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Un petit (tout petit) bout de ciel générationnel

Si la période est terrible pour les jeunes gens et les personnes âgées, laissez-moi vous raconter ce qu’elle peut être pour certain.e.s des cinquantenaires que nous sommes.

Nous sommes né.e.s de l’après-guerre et nous ne savions pas que dans le couffin s’étaient glissées les avancées du Conseil national de la Résistance. Le droit à être soigné.e.s (et remboursé.e.s) convenablement et nos grand-parents qui nous gardaient le jeudi, puis le mercredi et les vacances scolaires, étaient partis à la retraite vers 55/60 ans. Biberonné.e.s aux grandes galettes noires des tirades de Gérard Philipe et Maria Casarès, l’ombre de Vilar et des Jeunesses musicales de France ne planait pas que dans les films de Truffaut mais jusqu’au fond de nos campagnes commingeoises. On entonnait l’hymne des Auberges de Jeunesse, avant qu’elles ne deviennent des résidences d’artistes, dans les petites voitures qui nous promenaient faire du tourisme de proximité dans nos chères Pyrénées. Bref, on était des enfants de l’éducation populaire, on ne le savait pas mais cela nous a fait devenir plus que ce à quoi nous aurions dû être assigné.e.s. Plus non pas dans le sens de la reconnaissance sociale, plus dans le sens de cultures qui s’agrègent parce que l’on n’a pas peur de l’inconnu, des livres qui s’ouvrent et des regards qui s’arrêtent.

On s’est un peu cassé le nez sur les années 80. Celles et ceux d’avant nous nous ont raconté les années 70, nous on jouait encore aux billes, au rugby et aux Barbie, et on a surfé sur la queue de comète. Mais bon faut bien le reconnaître les années 80, c’était pas terrible, cela devait être « jeune, technologique et gai » titrait Actuel en leurs prémices. Ce le fut, pour certain.e.s. Pour les autres, tou.te.s les autres, la pente déclinait dans le sens inverse de celui des jours radieux allant vers le soleil levant de cette belle chanson des Auberges de Jeunesse.

Puis, grandes secousses et petits effets, un peu partout dans le monde, l’autre monde se rêva possible, en France cela commença en novembre 1995 et nous partîmes pour de chouettes années de manifs, concerts, rassemblements, débats, et illusions pas perdues mais retrouvées.

Tout était posé sur la table par nos ancien.ne.s. L’écologie, le féminisme, la lutte des classes (si, si, la lutte des classes), y a que l’antiracisme qui avait une gueule un peu surfaite de petite main jaune… On s’est servi.e.s, on a réajusté à nos sauces, mais bon tout avait déjà été dit en 1974 et avant : on va dans le mur, tout droit, faut monter sur les freins maintenant sinon on va se faire très très mal.

Bon, ça y est, on est dans le mur. Qu’est-ce qu’on fait ? La gueule déjà. Parce qu’avoir raison un peu tôt ne sert strictement rien. Et puis surtout on s’étonne. Puisqu’on avait déjà tout dit, décrit d’un monde absurde, pourquoi sommes-nous si étonné.e.s de nous retrouver confiné.e.s dans nos cinquantaines en ayant de l’avenir une vision plus que sombre ? 

Parce que c’est l’espoir qui guide, qui mène, qui crée, qui exalte, qui chante… 

Alors du coup, on le garde, pas naïvement, pas bêtement, mais on le garde pour le transmettre. Va bien falloir que nous aussi on transmette quelque chose, et pas seulement des virus mortifères et des déserts à perte de vue. 

Université populaire du temps présent

Alors avant tout, la réserve : oui, je mesure ma chance d’habiter en campagne, d’être libre de gérer mon temps à peu près comme je l’entends et, du coup, de vivre cette période angoissante plutôt sereinement. Et ce qui va suivre n’occulte en rien les souffrances de tou.te.s les autres qui n’ont pas tout cela, qui n’ont pas « le choix ».

Mais j’avoue que ces « visios » qui se multiplient sont une chose formidable me concernant. Outre le fait que j’ai l’impression de rester en lien, je suis en train de vivre ce que je défends depuis longtemps, une université populaire au gré de mes envies et au fil des propositions. Pour moi qui n’ai pas fait d’études au-delà du bac, ces séances de rattrapage tout au long d’une vie sont le sel des autodidactes. J’ai couru plus jeune les soirées débats, j’en ai organisées, j’y ai tant appris. Aujourd’hui je cours moins vite, voire même je ne cours plus, juste je dérouille mes articulations entre ces trop longs moments assise derrière un écran en allant balader aux lacs alentour… Voilà ma chance de ce long confinement.

Les universités populaires ont une longue et belle histoire. On a coutume de citer à la source Condorcet en 1792 expliquant que l’éducation doit se poursuivre tout le long d’une vie : « Nous avons observé que l’instruction ne devait pas abandonner les individus au moment où ils sortent de l’école, qu’elle devait embrasser tous les âges ; et qu’il n’y en avait aucun où il ne fut plus utile et possible d’apprendre, et que cette seconde instruction est d’autant plus nécessaire, que celle de l’enfance a été resserrée dans des bornes plus étroites. »

La fin du XIXe et le début du XXe voient leur multiplication sous l’influence du mouvement ouvrier, des Bourses du travail, des mouvements anarchistes et des mouvements chrétiens. Après la seconde guerre mondiale et issues des mouvements de résistance, où toutes les classes sociales se sont côtoyées dans les maquis, l’idée repart et donne naissance à de nouvelles organisations d’éducation populaire, Peuple et Culture, Travail et Culture, Tourisme et Travail, Francas, Cemea… On peut si l’on veut approfondir venir lire ici.

Alors donc, ce temps présent qui porte les nuées, les orages, les ombres, les menaces, les angoisses des temps futurs… j’aimerais qu’il porte aussi les manières dont on pourrait envisager l’avenir en gardant ce qui nous a réchauffé.e.s au cœur de cette pandémie, ce qui a maintenu les liens et nous a enrichi.e.s.

Juste une mise au point

Cela fait un moment que j’entends parler de laïcité en lieu et place d’athéisme. Au lieu de se dire « athée » on se dit « laïque ». Et cela contribue grandement, je le crains, à la confusion ambiante. Etre athée, c’est ne pas croire en Dieu.e, en une transcendance. On peut aussi se couvrir en cas de doutes en se revendiquant d’un agnosticisme, c’est-à-dire : « je sais pas trop, j’ai besoin d’y réfléchir, je verrai bien au moment du jugement dernier ». Bref, on a des mots pour dire l’incroyance et ce n’est pas la peine d’aller déranger la laïcité pour cela, qui a tant d’autres affaires à régler.

La laïcité n’est pas un état mais un mode d’organisation de la cité. Un.e croyant.e « peut » être laïque. Et j’aurais tendance à penser qu’il.elle « doit » être laïque, que c’est dans son plus grand intérêt.

Si l’on considère que la laïcité organise le fait religieux dans l’espace public, confère à toutes et tous les croyant.e.s de toutes religions et aux non-croyant.e.s une égalité de traitement… Toutes et tous devraient être fervent.e.s et ardent.e.s défenseu.r.se.s de ce qui nous permet de vivre ensemble sur un même territoire.

L’effet pervers de cette confusion, c’est que la laïcité est devenue, dans un imaginaire collectif bien disparate, comme un rempart qui s’opposerait aux religions. Mais la laïcité ne s’oppose pas, la laïcité compose. Tel était l’esprit de ceux qui – si intelligemment – sont arrivés à faire promulguer la loi de 1905 dans une volonté d’harmonisation de la société. On peut, bien sûr, s’opposer aux religions si telle est la conviction de certain.e.s mais en brandissant l’athéisme. Et laissons la laïcité nous permettre, malgré tout, de ne pas nous opposer trop violemment les un.e.s aux autres. C’est son boulot, à la laïcité, de nous tenir ensemble.

Les petit.e.s, leur force est leur faiblesse

Ce que je crains des temps qui viennent, c’est la chute des petit.e.s, commerçant.e.s, artisan.e.s, réalisat.eur.rice.s, agricult.eur.rice.s, comédien.ne.s, bistrotier.e.s, photographes, précaires, saisonnier.e.s…
Une usine qui ferme, ce sont des milliers d’emplois. Des petites échoppes, c’est un à un, une à une, que les gens tombent, comme en silence.

Nous, les petit.e.s, avions un grand orgueil avant cette pandémie. Et une grande force. Celle d’avoir creusé nos niches, avec les dents quelquefois certes, mais en ayant l’assurance d’être dans nos bons chemins, vicinaux bien souvent mais si beaux, en ayant fait des choix, ceux de vivre et produire au pays, sans jamais rêver à des destinées plus grandes. D’être content.e.s de nos sorts parce que nous les avions voulus, désirés même.
Cela est toujours difficile à expliquer dans un univers où virilisme et capitalisme liés veulent toujours jouer à qui aurait le plus gros, le plus grand, le plus beau… dessein. Et pourtant il ne s’agissait pas de se contenter de ce que l’on a, mais d’être bien content.e.s de se l’être créé, pas à pas, pied à pied et main dans la main.

Jamais nous ne nous sommes comparé.e.s à de plus hauts placés, là était notre force. Quelquefois même nous nous sommes permis de les regarder d’un peu haut. Du bas du piédestal mais du haut de ce grand orgueil, donc, qui nous a sauvé.e.s bien souvent. Notre revendication était simple : laissez-nous vivre. Nous ne vous prenons rien, laissez nous-en peu. On s’en débrouillera dans les chemins vicinaux, on a appris que les bouts de ficelle étaient des liens, humains, bien plus solides que les médailles du salon de l’agriculture.

J’ai travaillé, et travaille encore, sur les « petits métiers » de l’étang de Thau, métiers d’élevage de coquillages et de petites pêches. J’aime, on s’en doute, ce terme de « petite pêche ». La petite pêche, c’est la pêche aux filets sur de frêles embarcations, aux loups, daurades, anguilles, c’est la pêche aux coquillages avec des instruments dont les noms portent un pays tout entier, clovissière et arseillère, c’est la pêche en plongée et sans bouteilles… Des petits métiers de souffle, de passion, d’expérience, de transmissions, d’innovations… Les petits métiers c’étaient des centaines de familles qui pouvaient en vivre sur un territoire donné. La comparaison en terme d’emplois et d’économie locale avec les grands chalutiers penchait largement en faveur des « petits ». On comprend bien tout l’intérêt pour un territoire d’avoir une multitude de « petits » qui le font vivre en regard de quelques gros paquebots. Cela diversifie, dynamise, multiplie, accroît, embellit…

Dans la culture, c’est kif. Nos territoires sont émaillés de petites compagnies, structures de production, de réalisation. C’est leur force, la multitude. C’est la nôtre, de force, collective, commune.

Voilà ce que je crains pour les temps qui viennent. Que l’on tombe, les unes après les autres, assez silencieusement, dans notre grande faiblesse de ne pas nous être rendu.e.s compte suffisamment tôt que nous étions nombreu.x.ses et fort.e.s de notre nombre. Et fier.e.s de nos choix.

« Festen », la juste fin… enfin ?

Je l’avais bien aimé ce film. Parce qu’il venge. Un peu comme le cinéma de Chabrol. Quand on est pas bien méchant.e, on aime bien que ce soit les autres qui s’en chargent, de la vengeance. Les autres ou le temps.
Car, si l’on avait résisté aux dix premières minutes de ce film de Thomas Vinterberg sans vomir ni sortir, on se trouvait embarqué.e.s dans une histoire de retrouvailles familiales détestables, où les incestes ne sortent pas du placard parce qu’il se trouve toujours quelqu’un pour refermer la porte.
Cette fois-là, la porte était enfoncée, défoncée… et l’on poussait toutes et tous avec le jeune homme en bout de table face à son prédateur.

Ce que je n’avais pas trouvé bien véridique, c’était la fin.
A la fin, si ma mémoire est bonne, l’homme coupable, le père, et sa femme complice se retrouvent exclu.e.s de la table du petit déjeuner. Or dans la vie, disais-je à l’époque, c’est la victime qui est exclue. Toujours. La victime qui dérange, qui fait tache, qui ne vient plus s’asseoir à table. C’est elle qui a brisé le consensus du silence, celui qui plombe, qui écrase. C’est donc à elle qu’on en veut. Ce « on » étant plus que jamais un con pluriel, veule, un « on » dissous dans la multitude des lâchetés qui se tiennent.

Pour ne pas avoir à regarder les victimes en face, mieux vaut leur renvoyer une structure lisse sur laquelle la balle de la parole rebondit sans écho. Une structure lisse pour s’affranchir des culpabilités, éviter les ressacs de la mémoire, empêcher la reconstruction de l’histoire avec la parole des enfants victimes au centre. On nie, on amoindrit, on renvoie quelquefois la balle à l’envoyeur en mettant en doute sa parole, pire, en plaidant « sa » responsabilité, on use de tous les biais pour refuser et préserver l’essentiel qui doit rester sauf : la famille. Ou plutôt l’idée de la famille, son image, cette illusion un peu creuse et sans aspérités. Joyeuse qui plus est, aux temps des retrouvailles. Champagne.

C’est pour cela que le plus souvent les victimes se taisent. Cela ne sert à rien de parler. Ou alors pour soi dans le cabinet d’un psy quelconque. Mais la reconnaissance de cette parole dans le cadre même de ce qui a permis l’exécution de ce qui deviendra des traumatismes ancrés, mieux vaut s’asseoir dessus et ne rien espérer. On vit mieux avec ses traumas qu’avec le déni de ses traumas. De cela, le plus souvent, on en meurt.

Et puis voilà que depuis quelques temps, la chape se lève, les oppresseurs d’antan et leurs soutiens démissionnent ou sont démissionné.e.s… Ils se lèvent de table, ils sortent, les victimes sont au centre des plateaux, parlent, écrivent, sont écoutées, et peut-être entendues… La « fête » serait donc finie ? C’est Festen, la fin de Festen qui aurait enfin raison et moi tort ? J’adorerais !

Animer : donner du souffle, de l’âme

Occitanie films a organisé, avec le concours du Lokal Production et de France 3 Occitanie, une petite tournée du film « Sète, des femmes au fil de Thau ». Chaque projection devait être suivie d’un petit papier d’impressions. Les voilà. Celui-ci est le sixième. Si vous voulez tous les lire c’est mieux dans l’ordre : il faut redescendre, alors, jusqu’à l’article « Faudrait filmer tout le temps » dans la rubrique « Petits travaux des petits jours ».

C’est bizarre, non, une projection en ligne ? Tout le monde dans son chez soi, devant son écran, et on fait tout pareil qu’en « vrai » ? En tout cas moi j’ai fait tout pareil, ce vendredi 18 décembre 2020 à 18h. Habillée, coiffée, maquillée. Une tasse de thé pour le débat, un verre de vin de pêcher (maison) pour le pot après. Y avait un pot après ? Oui ! Chez moi, en tout cas…

C’était bien. Vraiment bien. Assez intense, en fait, encore plus qu’en « présentiel ». Cela demande beaucoup plus de concentration. Peut-être que je vieillis aussi, j’ai beaucoup de mal avec les informations qui arrivent en masse de partout, par messages, tous ces visages sur ces petits écrans, l’envie de saluer tout le monde, de passer du temps avec chacun-e, d’écouter très attentivement tout en répondant aux textes en privé et aux textos sur le téléphone. Parce qu’on sait que quand on va appuyer sur FIN, les gens qu’on n’a pas vus depuis longtemps, on ne va pas pouvoir passer du temps avec eux/elles, comme on le fait après une projection. Alors on essaie de répondre, de manière concise, à chacun-e… C’est assez frustrant.

Mais sinon, donc, c’était bien ? Oui ! Parce que le débat était tenu, organisé. J’ai parlé de professionnalisme au début de cette rencontre par écrans interposés, je vais développer.
Après la projection d’un film, généralement il y a un débat. Et souvent les gens qui nous font venir n’ont pas envie d’animer un débat, parce que tout simplement c’est un travail qu’il faut savoir faire, qu’il faut avoir fait. Alors je les rassure, je les comprends, je leur explique que je peux le faire moi-même sans problèmes : je viens de l’éducation populaire, cela a été très (très) difficile pour moi de passer derrière un micro, de parler devant un public, d’animer des groupes. J’ai appris. Et j’ai finalisé ma formation avec Patrick Gregogna, alors directeur de la culture à Balaruc-les-Bains, quand nous organisions chaque mois les Ecrans du Languedoc consacrés à des films tournés par des réalisat.eur.rice.s de la région. Il m’a gentiment poussée dans le dos pour me faire passer devant. Depuis… ça roule. Je n’ai plus peur. Plus trop…

Mais quand le débat est « animé », comme pour cette projection en ligne, on a l’impression d’être assise à l’arrière d’une berline qui trace sa route sans à-coups, et le ruban défile sans voir le temps passer. J’aime quand le travail est bien fait. Et j’aime à le souligner, toujours. C’est une des raisons pour lesquelles j’ai souhaité faire ce film sur ces femmes de l’île de Thau. Pour la plupart, leurs actions se situent dans un cadre professionnel. C’est leur investissement dans le travail qui est stupéfiant.
Anissa, l’une des protagonistes, insiste beaucoup là-dessus, sur ce professionnalisme ; elle aide les autres à revenir, dans leurs interrogations, leurs doutes, aux principes mêmes qui fondent leur travail respectif : pourquoi on fait les choses, pour qui, avec qui ? Il ne s’agit pas de se dégager des affects, mais de les tenir à la bonne distance pour pouvoir continuer à bosser efficacement.

Elles sont des professionnelles dans le sens où elles s’interrogent en permanence sur le sens de leur travail et sur les conditions de sa mise en œuvre. Elles savent analyser les échecs, ne pas se contenter des réussites, se remettre en cause, réajuster en permanence. D’où l’importance aussi, j’insiste, de travailler sur la durée.

Pour animer un débat, c’est pareil, c’est du boulot. La rencontre ressemble toujours à son animateur, à son animatrice, comme un film porte toujours quelque chose de son réalisateur, de sa réalisatrice. C’est un travail qui se peaufine au fil des débats animés. Animer, c’est donner de l’âme. C’est l’un des plus beaux mots qui soit, c’est l’un des métiers les plus difficiles aussi, on le voit bien dans ces quartiers. Il faut être un « taulier »*, une « taulière », comme ces femmes à l’Ile de Thau : il faut tenir les lieux, les gens ensemble, pour cela il faut être engagé.e de tout son être dans les choses que l’on fait, au moment où on les fait.

Et sinon, depuis cette projection, je chante « Zoom, j’ai rendez-vous sur Zoom ». Et ça me pègue au cerveau… Ce que c’est que l’insconscient, quand même !

*C’est Bernard Lubat qui m’a appris ça, il y a longtemps, « taulier » c’est le mot qu’il employait, je n’ai jamais oublié. Tenir un lieu, une MJC, un festival, une association, une rencontre, une improvisation collective, une animation sportive. Être un « taulier », faire passer les plats, les balles, les paroles et les chorus, savoir accueillir l’autre, les autres, et savoir se tenir avec elles, avec eux

Là c’était à l’époque du présentiel, au cinéma Le Taurus de Mèze, le 8 mars dernier…

Se faire (un peu) du bien au cinéma

Pourquoi j’aime tant les médiathèques ? Parce que ce sont des lieux que les usager.e.s s’approprient aisément, fortement même quelquefois. Il y a dans ces espaces publics une relation d’évidence, un public qui suit les propositions qui leur sont faites par les équipes, un peu tous azimuts, de la lecture publique au cinéma, en passant par la musique, le conte ou les jeux videos. 

Du coup, alors que je pensais qu’il n’y aurait pas grand monde dans ces séances, il y en a un peu. Bon, pas beaucoup, certes, une vingtaine ce vendredi 23 octobre 2020 à 19h à la médiathèque Montaigne de Frontignan. Mais tout de même… 
On ressent la fidélité des gens ici présents à « leur » médiathèque.  

J’avoue, cette semaine, je n’ai pas le cœur à présenter ce film, ni un autre, ni rien d’autre. Un petit côté « à quoi bon ? ».  Je devrais me méfier de mon addiction à l’actualité. Vendredi dernier, à Marseillan, j’étais dans une bulle. Je n’ai pas voulu la transpercer. Pendant que je sirotais mon Pac à l’eau au bistrot, j’ai entrevu sur le fil France info deux mots, « attentat » « professeur », et je me suis dit : « non, je suis trop bien, là, je ne lis pas, je verrais ça demain ». Mais je n’ai pas pu m’en empêcher, j’ai tout lu en rentrant, dans mon lit. J’aurais dû attendre le lendemain.

Depuis, je ne pense qu’à ça, aux temps qui viennent, plombés. Aux imprécations, accusations, raidissements de la pensée suite à l’assassinat de ce professeur, devenu « le » professeur, celui qui nous en rappelle tant d’autres, au charbon de cette relation privilégiée, et ardue, avec des jeunes en formation. 
Je me dis qu’il ne va plus y avoir l’espace de la mesure, de la compréhension des enjeux, de la parole même. Je me dis qu’on est mal. Mal parti.e.s, mal barré.e.s.

Je m’en vais faire deux petits tours à l’Ile de Thau dans la semaine, à la médiathèque. 
Je les regarde en action, je n’y reste pas longtemps, mais j’y vois encore ce que j’aurais pu filmer, ce que je n’ai pas filmé, ce qui est tout de même passé dans le film : la nuance, l’intelligence de l’autre, ici c’est tout le temps, dans la gestion de ce que l’on pourrait appeler des « problèmes ». Mais qui n’est que du quotidien, comme pour ce professeur, comme pour tous ces autres en lien permanent avec des « publics ». Concrètement en lien avec d’autres individus, adultes, enfants, que l’on considère dans leur globalité, dans leur intégrité, et pas comme des symboles, des abstractions numériques, des représentant.e.s de leur ethnie, de leur religion. On fait avec, quoi.

Il ne s’agit pas d’opposer la pensée à l’action, jamais. Mais la pensée doit toujours se nourrir, au plus proche, du terrain, des terrains, pour ne pas planer dans des hauteurs abstraites, des valeurs surplombantes, écrasantes même quelquefois quand on n’a pas su les faire comprendre, les faire aimer. Et faire aimer, cela n’est possible que dans une relation de confiance.

Je m’en vais donc dans ces lieux qui nous permettent de nous échapper un peu, tout en continuant d’y ancrer la pensée : Je vais au cinéma. Aimablement invitée par Mostafa Senihji au cinéma Le Taurus à voir le « Josep » d’Aurel, happée par le film, j’en ressors différente. Pendant cette heure vingt et les minutes qui ont suivi, j’ai cessé d’être en boucle sur l’histoire du temps présent. Je me suis replacée dans une histoire plus longue, je me suis dit que l’histoire ce sont aussi des cycles, qu’il faut peut-être en passer par des affrontements, des déchirements, des bouleversements pour refaire sens, pour retrouver ensemble la force de ce qui nous lie. Je ne sais pas, je ne sais rien. Juste que le cinéma, cela fait du bien.

C’est ce que m’ont dit les quelques spectatrices devant moi, au premier rang de l’auditorium de la médiathèque de Frontignan ce vendredi soir. Les visages étaient, sous le masque, heureux. Je ne me souviens plus des mots employés, et tant mieux, cela pourrait paraître prétentieux. Mais, globalement, disons que ce film fait du bien.

Et au cinéma Le Taurus à Mèze, il reste trace du film projeté là-bas le 8 mars dernier… Une attention touchante, qui dit le lien créé. Voilà qui fait plaisir, très.

Une bulle de bienveillance

S’il n’y avait pas eu ce vent frisquet, cet « aquilon joufflu », cela aurait été juste parfait. Laurence Burnichon me chante la chanson. La directrice de la médiathèque La fabrique de Marseillan convoque Marcel Amont et Georges Brassens sous ce soleil d’octobre traversé de mistral, ce vendredi 16 octobre 2020.

Quel plaisir de revenir à Marseillan.

Sete est vraiment une île, on a tendance à ne pas passer les ponts pour aller dans les « petits villages » alentour. Oui je sais, c’est vexant quand on parle de communes qui dépassent les 5000 habitant.e.s. Mais c’est comme ça qu’on disait à Sète : « les petits villages ».

J’y ai retrouvé ce bonheur du « petit », j’avais pris mon temps et mon après-midi. J’ai bien fait. Je suis rentrée dans l’église à côté qui ressemble à un temple affublé d’une tour romane, vraiment très belle, accueillante. J’aime les portes ouvertes et cela arrive encore dans certains stades et quelques églises. Je suis allée aussi au bar d’à coté ; trois fois a fait remarquer l’hôte, Mehdi, à la dernière visite après la projection.

A coté de quoi ? A coté d’une très jolie médiathèque, elle aussi petite, simple et accueillante. Je vous le fais office de tourisme, je mets des photos (merci Laurence).    

Elle s’appelle La Fabrique, joli nom, du temps où le bâtiment appartenait encore à l’Eglise catholique.

En bas le marché, en haut la médiathèque. C’est-à-dire qu’on va chercher les livres ou les dvd comme le poisson ou le fromage, avec la même convivialité, le même allant, la même familiarité : on se connaît, ça aide. Et sinon on apprend à se connaître. Oui, le charme du « petit », quand tout est à côté, à proximité.

Du coup, j’ai eu droit à une projection d’une grande bienveillance. En ces temps clivés de débats outrés, (pour ou contre le voile, pour ou contre le masque…), se retrouver devant quinze personnes qui ont du plaisir à découvrir un film, un quartier, du plaisir à être ensemble, à se rencontrer, et qui le disent avec un sourire que l’on entrevoit sous le masque, oui c’était vraiment bien.

On a parlé de quoi ? Ben de tout un peu, mais c’est surtout cette ambiance que je retiens. 

Puis il y avait Evelyne De San Nicolas, 20 ans de médiathèque à Marseillan, et habitante depuis l’âge de six ans et demi précise-t-elle, qui connaît son monde par cœur et qui dit les effets bénéfiques d’un peu de permanence dans un monde en mutations constantes. A l’île de Thau ou à Marseillan, c’est pareil, l’efficacité d’une action se mesure dans le temps. Il faut laisser le temps aux gens, le temps de se mettre à l’épreuve du temps, de se tromper, de recommencer, de créer des liens, de s’implanter. 

Le temps de se connaître. C’est là-dessus que s’appuie l’équipe de la médiathèque Malraux de l’île de Thau. Sa directrice, Aurélie Mateo, était venue. À la fin une spectatrice vient nous remercier toutes les deux. Aurélie, comme d’habitude, s’efface devant « la » réalisatrice. « Non, non, c’est elle » en me désignant du doigt. La dame lui répond : « Non, félicitations à vous deux, pour votre travail respectif. Parce que vous le faites bien toutes les deux, mais ce n’est pas le même ! »

Je ne saurais mieux dire…

P.S. : Je parlais de lassitude la semaine dernière. « Est-ce que les femmes sont magiques ? » Y a des fois, oui. Il faudrait filmer tout le temps. Heureusement Anissa s’en charge. Comme elle se charge de tout. Elle m’envoie une vidéo cette semaine. Anissa adore les panoramiques parce qu’elle voudrait rendre compte de toute la réalité dans son ensemble. On est dans la cour de la Seinchole en bas des immeubles, on démarre par un groupe d’enfants qui jouent à la balle, on passe à un autre de plus petits qui font un parcours sur tapis, puis on arrive sur d’autres petitous assis sur une bordure, captivés par ce qui se passe devant eux, on entend de la musique, et on finit le plan sur deux violonistes qui travaillent depuis quelques années avec la médiathèque, qui jouent là, en extérieur, sous une tente, devant les enfants.
Moment suspendu. Oui, magique.
Il manque un contrechamps dans la vidéo, in-filmable. Anissa me le raconte par téléphone : pendant ce temps, des policiers de la BAC coursaient deux dealers sous les coursives des immeubles.

Drôle d’ambiance, drôle d’époque

Bon, il va râler Karim Ghiyati, j’ai oublié de faire la photo. Pourtant, ça valait le coup. 44 personnes masquées en face de soi, j’ai plaint les enseignant.e.s. Aucun sourire sur lequel s’appuyer pendant qu’on parle. Au démarrage, du coup, ma voix tremble un peu. Pas à l’aise du tout. Faut dire que je ne connais personne et je ne m’y attendais pas. Je joue à domicile, à la médiathèque Mitterrand de Sète, ce samedi 10 octobre 2020 à 15h. 

J’y vais en promenant le long des quais, je m’arrête boire un petit café avant sur l’esplanade, au Colisée. Il fait ce beau temps d’automne superbe qui donne envie de flâner. Je viens vraiment en touriste, petites tennis et pantalon. D’habitude je mets la petite jupe qui va bien, je fais le maquillage qui va bien, je me prépare comme à entrer en scène, je réfléchis à ce que je vais dire, je reste seule un petit moment, avant de sourire à tou.te.s venant, de lancer des « bonjours » sonores et enjoués, de demander des nouvelles des enfants, et de répondre que je vais bien, toujours, merci. Parce que je suis polie. 

Je me dis juste au fond de moi qu’il ne faut jamais arriver en touriste, une projection c’est une projection, c’est du travail, cela se respecte. Il faut toujours, toujours se préparer. Comme avant d’aller tourner, comme avant de mener un entretien, comme avant de repeindre un appartement, comme avant d’aller creuser une tranchée…

Mais je pensais vraiment qu’à part la troupe musicale de la médiathèque de l’Ile de Thau qui doit chanter après la projection, et au vu de la petite jauge de la média, il n’y aurait personne d’autre. Vu le temps. Vu le Covid. Vu qu’à Sète, désormais, il y a plein d’autres choses à faire. Par exemple, ce week-end, visiter des ateliers d’artistes ou aller se remuer les méninges à causer de tourisme social et responsable.

Et puis, on va être honnête, cette tournée reportée pour cause de confinement au printemps, mais qui se déroule en pleine montée en puissance des contaminations de l’automne, ne me dit rien qui vaille. Je le fais parce qu’il faut le faire, mais à reculons, en mesurant l’absurdité des temps présents qui veut que la vie continue comme si, parce qu’il le faut bien… Et je n’invite personne à venir. Je me sentirais responsable. 
Là encore, je n’ai rien préparé, je n’ai pas fait mon boulot habituel d’envoyer trente rappels par mèls, d’alerter la presse, etc. 
Si ça ne tenait qu’à moi, j’aurais tout annulé. 
Je dois avoir tort, puisque la salle est pleine.

Je dis les choses habituelles : l’éducation populaire, que la fin est dans les moyens, que l’on apprend en apprenant, que c’est la manière de faire les choses qui importe plus que les choses que l’on fait, etc, etc. 

Mais il nous faut parler de l’actualité de ce quartier. En à peine six mois, beaucoup de choses ont basculé. Je n’y filmerai pas actuellement comme j’y ai filmé il y a encore deux ans. Le trafic de dope s’y est apparemment déconfiné, le quartier est entre l’ébullition et le traumatisme. Mes gentilles petites histoires d’éducation populaire, si elles sont valables sur le temps long et pour l’éternité, ne tiennent pas la route face à la situation actuelle.

Mais ce sont toujours, et encore, des femmes qui tentent de s’opposer à tout cela. Avec leurs petits bras. Alors il nous faut les soutenir, encore et toujours. 
Sûr que je l’ai facile à dire cela, j’ai déménagé l’an passé… 
Mais je sens leur lassitude qui gagne et, mon dieu, comme je les comprends.
Promis juré, pour la projection à Marseillan la semaine prochaine, je m’habille. 
Mais bon, là, sûr, on va être trois.   

Et le O devint Ourr…

J’ai toujours assisté aux projections de mes films. Même si je n’aimais pas le film. Pour ressentir les réactions du public. Mais bon, ils sont pas diffusés hyper souvent, puis c’est pas toujours le même, et quelquefois ça me donne des années plus tard l’occasion de le re-découvrir. C’est pas un calvaire, quoi.
Cette fois, je m’étais dit : « Six fois le même en moins de deux mois, je vais quand même pas le voir à chaque fois. »

Deuxième séance à Mèze, pour la journée internationale des droits des femmes, ce dimanche 8 mars 2020 à 17h au cinéma Le Taurus. Dilemme, à la même heure, c’est la seconde mi-temps de notre chouette équipe de France de rugby face à l’Ecosse pour l’avant-dernier match du Tournoi des VI Nations 2020.
J’ai tenté le coup de l’annulation pour cause de coronavirus, eu égard à mon grand sens de la responsabilité morale, mais Karim Ghiyati, directeur d’Occitanie films et organisateur de cette tournée internationale autour du Bassin de Thau et au-delà, a fait la sourde oreille.

Juste, il a proposé de m’emmener en avance pour assister à une triste première mi-temps dans un bar de Mèze. Du coup, on est arrivés pile à l’heure (ce n’est pas mon habitude) au cinéma. Après avoir dit un mot avant la projection à la quarantaine de personnes qui ont bravé ce risque grandissant de coronavirus naissant, je sors de la salle et j’installe mon téléphone portable sur la banque d’accueil du cinéma. On se pose derrière comme à un comptoir de bar, avec Mostafa Senihji du cinéma Le Taurus et Karim Ghiyati. 

En 20 minutes, c’est plié, premier match perdu du Tournoi qui a vu sortir Romain Ntamack pour commotion et Mohamed Haouas pour carton rouge. 

Le film, c’est 52 minutes. Ils nous en reste 30 pour faire connaissance avec Mostafa. Qui propose, je ne sais plus pourquoi, de nous écrire nos noms en arabe sur l’enveloppe qui a contenu le DCP du film. Je croyais qu’il allait dessiner ces signes presque magiques et tiens rentre chez toi, encadre-la si tu veux, essaie de le refaire à ton tour et tu vas voir, c’est galère ! Je le sais, Anissa m’a déjà fait le coup, j’ai essayé de réécrire Morsly après son départ en suivant son modèle… un échec digne du XV de France d’il y a quelques années…

Non, il m’explique, lettre à lettre. Mais c’est pas des lettres, on comprend rien au truc si on essaie de reproduire texto consonne et voyelle. Ce sont des sons, c’est du graphisme, mais aussi une gestuelle, presque une danse de la langue : avec la main, avec la voix, il fait traîner le rraah, il escampe le E (ça existe pas), il transforme le O en Ourr… comme d’autres le plomb en or.

Pendant qu’il fait cela, et tout en essayant de suivre et de comprendre – comme tout le monde, j’ai deux hémisphères au cerveau -, je pense que ce film m’a ramené un petit bout de maghrébinité. Et je ne m’y attendais pas du tout. Moi j’allais filmer des femmes à l’île de Thau comme je suis allée filmer des pêcheurs sur l’étang. Innocente !

Bon… un semblant de maghrébinité, un truc presqu’imperceptible. Mais c’est que je n’ai pas une once de culture maghrébine, j’ai des origines mélangées, mais y a rien (presque rien) qui est passé côté paternel. C’est une abstraction, une extranéité, mais… attention, attention – j’y tiens beaucoup – en aucun cas un déni !

Pendant ce temps Karim filme, et fait tout pour faire rentrer l’affiche d’Agnès Varda, collée au mur derrière Mostafa, dans son plan. S’il croit que je l’ai pas vu…

Sinon, le débat ? Bien. Aurélie Mateo, la directrice de la Médiathèque de l’île de Thau, et moi assurons le mano a mano dirigé par Karim. On tente d’expliquer l’inexplicable, entre autres choses : comment des populations entières (pas forcément que dans des quartiers « politique de la ville », en milieu rural, c’est kif-kif) pensent que l’accès aux droits, à la culture, aux centre-villes, aux études supérieures, etc., « c’est pas pour eux ». C’est passionnant et cela demanderait beaucoup plus de temps.

Souvent on veut renvoyer à des questions de « races » ce qui relève de la classe sociale. En public, je n’ose pas trop utiliser certains mots. Ceux de « races » et de classes en font partie. Les pincettes sont de mise sur certains vocables qui demanderaient à être définis communément avant de se lancer dans des débats.

On essaie aussi, 8 mars oblige, de me faire dire que les femmes c’est plus et mieux que les hommes. Mais, pas folle la guêpe, je vois bien que j’ai des hommes assis en face de moi sur des fauteuils rouges. Non bleus. Je ne sais plus. Bref, je noie le poisson. S’il faut essayer d’éviter les malentendus dans les films, les débats, c’est aussi une succession de pièges à déminer. Je me méfie comme de la peste du manichéen.

Juste, une femme en remontant l’allée vers la sortie tient à me faire « le cadeau », dit-elle, d’un proverbe africain : « Si vous éduquez un homme, vous éduquez un individu, si vous éduquez une femme, vous éduquez une nation. »