Bufa lo Cèrç e raja l’Orb

Voix off du film Souffle le Cers et coule l’Orb

D’onte parli es d’onte partissi. D’aqui, d’en cò ieu.
D’où je parle c’est d’où je pars. D’ici de chez moi.

D’onte parli, son de vilatges onte mon papeta, regent agricòl com Joan Bodon, me menava al jòc de quilhas los dimenges.
D’où je parle, c’est des villages où mon mon grand père, instituteur agricole comme Joan Bodon, m’amenait au jeu de quilles les dimanches.

D’onte parli, d’aquela lenga que connossia de plan mas que parlava sobretot pas mai.
D’où je parle, de cette langue qu’il connaissait parfaitement mais qu’il ne parlait surtout plus.

D’onte parli, es tanben de ma gran, de l’autra part de la Mediterranea amb sons pèls frisats. Ai los quites pèls. Parli pas sa lenga, pas mai que la del papeta.
Aculturada de las doas lengas, l’occitan e l’arab, parli pas mai que lo francés. A pro pena l’espanhòl, la lenga de ma maire…
D’où je parle c’est aussi de ma grand-mère, de l’autre côté de la Méditerranée avec ses cheveux frisés. Mes cheveux c’est les mêmes, je ne parle pas sa langue, pas plus que celle du grand-père. Acculturée de deux langues, l’occitan et l’arabe, je ne parle plus que français. A peine l’espagnol, la langue de ma mère… 

Mas çò que pòrti, lengas e tripas, accent tanben, es aquel territòri e totes aquela d’abans ieu. E quand longi los Pirinèus, es per ma maire que de còps los traversi.
Mais ce que je porte, langue et tripes, accent compris, c’est ce territoire et tous ceux d’avant moi. Et quand je longe les Pyrénées, c’est pour ma mère que, quelquefois, je les traverse.

J’aime arpenter ce territoire occitan, mon Midi à moi, d’Avignon au Boucau.
J’aime prendre le train et passer de Lézignan à Castelnaudary.
J’aime prononcer les noms de Peyrehorade et Labastide-de-Sérou.
J’aime les paysages de Chalabre et Limoux.
J’aime la douceur de la Bigorre et de la Barousse, la rudesse des Corbières et des garrigues languedociennes…

Aimi de passar las termièras simbolicas, invesibles.
J’aime passer les frontières symboliques, invisibles.

J’aime suivre l’alignement des platanes du canal du Midi.
J’aime que la route porte le nom du vin qui s’y produit.
A Départementale 610, évidemment je préfère La Minervoise…

Passant davant Argeliers, totjorn pensi a Marcellin Albert
Passant devant Argeliers, toujours je pense à Marcellin Albert.
Nous avons nos héros, nos récits légendaires, nous sommes un pays.
Comme les Américains dans leur far west, nous avons nos westerns.
Mais les Indiens, on s’excuse, c’est nous…
Nos héros, nos « pioupious », font partie de la mémoire affective des lieux, de ce qui nous attache aux lieux. Il arrive que les larmes nous montent quand on se rappelle d’eux…

En face de la Méditerranée je m’arrête… Je fais une pause à Sauclières où coule l’Orb, je remonte l’Herault et je retrouve l’Orb, ici, à Colombières.

Traversi aquel païs de part en part.
Aimi de lo partatjar.
Mon païs, mon territòri. Disi « mon ».
Es espandit e variat, aimi de lo filmar
Je traverse ce pays de part en part.
J’aime à le partager.
Mon pays mon territoire.
Je dis « mon ».
Il est vaste et varié et j’aime à le filmer

Aimi filmar lo monde d’aqui.
Los gens ordinaris
Los que Felix Leclerc cantava. Los que Pierre Sansot nomenava « los gens de pauc ». Los qu’Ives Roqueta nomma l’ordinàri del monde
Com el disi que podèm tocar a l’universal quand se parla d’endacòm. Que quand se parla d’endacòm a tot lo monde, se trapam a l’exact mitan del monde.
J’aime à filmer les gens d’ici.
Les gens ordinaires.
Ceux que Félix Leclerc chantait.
Ceux que Pierre Sansot nommait les gens de peu.
Ceux qu’Yves Rouquette appelle l’ordinaire du monde.
Comme lui je dis qu’on peut toucher à l’universel quand on parle de quelque part.
Que quand on parle de quelque part à tout le monde, on se situe à l’exact milieu du monde.

Quand je regarde ces images, il suffit que je lance mon bras derrière pour toucher du bout des doigts cet ancien monde, ce monde ancien.
Ces hommes à casquette, c’est mon grand-père.
Ces vieux en ringuette qui vont par trois sur les banquettes, je les ai toujours connus, dans tous ces villages traversés, de l’Aude a l’Hérault.

On pourrait en décrire, en écrire des kilomètres de routes et de cours d’eau.
On pourrait les chanter.
Faire un monde de notre quotidien.
De ceux qui, à côté de nous, ont fait ces routes et chanté leur pays.
Qui ont fait la fête ensemble et fermé leur village aux « estrangers » pour un jour seulement, la danse du soufflet.

Aimi aquò, s’ò sapiatz…
Lo bonur dels solitaris,
La fèsta comuna.
Es per aquò  que filmi.
Lo commun, lo pòble, la fola, per ieu es pas lo vulgari
J’aime cela, si vous saviez… 
Le bonheur des solitaires.
La fête commune.
C’est pour cela que je filme
Le commun, le peuple, la foule, pour moi, ce n’est pas le vulgaire.

L’identité, c’est la lumière qui caresse les vignes et les coteaux, et le vin qu’on partage, il dit son nom dans sa couleur, sa couleur à lui, qui n’est pas celle d’un autre et ils trinquent pourtant, le bruit des verres qui s’entrechoquent et qui ne cassent pas.

Oui je veux vraiment un monde commun possible, où dans le passé on puise à des sources muettes qui nous rapprochent, nous fondent et nous appellent…
Ce sont des évidences, alors je les rappelle.

Se faire filmaira publica coma l’escriveire public d’Ives Roqueta, frontalament, en facia o a costat, per dire que sèm parièrs, que sèm los meteisses , que nòstres espers son los quites e que son los d’una umanitat communa.
Se faire filmeur public comme l’écrivain public d’Yves Rouquette, frontalement, en face ou à côté, pour dire que nous sommes semblables, que nous sommes les mêmes, que nos espoirs sont les mêmes et qu’ils sont ceux d’une humanité commune. 

Que nous sommes un peuple et que quand les guerres se font c’est sur nous qu’elles s’abattent. Que comme chair à canons, nos peaux, fragiles et différentes, redeviennent les mêmes.
Lo pòble… Los pòbles…
Le peuple… Les peuples…
Ce qu’ils ont en commun dans leurs diverses langues et sur leurs territoires.

Oc, i voldriái talament creire a la beutat del monde.
Oui, je voudrais tellement y croire à la beauté du monde.

Mai 2015

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