Au travail, l’individualisation tue

Fallait pas l’énerver
chronique d’Hélène Morsly pour le magazine Friture
Désormais le discours est double : il faut être autonome, acteur de son propre projet et, dans un même temps, obéir aux assignations ; la maladie mentale guette dans ce déchirement de l’individu. Car on peut le tourner dans tous les sens, quand on est salarié, précaire ou « installé », il s’agit avant tout de subir « l’aliénation ». L’autonomie, véritable, on en est loin…Quand je dis que « le travail c’est l’aliénation », on pense immédiatement : « tu exagères ». Le travail salarié, s’entend, le travail contraint. C’est le mot « aliénation », je crois, qui fait gros. Alors que, tout bien posé, étymologiquement, aliéner c’est appartenir à d’autres que soi, aliéner c’est céder, au sens d’une cession d’un bien à autrui. Là, le bien que l’on cède, c’est soi-même.
La première aliénation, c’est celle du temps, de son temps à soi qu’on brade pour de l’argent, on n’a qu’une vie, elle peut passer vite… Ensuite c’est la tête qu’on vend aux employeurs, ce qu’on y pense quand on rentre chez soi, la nuit aussi, les soucis. Enfin ce sont des gens qu’on n’a pas choisi, pas forcément antipathiques, mais on ne les a pas choisis quand même, avec qui on vit plus qu’avec les amis, ceux qui font cercle autour de soi. Quelquefois, à coups de manipulations récurrentes et d’humiliations à deux balles, c’est sa dignité qu’on y laisse.
On ne peut pas vivre sa vie pour les vacances ou la retraite, dit Bernard Lubat*. Sûr. Pourtant, le vendredi soir, ça exulte, mais c’est si court, et le dimanche, on l’étire à le traîner. Le dimanche, on l’accumule, on le charge de cette précaire libération, on se l’aménage cocon, douillet, et le soir on fait durer cette lumière particulière. Va falloir que ça change, dit-on. Mais faut nourrir ses rêves avec la monnaie qu’on met au fond du bocal. Alors, du coup, ça change pas des masses.Le travail nous prend beaucoup : le temps de vie, le sommeil, la santé, le dos cassé, le ventre qui gonfle, la gaieté, la fierté… et quelquefois, donc, la dignité. Cette capacité des êtres humains à se tenir droits, debouts.Un article dans le journal, son titre : « Tous créateurs ». Mouais. Rien sur les « nouvelles » conditions de travail, sur l’aggravation de ces dernières et sur la défection des solidarités anciennes. Sous le prétexte d’une plus grande autonomie de l’individu, la pression se fait toujours plus grande, et donc plus individualisée, sur les objectifs, les capacités de réaction, « d’innovation » et de compétition qui enterrent toujours plus les possibilités de réactions collectives. Ce qu’il y a de notable, dans cette histoire, c’est encore une fois le détournement des mots et de leur sens : « création », « autonomie », « projet ». On l’avait déjà remarqué en collant libéral et libertaire, bourgeois et bohème, et patati et patata.
Mais bon, in fine, ce sont toujours les mêmes qui morflent. Avec une aggravation du côté des cadres, suicides compris. La solitude des gens, c’est cela qui est effrayant. Le déchirement. Toutes les contradictions sociales qui pèsent sur un seul individu, à un moment donné, chacun son tour, isolé. C’est lourd. Et ça peut tuer.
année 2000 – remanié mars 2011
LE SUICIDE AU TRAVAIL – Entretien avec Christophe Dejours
http://www.youtube.com/watch?v=qjT6CMstCks
* musicien : http://www.cie-lubat.org/

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