosi parler de son film tourné à Lampedusa et qui sort aujourd’hui, Fuocoammare. Et j’entends dans cette émission la voix (j’allais écrire de Primo Levi !) d’Erri de Luca* dire un de ses poèmes, Mare nostrum :
« Notre mer qui n’est pas aux cieux
A l’aube tu as la couleur du blé
Au coucher du soleil, celle du raisin et des vendanges
Nous t’avons semée de noyés plus 
Que n’importe quelle époque de tempête. »

Septembre 2016

  • Pour le lire, aller ici. Et pour l’entendre, aller là.
  • Ah… et au fait… Nos ancêtres les Wisigoths… Non, bon, c’est bon, on s’arrête là sur l’identité. Pour rappel, lire ici.

L’enfermement, de la taille 38 à la mode du long

J’ai passé tout le mois d’août à ronger mon frein. Non, non, je n’écrirai pas sur la mode du long sur les plages de France. Je refuse d’entrer dans des débats « à la con » et celui-là, dans mon refuge très catholique haut-garonnais, m’a paru bien pervers dès son apparition à travers les ondes du poste, retranchée dans une cuisine tranquille et fraîche.

Et j’ai prié pour qu’il ne dure pas l’été, tout en sachant, d’expérience, qu’il nous emporterait jusqu’aux déchirements politiques et sociaux de la rentrée. Les débats « à la con » sont souvent les plus longs.

Et pis, bon, voilà, au seuil de septembre, je craque, en entendant qu’on brandit imprudemment le sein de Marianne face aux voiles de Fatima. Pourquoi s’émouvoir du lyrisme qui empoigne ce sein allégorique dénudé ? Parce qu’on n’aura jamais entendu autant d’hommes défendre les droits des femmes. Les mêmes qui les conspuent dans leurs assemblées politiques communes. C’est indécent et salissant, au prétexte d’élections à venir.

Et je me dis, et me redis, que ce sont toujours les hommes qui habillent et déshabillent les femmes, à loisir, à volonté. Pour des causes toujours plus foireuses.

En court et décolleté plongeant, nous risquons les regards insistants, les quolibets, les mains au cul voire le viol. En couvrant et bien long, l’ostracisme et, dernier refuge dans notre Sud-Est profond d’une mixité de filles, la gratuité de la plage refusée. Dans les deux cas, c’est l’espace public et la liberté de nos mouvements qui « nous » est entravée, de jour comme de nuit.

Enfermées dans des codes vestimentaires qui rejettent nos formes ancestrales – ma mère regrettait vivement les temps de Renoir ou Rubens où les femmes en chair s’alanguissaient sur les couches -, l’oeil rivé aux variations de l’aiguille sur la balance, à la mèche blanche qui profite du temps qui passe, à la ride là au coin qui cligne et souligne les ans, comment dire l’oppression des femmes qui s’habillent en court et balconnets qui pigeonnent ?

Comment dire aussi la pression exercée sur celles qui, tombant le voile, croient que c’est ainsi que l’on est femme et libre ? En deux pièces obligées, cigarettes aux lèvres et buvant tard dans les bars en soirées ?

Pas forcément par là qu’elle passe, la libération, les filles. Aussi, bien sûr, mais pas forcément. Elle passe par la parole conjointe que nous pouvons avoir, ce plaisir des femmes entre elles, plaisir qu’on veut désormais nous empêcher de prendre ensemble sur nos plages communes.

Août 2016

  • Et pour une analyse de même tonneau mais bien plus argumentée, on peut aller lire ici.