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Petite histoire de LA culture à l’arrache et à la hache

La culture est un mot nouveau. Enfin, LA culture. Avant, il n’y a pas si longtemps, LA culture n’existait pas. Avant, on disait « les Arts », c’était plus clair, ça nous embrouillait pas comme maintenant.

Avant, on parlait d’éducation du peuple, d’éducation populaire, d’émancipation collective des individus ; puis on a parlé d’animation socio-culturelle parce que “éducation”, “peuple”, c’était un peu gros comme mots et vachement ambitieux comme projet ; puis le “socio” a sauté, cela faisait pouilleux un peu, on a gardé “animation culturelle” ; puis animation ça a fait plouc aussi… et, pouf (je résume), au tournant des années 80, c’est devenu LA culture. A laquelle il ne fallait pas toucher, sinon on devenait aussi ploucs que le socio-culturel d’antan. Voire pire, réac, de droite… que dis-je… crypto-fasciste, même. L’horreur. Alors on n’a plus rien dit. On a fait le dos rond et on n’a plus osé rien dire quand tout, et avec n’importe quoi, est devenu “culture” pourvu qu’un artiste “accrédité” signe l’oeuvre en dessous, en la vendant au prix fort, c’est beaucoup plus crédible.

Le politique (au sens pas noble du terme) a compris son intérêt dans l’affaire. Fallait, pour faire “branché”, ouvert aux nobles idéaux, et développer une “image attractive”, s’intéresser à LA culture. Pas celle qui faisait le miel de tous ces centres sociaux, maisons des jeunes, foyers ruraux, etc., tout au long des mois et des années, pas celle qui avait pour but cette émancipation de tous par l’apprentissage d’une vie collective au travers de pratiques sportives et culturelles. Non, LA culture. LA culture indépassable. Celle qui élève l’âme… Si on y accède. Si on n’y accède pas, il reste toujours TF1.

Et alors la culture est devenu un mot “chiant”. Tout était culture et plus rien ne l’était, on était perdus, on ne savait plus où aller. Y en a qui sont restés devant TF1, du coup. Beaucoup. D’autres qui sont allés de festivals en festivals s’élever l’âme, pour un plaisir personnel qui n’avait plus grand chose de collectif. Et d’autres ont décidé d’en faire à leur tour, de LA culture, parce qu’y a pas de raison, non plus…

Mais, en devenant un mot chiant, LA culture est devenu un enjeu. De pouvoir et d’argent. Ça ne regardait plus vraiment le populo, cette affaire : ça c’est magouillé entre professionnels de la profession, politiques locaux, ministère concerné, artistes et “médiateurs culturels” de tous ordres. Une affaire de subventions qui tombent là ou ailleurs, suivant le vent qu’il fait et la mode du moment. Une affaire de “marketing”. LA culture, ça a commencé à faire joli. Un peu comme de l’éclairage sur un bâtiment public : LA culture en décor, ça fait venir le visiteur et c’est bon pour le commerce, ça donne une bonne “image”. Une image…

De temps en temps, quelques-uns ont dit : “et le public ?”. Ben oui… entre temps, avec la mise à mal de l’éducation populaire, le peuple était devenu “public”. Assez restreint, faut bien le dire, question de moyens et de désir aussi… Pourquoi aller découvrir ce que l’on ne connaît pas quand on n’a pas créé de désir ? Mais bon, c’est une autre question, ça…

Bref : en devenant un gros mot incontournable, LA culture est restée le privilège de quelques-uns et on a réussi à annihiler le désir pour les autres, la plupart, celles et ceux qui pensent par-devers eux ou à haute voix que « ce n’est pas pour eux ».

Voilà. Soit on se satisfait de ça et on se dit que l’essentiel c’est que nos salles de théâtre soient remplies, soit on garde au coeur ce désir de l’émancipation du peuple, d’une éducation culturelle qui est aussi une éducation politique et on est bien malheureux. Malheureuse en l’occurrence.

Avril 2010

A ce sujet, voir : http://www.scoplepave.org/ 
“Inculture(s) 1 : l’éducation populaire, Monsieur, ils n’en ont pas voulu” par Franck Lepage.

« Intégrez-vous », disait-elle. C’était chose faite.

Cette réplique d’une chanson de Zebda (dans mon souvenir, dans une autre chanson ils y répondent ainsi : « Intégré, je le suis, où est la solution ? ») me relance régulièrement, n’hésitons pas à le dire, depuis plus de vingt ans. Ce qui commence à faire un peu long… On disait à l’époque : « il faut laisser le temps au temps ». Mais je crains que le temps ne fasse rien à l’affaire.
Hier la phrase m’est revenue à la lecture d’un beau témoignage d’un monsieur du quartier de l’Ile de Thau à Sète dans un livre à paraître*, dans lequel il dit son amour de la France. Le monsieur est d’origine marocaine.

Je ne remets pas en cause la sincérité du témoignage et je suis sûre que cet amour est réel. De la même manière que j’aime (avec une distance légèrement critique toutefois) la chanson de Ferrat, « Ma France ». Cet air de liberté qui vibre à l’unisson, le vieil Hugo et caetera. Comme on aime les mythes, les déesses grecques, et comme certaines aiment Fidel Castro.

Ce qui m’interroge, c’est la nécessité, pour celles et ceux qui viennent d’ailleurs, de devoir dire avant toute autre chose leur amour du pays qui les a un jour accueillis (ou pas…). Et la transmission de cette nécessité à celles et ceux qui y sont nés après. C’est comme une injonction, très forte parce que non dite. Rien dans l’attitude de celles et ceux qui viennent les interroger ne les incite à faire cette action de grâces quasi-religieuse au pays d’accueil (dans le cas présent, en l’occurence, j’en suis sûre). L’injonction est sociale, elle est digérée et impensée. Elle est très forte, elle est au-dessus, elle plane, elle enveloppe, elle enferme, elle oblige. Ces personnes interrogées se sentent « o-bli-gées » de rendre grâce (!).

Mes copines Rosalie, Florence, Agnès (ce ne sont pas leurs exacts prénoms), mes copains François, Raphaël et Hervé (idem) disent rarement leur amour de la France. Ils l’oublient, on dira, quand on les interroge sur eux-mêmes. Ils parlent d’eux, d’elles, de leurs parents, de leurs enfants, de leurs voyages, de leur ville ou village… Rarement de l’Etat-Nation qui les a vus naître. Quelquefois même (ça arrive…), ils ou elles se font très critiques vis-à-vis de « leur » pays. Quelquefois même ils se permettent de l’exécrer. Parce qu’ils ont tâté de bâtons policiers ou parce que l’école de la République les a malmenés ou parce que le subventionnement de leur activité artistique est tombé dans l’escarcelle à côté…

Cette critique peut naître aussi d’un régionalisme (mais qu’il est vilain ce mot !) de bon aloi. En terres occitanes, bretonnes, corses, basques (etc.), « La France », en fonction des époques, cela relève de la botte qui écrase, d’une seule tête qui dépasse, d’une seule langue et l’autre je te la ferai rentrer de force jusqu’au fond de l’estomac. Dans ces cas-là, « La France » passe mal…
Mais ils ou elles peuvent le dire. Pas trop fort, mais ils peuvent. Et ont le droit de fredonner le « Se canta » sur le chemin qui les mène au stade ou aux arènes.
Mais Rachid et Rachida ils ont tout intérêt à la mettre en sourdine, leur critique d’un Etat qui leur paraîtrait injuste ou insensé. Le « Ya Rayah », vaut mieux qu’ils le fredonnent entre leurs dents. Et qu’ils mettent la main sur le cœur quand ils entendent la Marseillaise.

Il est étonnant ce pays qu’il faut aimer à tout prix en lui apportant quotidiennement sur l’autel le sacrifice des cultures d’origine comme autant de preuves. Je dépose mon gascon, mon kabyle et les berceuses de l’enfance sur l’autel de la langue suprême, celle de la liberté qui vibre à l’unisson, le vieil Hugo, et caetera. Mais la culture, c’est costaud, ça résiste aux coups de talons de bottes dans ta face. Cela résiste même assez longtemps.

Cela résiste longtemps, comme l’amour des mères, leurs accents que l’on porte dans la langue et au creux de l’estomac. Mais ça ne résiste pas pour toujours. Un jour ça s’éteint, une langue ça meurt, comme les mères, comme l’accent et comme les berceuses. Ne rien sacrifier pour exister dans un monde commun : je nous invite à écouter Idir, en entier. Et pas forcément sans pleurer.

Décembre 2016

Vaincre le provincialisme en nous

J’ai toujours détesté le mot de province. Je suis de l’époque où, à la télé, il y avait deux numéros de téléphone possibles pour joindre les standards de Cognacq-Jay, l’un pour Paris, l’autre pour la Province. Même pas les provinces, LA province. C’est-à-dire tout ce qui n’était pas Paris.

A Toulouse et alentour, ce mot de province à bannir était de nos combats, et c’était l’évidence. Nous n’étions pas en province, nous étions à Toulouse. Point barre. Ou à « Decaze » et son bassin minier. Ou à Millau et le Larzac à monter. Ou à Tarbes avec vue sur les Pyrénées.

J’ai compris très récemment à quel point le mot est haïssable, en lisant ce que je recommande chaleureusement à toute une chacune et tout un chacun qui voudrait savoir un peu plus de ce vaste pays : 700 ans de révoltes occitanes, de Gérard de Sède. 

Le mot de province nous vient du latin pro vincere et voudrait dire littéralement « territoires ayant été au préalable vaincus ».
Là sonne et résonne l’évidence qui m’habitait jusqu’alors : oui, le mot est réellement haïssable.
Mais alors la chose… La chose est le mot. L’attitude provincialiste que l’on rencontre fréquemment est une abomination.

Qu’est-ce qu’une attitude provincialiste ? Celle qui n’a d’yeux que pour la reconnaissance d’autrui, un autrui qui se situe de préférence ailleurs, et au mieux à Paris mais plus seulement.…

Attitude qui nous fait penser de nous-mêmes que nous ne sommes que « moyens-moyens » en regard de qui s’érige en juge des élégances et des convenances, les pourvoyeurs d’un prêt-à-penser pseudo-moderniste, ce doigt de Dieu qui s’abat sur toute chose. Et de préférence la chose culturelle. Objet et critère de sélection s’il en est, l’objet culturel.
Il y a ce qui est bon et ce qui est mauvais. Ce qui est mauvais est bien souvent produit par chez nous (quel hasard !), ce qui est bon a été dûment estampillé aux guichets centralistes. Et aujourd’hui, le centralisme s’est déguisé, il ne se décrète plus forcément à Paris, il peut se maquiller en « province ».

En finir avec la honte de nous-mêmes, traquer le provincialisme où qu’il se trouve, et en nous bien souvent, le combat à mener est permanent pour peu qu’on le garde à l’esprit.

Intemporel… écrit en 2013 et re-patiné ce jour.

L’identité entre parenthèses

Je me suis rendue cette fin de mois à Montpellier. Oui, Montpellier, la ville surdouée à la sunny french tech attitude (c’est écrit sur leur tramway tout rose, ce n’est pas moi qui invente ; j’y ai même appris qu’il y avait des entreprises à extra-croissance, ça m’en a bouché un, de coin).
Et pourtant c’est bien à Montpelhièr que je suis allée me conforter, voire me réconforter. Avait lieu le colloque annuel de la Fédération pour les langues régionales dans l’enseignement public. Le thème : identitat e pluralitat. Je traduis pas.

Me conforter ? Ben oui, c’est quand meme plus intéressant de penser les rapports sociaux en terme de rapports de force, de minorités et de classes plutôt que de se penser en terme d’identités figées pseudo-culturelles qui s’opposeraient de manière essentialiste. C’est à dire que penser à la similitude de jugement d’un État bourgeois vis à vis d’un paysan limousin au début de l’autre siècle ou d’un maçon algérien dans çuilà, c’est plus parlant et stimulant pour nos révoltes à venir que d’opposer leurs identités fantasmées par un imaginaire pré-fabriqué et pré-digéré. Je résume : paysan limousin et maçon algérien même combat, ploucs corses et sauvageons issus de l’immigration maghrébine, même mépris subi.

Me réconforter ? Quand c’est aussi bien dit que ce que j’ai entendu ce dimanche 23 octobre, c’est aussi savoureux qu’un gâteau basque, un armagnac gascon, un fromage corse ou un cabecou cévenol (désolée pour les Bretons et les Flamands, je m’y connais mieux en Suds).

Pasquale Ottavi nous a embarqués, brièvement, dans une histoire que nous ne maîtrisons absolument pas sur le Continent, l’histoire de la Corse qui devrait rendre nos gouvernants beaucoup plus humbles eu égard à notre ignorance crasse. Il a énoncé en conclusion une menace des temps nouveaux ; celle des classes bilingues choisies comme exclusion des nouvelles classes populaires d’origines maghrébines, et rappelé, d’évidence, que le Ni Ni Ni est mortifère : ni Marocain au Maroc, ni Corse en Corse, ni Français en France, autant appeler ça une poudrière.

Eric Soriano a fait le détour par lui même et son pote Mohamed (et leur classe et culture populaire identiques pour cause d’enfance et de quartier communs) pour déminer le mot même d’identité aux concepts si mouvants qu’il va nous falloir l’abandonner aux identitaires ou tout au moins le mettre entre parenthèses, rappelant que c’est un processus et non un état. Bref que la vie c’est du mouvement et que « c’est régresser que d’être stationnaire ».

Et Philippe Martel a martelé que le mépris des langues régionales ou le mépris du peuple c’est kif-kif bourricot, que l’énoncé que les petits paysans dans leurs petites caboches ne pourraient pas assimiler deux langues s’opposait diamétralement, à la même époque, aux fils de bourgeois et d’aristocrates qui se fadaient des nurses anglaises. Qu’au-dessus de la république française plane un sur-moi royaliste et catholique écrasant, de nos jours encore. Et que la France, si on la fige dans une identité culturelle et linguistique comme on voudrait le faire aujourd’hui, c’est historiquement un tout petit territoire entre Orléans, Soissons, Mantes-la-jolie et je sais plus. Mais c’est pas bien grand.
Et que c’est le pays de l’universalisme, mais dans un seul pays.
Jubilatoire, fut son intervention…

Si tout cela n’est pas assez clair, je le crains, tous les liens vers lesquels je renvoie (et les recherches que nous ne manquerons pas de faire en suivant) peuvent allumer quelques lumières de plus sur des chemins de traverse, ouverts, joyeux, chantants de ce que les cultures font de mieux, quand elles font de la connaissance sans fin une source d’enchantements renouvelés.

Hugh !

octobre 2016

  • et sinon y a deux nouveaux chouettes films en noces et banquets, si vous avez 14mn, allez-y voir pour des joutes languedociennes en accéléré, et en 35mn faire un petit tour à l’île de Thau à Sète pour la fête annuelle du quartier. Et la conjonction de ces deux petits montages qui ont égayé mon début d’automne me semble être extrêmement illustrative du propos ci-dessus…

Le regard, la voix et la conscience

Quelquefois, j’essaie d’imaginer, visuellement, le cimetière que doit être le fond de la Méditerranée. Quand je suis allée à Dachau avec des lycéens, je n’ai rien ressenti sur le moment. Et je m’en suis voulu. Mais trop propre, trop « beau » à filmer, temps clair, soleil, diagonales de bâtiments sur fond de ciel bleu. Le soir dans mon lit, j’ai voulu penser visuellement, concrètement à tous ceux, celles, qui avaient péri là-bas. Je me suis trouvée un peu ridicule.

Deux jours plus tard, dans le petit mémorial de Gusen, une pièce annexe, une petite trentaine de mètres carrés, un four crématoire en son milieu, et au mur des photos, des rubans, des plaques, des noms. L’émotion m’a submergée, j’ai filmé une demie heure sans interruption tous ces noms, ces objets, ces petites pierres en sanglotant tout du long.
Il m’avait fallu « voir ».

Des historiens peuvent expliquer pourquoi il n’est pas toujours exact de comparer les époques.
Mais cela fait un an que je rumine sans oser l’écrire qu’il me semble qu’on est en train de se faire un revival années 30. J’ai peur de me tromper, parce que je n’y connais rien et que dans les années 30 je n’y étais pas pour voir. Mais quand même…
Ces yeux fermés, cette suffisance haineuse et enflée d’une Europe repliée sur ses aigreurs, cette injonction à la « discrétion » pour une partie de la population, ces appels sans conscience à la séparation, à la ségrégation… Et surtout cette indifférence inouïe à ce tombeau qui s’emplit jour après jour de milliers de corps morts, dans cette même mer dans laquelle nous nous baignons, je le rappelle, l’été durant, en bikini ou maillots longs… Comment ne pas y penser ? Comment ?

Il y a toujours eu des consciences et des voix pour dire au plus tôt ce que nous ne voulons pas voir, ou regarder. En ce moment elles sont italiennes ou grecques. Dans un siècle on dira qu’ils étaient des Justes, mais cela ne m’apaise pas. L’exception n’a jamais effacé la règle.

lampedusa

Une émission sur les gens de Lampedusa à France Culture cet hiver m’avait secouée. J’étais allée voir devant ma carte de Méditerranée où se situe exactement Lampedusa. Pour penser aux gens de Lampedusa, au médecin de l’hôpital de Lampedusa qui ne s’habitue pas. Je lis cet article du Monde sur les gens de Catane, en Sicile, qui savent honorer les morts à défaut de pouvoir sauver les vivants. J’écoute ce jour Gianfranco Rosi parler de son film tourné à Lampedusa et qui sort aujourd’hui, Fuocoammare. Et j’entends dans cette émission la voix (j’allais écrire de Primo Levi !) d’Erri de Luca* dire un de ses poèmes, Mare nostrum :
« Notre mer qui n’est pas aux cieux
A l’aube tu as la couleur du blé
Au coucher du soleil, celle du raisin et des vendanges
Nous t’avons semée de noyés plus 
Que n’importe quelle époque de tempête. »

Septembre 2016

  • Pour le lire, aller ici. Et pour l’entendre, aller là.
  • Ah… et au fait… Nos ancêtres les Wisigoths… Non, bon, c’est bon, on s’arrête là sur l’identité. Pour rappel, lire ici.

L’enfermement, de la taille 38 à la mode du long

J’ai passé tout le mois d’août à ronger mon frein. Non, non, je n’écrirai pas sur la mode du long sur les plages de France. Je refuse d’entrer dans des débats « à la con » et celui-là, dans mon refuge très catholique haut-garonnais, m’a paru bien pervers dès son apparition à travers les ondes du poste, retranchée dans une cuisine tranquille et fraîche.

Et j’ai prié pour qu’il ne dure pas l’été, tout en sachant, d’expérience, qu’il nous emporterait jusqu’aux déchirements politiques et sociaux de la rentrée. Les débats « à la con » sont souvent les plus longs.

Et pis, bon, voilà, au seuil de septembre, je craque, en entendant qu’on brandit imprudemment le sein de Marianne face aux voiles de Fatima. Pourquoi s’émouvoir du lyrisme qui empoigne ce sein allégorique dénudé ? Parce qu’on n’aura jamais entendu autant d’hommes défendre les droits des femmes. Les mêmes qui les conspuent dans leurs assemblées politiques communes. C’est indécent et salissant, au prétexte d’élections à venir.

Et je me dis, et me redis, que ce sont toujours les hommes qui habillent et déshabillent les femmes, à loisir, à volonté. Pour des causes toujours plus foireuses.

En court et décolleté plongeant, nous risquons les regards insistants, les quolibets, les mains au cul voire le viol. En couvrant et bien long, l’ostracisme et, dernier refuge dans notre Sud-Est profond d’une mixité de filles, la gratuité de la plage refusée. Dans les deux cas, c’est l’espace public et la liberté de nos mouvements qui « nous » est entravée, de jour comme de nuit.

Enfermées dans des codes vestimentaires qui rejettent nos formes ancestrales – ma mère regrettait vivement les temps de Renoir ou Rubens où les femmes en chair s’alanguissaient sur les couches -, l’oeil rivé aux variations de l’aiguille sur la balance, à la mèche blanche qui profite du temps qui passe, à la ride là au coin qui cligne et souligne les ans, comment dire l’oppression des femmes qui s’habillent en court et balconnets qui pigeonnent ?

Comment dire aussi la pression exercée sur celles qui, tombant le voile, croient que c’est ainsi que l’on est femme et libre ? En deux pièces obligées, cigarettes aux lèvres et buvant tard dans les bars en soirées ?

Pas forcément par là qu’elle passe, la libération, les filles. Aussi, bien sûr, mais pas forcément. Elle passe par la parole conjointe que nous pouvons avoir, ce plaisir des femmes entre elles, plaisir qu’on veut désormais nous empêcher de prendre ensemble sur nos plages communes.

Août 2016

  • Et pour une analyse de même tonneau mais bien plus argumentée, on peut aller lire ici.

Pèlerinage à Avignon

J’y tiens, une fois l’an.
Je tiens à dire à Avignon*, c’est pas correct correct, en parisien on dit « En Avignon et En Arles » en prononçant bien le N, mais c’est un occitanisme et comme nous pouvons nous réclamer du vocable, profitons-en, car oui on est aussi Occitans dans le Gard, en Provence, en Vaucluse, en Arles comme en Avignon. En Catalogne, par contre, ça se discute…

Alors donc une fois l’an, je sors de la gare d’Avignon, je traverse le boulevard circulaire par les passages cloutés et je franchis la porte qui mène à la rue de la République et à la montée vers le Palais des Papes dans la cour duquel en plus de vingt-cinq ans de pèlerinage, je n’ai jamais pénétré. Faudrait quand même…
Je marche dans les pas d’un de mes papes, Jean Vilar, je regarde le programme de sa Maison, à droite de la place de l’Horloge, je choisis ma conférence et le jour où il fera le moins chaud et je prends mon train. Et je suis heureuse.
Je me retrouve familière des lieux, un peu de permanence dans la vie, je vous jure que c’est bien.
L’impression de marcher dans les sillons creusés par d’autres avant moi, j’ai la nostalgie d’une époque que je n’ai même pas connue, je deviens ma mère amoureuse de Gérard Philipe et admiratrice de Maria Casarès. Révérence gardée envers Albert Camus.

Assise dans la cour de la Maison Jean-Vilar, j’entends Roland Gori. Après Robin Renucci, c’était mon choix de l’année. Je regarde celles et ceux autour de moi. On a vieilli, ils ont vieilli, ils étaient déjà plus vieux que moi il y a 20 ans, ils le sont toujours, le public des conférences. Et nous sommes les mêmes. Je m’effraie de cela, de notre entre-nous, plus de vingt ans à aller entendre ici et là décrire le monde tel qu’il ne va vraiment pas. Pourquoi ? A quoi cela sert-il ?

Roland Gori et Bernard Lubat lancent cette année un pont d’Avignon à Uzeste avec un manifeste des Œuvriers nous incitant à nous mettre Debouts. Uzeste aussi sur mon parcours festivalier de l’été lorsque j’étais plus jeune. Uzeste, Avignon m’ont formé la pensée… et m’ont forgé la marche.
(Uzeste qui est occitane aussi, d’ailleurs, mais l’Aquitaine, le Val d’aran tout comme le Limousin, le provençal et le vivaro-alpin ne jouent pas dans notre cour restreinte à des limites administratives. Pour celles et ceux qui n’ont pas une idée bien nette des contours, la vastitude de l’Occitanie, c’est ici).

Mais bon… quand même, ça plombe cette histoire d’écouter des conférences et de se conforter dans le fait qu’on a bien raison de penser ce que l’on pense. L’université populaire tout au long de la vie, c’est bien, mais…

Mais bon… j’y reviendrai à Avignon, chaque année que je pourrais. Parce que j’y prends plaisir et que j’y suis bien.

En rentrant le soir de ce 14 juillet, je regarde les nouvelles et je lis qu’un camion… et j’ai toujours eu très très peur des camions. Quand ils traversaient mon village, petite, je me collais au mur et je n’avançais plus tant qu’ils n’étaient pas passés. Aujourd’hui sur l’autoroute, ma vigilance ne faiblit pas quand je les vois tout autour de moi, frêle embarcation.
Alors du coup, ma sensation de décalage total, absolu avec le monde tel qu’il nous pète régulièrement à la gueule, à mon retour d’Avignon ne peut que s’affirmer toujours plus.

Mais bon… penser, ça aide, et ça aide notamment à penser.

Donc… Retour à Roland Gori*, qui écrivait après le 13 novembre dernier : « Dans une société dénutrie des valeurs existentielles, n’importe quel gang, comme ce fut déjà le cas dans notre histoire, n’importe quelle association criminelle pourra répandre au sein de populations désespérées un mythe quelconque, d’autant plus dangereux qu’il sera simpliste et « totalitaire ». Comment ne pas évoquer Simone Weil, philosophe catholique et révolutionnaire, écrivant face au nazisme  : « On dit souvent que la force est impuissante à dompter la pensée ; mais pour que ce soit vrai, il faut qu’il y ait pensée. Là où les opinions irraisonnées tiennent lieu d’idées, la force peut tout. Il est bien injuste de dire par exemple que le fascisme anéantit la pensée libre ; en réalité c’est l’absence de pensée libre qui rend possible d’imposer par la force des doctrines officielles entièrement dépourvues de signification.  »

Juillet 2016

  • C’est Rouquette, Yves, qui me l’a appris, dans un livre inestimable et désormais introuvable sauf dans quelques librairies rares, Midis, petite géographie cordiale, éd. Loubatière.
  • On peut lire son texte en entier ici, c’est le deuxième dans la série des textes publiés le 17 novembre dans L’Humanité.

Le mépris

Immédiatement dans la tête, rien qu’au titre, une mélodie se fait entendre, elle est de Delerue : tadadidadida, tadadidadida, tadadidadida… et ici interprétée par John Zorn.

Bon, ben ce n’est pas de musique qu’il s’agit, ni de cinéma. De littérature, à la rigueur. De Stendhal peut-être, du XIXe siècle et du mépris du peuple*. Qui n’a rien de nouveau et qu’un Emmanuel Macron dans son costard n’inaugure pas, mais reproduit. C’est sans fin que le mépris nous gifle dans les propos de ceux qui pensent à « nous » gouverner. Ce sont des imaginaires du peuple qui s’expriment en ces occasions, et ils sont pas « jo-jo » ces imaginaires quand ils nous sautent à la gueule ; nous apparaissons comme une masse informe somme toute assez faineasse, quelquefois illettrée, et possiblement dangereuse par nos hoquets compulsifs de révoltes infantiles. En gros.

Mais bon, pour donner raison à Macron, et vu que ce n’est pas en alignant des mots sur ce blog que je compte renouveler ma garde-robe, je vais faire ma « faineasse ». Noël Mamère, dans son blog de Mediapart*, nous le fait court et juste. Alors je cite :
« Pour sortir de ce capitalisme, qui dévore les hommes et la planète, remettre en cause les modes de production et de consommation ne suffit pas, il faut aussi en contester sa logique fatale de la domination sociale.
Il y a donc bien un combat autour de l’identité, mais ce n’est pas celui que nous vendent les marchands de peur, de l’Autre, du musulman ou de l’immigré, de l’Arabe ou du Noir… C’est un combat autour de l’identité sociale, contre ce mépris de classe et de caste,  qui s’est mué en un racisme social touchant les jeunes issus de l’immigration coloniale, les habitants des quartiers populaires, comme les ouvriers et les employés jetables et corvéables à merci. Nous avons toutes et tous un même adversaire : la bourgeoisie financière, fusionnée avec ses mandants d’Etat et renforcée par les grands médias au service de la même morale ambiante, fondée sur le mépris social.
Nous revendiquons d’être ringards au côté de Ken Loach, contre les ministres de la Star Academy, qui aiment les costards, les Rolex, la Loi Travail et son monde. »

Ces petites piqûres de rappel irritent mais font du bien : nous ne sommes pas du même monde et c’est la raison pour laquelle nous ne voulons pas le même monde.

Et sinon, cela a-t-il à voir avec le mépris ? Je le pense. Avec l’indifférence tout au moins. Si la Seine menace par ses crues, il fait beau en Méditerranée et les traversées s’y font plus nombreuses. Et on y meurt toujours. J’assistais ce lundi à la remise de la légion d’honneur à un résistant et déporté sétois filmé il y a deux ans. On redisait lors de la cérémonie pour la énième fois que nous étions là pour que « ça » n’arrive plus. « ça » arrive tous les jours. Là aussi, un rappel, infime, modeste, à nos échelles, anonymes : ce qui se passe autour de nous n’est pas supportable.

Juin 2016

  • On peut lire pour rapprocher nos siècles : La nature du peuple, Les formes de l’imaginaire social (XVIII/XXIe siècles), Déborah Cohen, coll. La chose publique, éd. Champ Vallon.
  • et pour lire l’article de Noël Mamère en entier, c’est là.

 

Ton cimetière, plus marin que le mien

Les cimetières ne sont pas qu’un décor de cinéma.
Même s’ils sont beaux.
Même s’ils sont marins.

Il y a, au pied des tombes, des pères et des mères,
Des enfants,
Des frères, des sœurs, des amis, des cousins
Dans un relatif silence.

Des cris de gabians qui planent au-dessus de leurs proies.
Une lumière qui caresse, au soir comme au matin,
Et cruelle au soleil de midi.

Et c’est dans cette lumière et silence recueilli,
Que l’on entend au loin,
Lancé très fort comme à l’étal du marché :
« Il est pas là Georges Brassens ?
Non. Ici c’est Vilar et c’est Paul Valéry.
Et c’est qui, Paul Valéry ? »

On les voit alors s’approcher,
Au détour d’une allée,
En grappes, en cris,
En débraillé.

Quelquefois, le tourisme est une plaie.

Mars 2016

Le sens de la fête

C’est l’été, le retour des festivités.
Depuis la nuit des temps, on danse, on chante et on boit sur les places. On se déguise, on brûle le roi, les idoles, les représentations du pouvoir, on moque aimablement les divinités. Toutes les extravagances sont permises. Les débordements condamnés. C’est Carnaval ou la fête au village. C’est le solstice ou la Saint-Jean. On exulte, on explose, on allume les feux. Il en reste des traces dans les Paillasses de Cournonterral, les joutes de Sète à la Saint-Louis, les Corsos des villes et leurs animaux totémiques qui ouvrent les cortèges.
La fête, populaire.
La fête populaire, c’est-à-dire le peuple en ordre de marche, dans le plus grand désordre, qui dit aux grands d’ici-bas leur fait, une fois dans l’année. A Poussan, c’est un peuple en chemises qui dit son désarroi, sa pauvreté aux maîtres du château.

Mais le temps de la fête populaire, c’est aussi le mélange, l’indifférenciation sociale, le social cul par dessus tête. Et le populo et le bourgeois mêlés qui dévalent des rues et des ruelles pour envahir les places publiques, se ruer aux guinguettes, faire guincher les voisines, valser les « étrangers » du village à côté.

Au détour des années 80, la fête s’institutionnalise. Le gros mot. Traduction : le pouvoir refait main basse sur la fête. Il a toujours fait ça, le pouvoir, toujours essayé du moins : les Romains, déjà, disaient qu’il fallait fournir au peuple du pain, certes, mais aussi des jeux. La fête ne part plus d’en bas mais se décide en haut ; non plus tellement de la fête d’ailleurs que du divertissement, au sens que lui confère le Pascal des « Pensées » : divertir, c’est détourner le regard, l’attention des citoyennes et citoyens en leur donnant, au choix, selon sa classe, son rang, son rôle, du show-biz, de la variétoche, de la techno-parade ou des nourritures plus « élevées » pour l’âme, des arts sous toutes leurs formes.

Si, depuis ces années 80, les fêtes de quartiers s’étiolent, on se retrouve avec des gens qui fourmillent d’idées pour animer nos soirées d’été. Ils sont payés pour ça. Bataille d’argent public, de financements privés, entrées payantes ou gratuites, buvettes à rentabiliser. Invitations à gogo pour les « happy few », « vip », bracelets colorés : « t’en as un ? et comment ? et par qui ? ». On est loin de l’indifférenciation, du mélange et du tous ensemble jusqu’à plus soif, jusqu’à demain qu’il faut reprendre le turbin et le « chacun sa place ». Maintenant, même dans la fête, nous ne sommes plus les mêmes, chacun sa musique, chacun sa guinguette, chacun son alcool… chacun son bracelet. Et ceux qui n’en sont pas jalousent, normal, voire pire, tabassent ceux qui la font.

Garder le sens de la fête c’est lui donner un sens, un sens collectif. De sens, la fête n’en a plus quand elle tourne en rond sur elle-même, se brise sur les vitrines, quand les fractures sociales déchirent l’ambiance de nos fêtes les plus conviviales, en font des lieux criminogènes où l’on n’envoie plus les enfants promener.

Garder le sens de la fête, c’est en être de la fête, tous ensemble, la faire, la souhaiter, la désirer, la partager, mais aussi l’organiser. C’est la retrouver, la retirer des mains qui nous l’offrent pour la refaire nôtre. Faisons les fêtes.

Juin 2013