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Exercices d’admiration

Poteaux

C’est Yves Rouquette qui m’a confirmé qu’admirer était une bonne chose. J’avais un doute, regarder l’autre d’en bas, n’est-ce pas une manière de s’inférioriser ? Pourtant j’aime admirer. Admirer, ce n’est pas regarder d’en bas, c’est regarder en haut, s’élever par la pensée. J’ai fait une photo que j’aurais bien voulu mettre ici mais les photos d’enfant sur internet, apparemment, il vaudrait mieux pas (pfff…).

Alors je décris : c’est des pitchouns de cinq/six ans qui apprennent à se faire des passes au rugby, la balle va arriver, elle vient d’en haut, l’enfant au premier plan tend ses deux mains et regarde vers le ciel. Un peu flous derrière, deux autres minots lèvent aussi la tête. D’aucuns – athée version anticlérical – m’ont dit qu’elle faisait « religieux ».

Oui la photo dit ce que peut être la religion quand elle fait au mieux : relier ici-bas et regarder au ciel. S’élever*, élever le regard, comme dans une salle de cinéma : je n’avais pas compris jusqu’alors que le rugby est un sport d’élévation, pourtant j’ai aimé filmer les poteaux de rugby comme des cathédrales, couchée dans l’herbe au pied à toucher les nuages.
Alors voilà, j’admire.
J’ai fait des films pour dire ce et ceux et celles que j’admire.
On peut revoir François Liberti, la campagne de Sète. Car on ne le voit pas assez, pas François, le film. C’est par ici.

On peut relire les textes écrits sur Yves Rouquette et Pierre François. Ici et.
On peut voir ce tout nouvel opus mis en ligne réalisé dans le jardin de Pierre en septembre 2014. Je l’appelle Pierre François en son jardin ou L’enfance est un art et c’est ici : https://vimeo.com/159044657 

PF2020

Et on peut aller au cinéma dès demain voir deux comédiens que j’admire, Marion Bouvarel et François Fehner. Le film s’appelle Les Ogres, il est réalisé par leur fille, Léa Fehner, librement inspiré par l’aventure de la compagnie de théâtre itinérante de ses parents, l’Agit. J’en parle .
OgresA la manif de l’autre jour, tous mes copains sétois venus le voir en avant-première m’en ont dit du bien. On a en marchant, figurez-vous, plus parlé de ces Ogres que des lois qui veulent nous manger tout crus**. C’est vous dire si le film porte en lui le désir du partage.
Au plaisir…

Mars 2016

  1. On peut d’ailleurs lire avec profit un petit livre de Robin Renucci et Bernard Stiegler, S’élever d’urgence, éditions Attribut.
  2. Oui, tout crus. L’auto-exploitation dans les grandes largeurs, le miracle moderne en lutte contre les archaïsmes : à écouter cette émission sur France Culture, Les pieds sur terre : Pédale ou crève. « Le travail « uberisé » a un goût de servitude volontaire : l’indépendance portée en étendard n’a de nom que celui de statut juridique. Témoignages d’un livreur à vélo, soumis à la loi des primes et pénalités sur le salaire, et d’une hôtesse de l’air dans une compagnie low cost. » http://www.franceculture.fr/emissions/les-pieds-sur-terre/le-travail-low-cost

Printemps

Oui, re-descendre dans la rue, enfin.
Puisqu’on parle de saisons, et que le printemps arrive : je nous souhaite un joli mois de mai.
Mais on n’a pas encore mis le premier orteil dans un cortège que la radio égrène déjà les suspicions d’immobilisme et de blocages… C’était lundi matin, hier. La (première) manif, c’est demain.

C’est tout le contraire, une manifestation : on se met en branle, en mouvement. Comme au carnaval, voyez, on y apprend à être ensemble. Sur des piquets de grève on en arrive à parler d’autres choses que d’islamismes et de terreurs. On se réinvente du commun. Dans un mouvement social, tout est bon à prendre, puisqu’il y a beaucoup à en apprendre.

Quand les wagons restent à quai, j’ai toujours souhaité aux jeunes gens d’avoir la chance de prendre le train d’un mouvement social, cela conditionne le reste d’une vie : apprendre que la lutte peut être joyeuse et enchantée. Difficile, bien sûr, et il y a à y perdre, toujours. Du temps, de l’argent, quelquefois des amis. Mais on y gagne tant, en savoirs multiples, en chansons et rencontres nouvelles. On fait feu de tous bois sur un piquet de grève et fi des corporatismes. Cela ne dure pas longtemps. Le feu est bref, les reculades rapides, et chacun « rentre vite dans son automobile ». Mais… pour le peu de temps que cela aura duré, certaines, certains auront dévié des routes habituelles et ce sera déjà ça.

J’entends au loin comme un reproche de romantisme.
Une bonne fois pour toutes : oui au romantisme, oui au lyrisme, oui à tout ce qui nous manque tant dans ce quotidien blafard, et souvent mortifère.
Oui, reprendre les rues, il est temps.

Mars 2016

Le retour du Tournoi des VI Nations

Pour tout vous dire, Marion Bouvarel dessine. Elle prend un texte et elle dessine. Là elle vient de m’envoyer un dessin sur la dernière ratatouille (caponata pour être précise) de l’automne dernier (lire le texte Vieillir, dit-elle ).
RatatouilleB

Et ici, nous sommes au pied des Pyrénées, c’est Noël, il fait beau et je vapote du café crème…
NoelB

Nous voilà donc rendus au coeur de l’hiver, même s’il n’y fait pas froid.

Mais peu importe le temps, si on nous laisse les saisons. Juste avant de se réjouir des journées longues du printemps à s’attarder aux terrasses de début de soirées, restons au chaud de nos gîtes, de cette chance que nous avons d’en avoir, au chaud des plats mijotés qui portent des noms du Sud-Ouest, cassoulets, garbures ou alicuits, au chaud des crêpes de la Chandeleur, car revoilà le Tournoi des VI Nations.

Encore des souvenirs d’enfance, et la voix de Roger Courderc toujours dans l’oreille.

Je reste persuadée que mon plaisir d’enfant n’est dû qu’à l’enthousiasme de Roger Courderc. Je ne comprends pas, sinon, pourquoi j’ai tant aimé ces samedis après-midi. La régularité aussi, le fait de prendre et d’avoir rendez-vous.

Ce qui plaît donc toujours, aujourd’hui – c’est comme le retour des daurades dans l’étang, des joutes sétoises dans le Canal royal, des champignons dans les sous-bois ou du Poulain dans les rues de Pézenas -, ce qui plaît c’est le retour de ce qui est connu, de ce qui s’absente et revient.

J’entends à la radio une émission sur les « conservateurs ». En Angleterre, au Québec ou en France. Encore un débat biaisé, mon dieu que je n’aime pas les débats manichéens. Aimer à retrouver ce qui est de saison, ce qui est connu, ce serait être conservateur et vouloir que rien ne change. Parce qu’il n’a pas changé, peut-être, le rugby de mon enfance et celui que je vais retrouver ce samedi ?!
– On peut d’ailleurs regretter (sans dire pour autant « c’était mieux avant ») deux trois évolutions, mais bon… on n’ose plus du coup, de peur de ne pas paraître assez « progressiste » -.

Bien sûr que les choses évoluent, qu’elles doivent évoluer, que l’humain avant de l’être marchait à quatre pattes ! Mais sans que cela nous ôte le droit de dire notre plaisir à faire corps ensemble autour de rendez-vous, de rituels, de fêtes et de saisons, qui ne peuvent revenir que si elles évoluent ! Que ce qui se fige s’éteint et meurt, que ce qui bouge, va et vient, revient toujours plus vif, plus intense et plaisant.
Le rugby est une fête, le tennis*… j’en sais rien… Moi c’est le collectif qui m’émeut.

Faire passer la balle et la voir monter loin. Et revenir chaque année, plantée dans mon salon, à côté d’un plat fumant et de convives reconnaissants.

Février 2016

L’odeur des souvenirs

Le premier effet à devenir fumeuse abstinente, c’est le retour de l’odorat. De quoi plaindre immédiatement les non-fumeurs. La vie quotidienne ne sent pas bon. En fait. Ouvrant la porte de l’immeuble, première agression : des pots d’échappement dont on ne sait pas s’ils ont un problème ou si c’est toujours comme ça, l’odeur. Terrible.

Alors je pense à tout ce qui peut sentir bon, les balades en forêt et la terre mouillée, les roses et le jasmin, tout ce que je vais re-découvrir. Je pense à ma campagne, à celle de l’enfance. Je pense à ma petite maison au pied des Pyrénées. Que vais-je y découvrir lorsque j’y reviendrai ? Et je souris. Immédiatement, me revient l’idée de l’odeur de la cellulose. L’usine à papier de la ville à côté, dont on ne peut pas dire que son odeur soit particulièrement bucolique.

Près d’un mois après, assise sur ma chaise en plastique, un soir, devant la maison à vapoter mon petit « tabac café crème », la voilà, je la sens, je le savais qu’elle me reviendrait, l’odeur de la cellulose. Cela va étonner tous les Commingeois non-fumeurs, mais cela m’a fait plaisir.

C’est une odeur d’enfance, – je fume depuis l’âge de quinze ans -, je n’avais plus senti adulte l’odeur de la cellulose comme je la sentais avant, dans la cour de mon lycée qui faisait face à l’usine (avec les Pyrénées en arrière fond). J’en étais toute émue. Je pense que ça ne durera pas, cette émotion, que la nuisance olfactive va reprendre le dessus, alors je m’empresse de la noter telle quelle.

En préparant mes petites potions moi-même, à la recherche de ce merveilleux goût café crème avec cette toute petite pointe de chantilly qui survient au tirage, et surtout le matin, j’ouvre ma nouvelle commande d’arômes. Et là, immédiatement, j’ai vingt ans et je suis à Toulouse, entre la rue des Lois et la rue du Taur. Je réfléchis. Je buvais des cafés crème à vingt ans ? Je ne crois pas, j’ai toujours été café noir, il me semble. Je rouvre le flacon. Oui, oui, j’ai bien vingt ans et je suis bien à Toulouse entre la rue des Lois et la rue du Taur. Je fronce les sourcils, mon front se plisse. Non, je ne me souviens pas. Un bout de mon cerveau se souvient de quelque chose mais je ne me souviens pas. C’est frustrant.

Oui, oui, je sais. « La madeleine ». Je rouvre le flacon souvent en passant devant le tiroir où mes potions sont enfermées comme Proust trempe sans fin sa madeleine dans le thé. Je m’obstine mais je ne trouve pas. Help, des gens m’auraient connue buvant du café crème ? Témoignez !

Janvier 2016

Déchoir, disent-ils

Il y a la colère, la rage de l’impuissance. J’attendais qu’elle se calme. Elle ne passe pas, elle est juste désormais là, sous la peau, je peux de nouveau tenter d’écrire dans ce vrac d’idées confuses qui tapent à la sortie du cerveau.

La colère, on l’aura compris dès le titre, ne passe pas depuis le 23 décembre, quand j’entends dans un même souffle le premier Ministre annoncer que la déchéance de la nationalité pour les bi-nationaux serait incluse dans la Constitution et refuser la co-officialité de la langue corse en Corse au nom des « valeurs de la République ». Valeurs fluctuantes, c’est le moins qu’on puisse dire, au gré des enjeux électoraux.
C’est à bon compte qu’on les dresse contre les langues minoritaires, ces valeurs, et qu’on les récuse quand des « gens de gauche » osent s’indigner de cette mesure absurde, inique, honteuse (les mots me manquent) qu’est la déchéance de la nationalité : là les « grandes valeurs » ne servent qu’à « s’égarer ».

Presqu’un mois après, je suis un peu plus calme grâce à Abdellatif Laâbi* entendu à la radio. Disant la force de la poésie, à Jean-Pierre Siméon** aussi. Toujours se référer à ce qui nous habite par des voix sans appel. Parce que l’écriture est plus forte, qu’on ne peut pas se taire même quand on doute toujours de la pertinence de la prise de parole.

Alors Laâbi disait l’autre jour la richesse de plusieurs langues conjuguées dans sa langue, la construction de l’identité tout au long de la vie, l’identité conçue comme création continue. Et le danger terrifiant du « pur » qui se réveille.

Cette question de la bi-nationalité, de double (triple, quadruple…)-cultures*** est essentielle et va bien au-delà du débat qu’on nous agite pour nous détourner encore une fois de véritables enjeux sociaux qui mériteraient toute notre attention (et nos combats…).
Neuf mois de prison pour des syndicalistes, l’armée contre des paysans bientôt sans terre en Loire-Atlantique – les chœurs de cette même armée entonnant Le temps des cerises place de la République, le confusionnisme nous enterre -… entre autres enjeux majeurs d’une actualité qui les pousse toujours plus loin sur les bas-côtés.

Oui, elle va loin, très loin, cette histoire de déchéance

C’est le rêve du « pur » qui revient, sous-jacent. Une langue pure, apurée de ses références vulgaires aux langues minoritaires, un pays apuré de ses origines troubles. Va pas rester grand-monde dans un monde pur.

C’est une fois encore l’orgueil majuscule de la nation française qui relance : être Français c’est être plus, et mieux, que tout autre. Ce n’est pas le fait du hasard (qui a choisi son lieu de naissance ?), cela se mé-ri-te. C’est plus et mieux que gascon, que corse ou que breton. C’est mieux que teuton aussi, et puis c’est nettement mieux qu’espingouin ou rital. Et c’est quarante milliards de fois plus et mieux qu’Arabe. Ça c’est clair.

Pour me détendre un peu, je me suis amusée à déchoir, au fil des jours, à lire le journal, tous ceux qui mordent la ligne rouge des valeurs de la République : ceux qui grugent le fisc (surtout s’ils ont des noms pas bien gascons, genre Lagerfeld), celles qui prennent des taxis à mes frais… Allez zou, vous êtes déchu-e-s. Vous méritez pas. Voilà. Je vous déchois.

Janvier 2016

Cérémonie de vœux

J’y ai toujours cédé avec un vrai plaisir.
C’est une habitude prise enfant où l’on me faisait envoyer des cartes à des parents éloignés, que pour certains je ne rencontrerai jamais. Tonton Jean et Tantine Andrée à Lorp Sentaraille ou la cousine Zouir à Alger.
Je m’en suis toujours « servi » de même pour entretenir de loin en loin un vague lien avec celles et ceux dont la vie m’avait éloignés.

Cela fait cinq ans que je traîne la patte. Je me vois de moins en moins souhaiter des vœux de belle année quand je pense savoir que le pire est certain, qu’on y va, dans le mur et tout droit, désormais sans détours.
A moins qu’on ne monte vivement sur les freins, mais ça n’en prend pas le chemin.

Alors il ne nous reste plus qu’à nous souhaiter dans un chaleureux entre-nous des voeux de bonne santé*, resserrés au plus chaud de nos doutes ou de nos convictions, dans nos abris respectifs. Et ça, ce « resserrement » qui dit l’angoisse de temps non plus incertains, mais plus que certains, voilà qui ne peut nous satisfaire.

Reçu ce jour des voeux utilisant une phrase de Romain Rolland : « Même sans espoir, la lutte est encore un espoir ».
Voilà, il est là le noeud de ma non-cérémonie de voeux de cette année : l’espoir.

Janvier 2016

 

Yves Rouquette, écrivain public

J’ai dix-sept ans et des poussières quand je rencontre Yves Rouquette. Je m’apprête à passer le bac, l’occitan en option. Je cherche des textes à présenter dans une anthologie de poésie occitane à la bibliothèque de mon lycée. Je tombe sur « L’écrivain public ».
J’aime le texte, beaucoup, je ne sais rien de l’auteur. Je le rencontre quelques mois après dans le cadre de Rencontres internationales de poésie contemporaine organisées par l’Université de Toulouse-Le Mirail et Serge Pey. Je bafouille quelques mots. Je dois dire avec un enthousiasme brouillon pourquoi, comment, cette langue m’habite, même si je ne la parle pas, – je ne me souviens pas vraiment de ce que j’ai pu dire -, mais je me souviens que Rouquette me répondit ce jour-là : « Sem foututs, petite, mais c’est pas une raison pour abandonner ».

Vingt ans après, me voilà installée à Sète, ville de naissance d’Yves Rouquette, et j’y prends une caméra. La lumière, les gens… la pratique de l’écriture ne suffit plus, il me faut donc filmer. Arrivant dans cette ville nouvelle, j’achète le premier mois un livre d’Yves Rouquette et du peintre Pierre François, « Sète ». Puis je rencontre Pierre François : je le filme, pour un documentaire sur les Joutes nautiques. L’année suivante, je monte dans les terres d’Yves Rouquette à Camarès : je le filme, pour un documentaire sur le rugby. Je ne vais peut-être pas arriver à rendre compte en quoi ces rencontres sont pour moi fondamentales : avec ces deux hommes, et avec leur travail, je m’accorde et j’essaie depuis d’accorder mon travail. C’est une filiation que je revendique et qui est, pour moi, une exigence constante : l’honnêteté, la fidélité, la capacité à regarder et, donc, à admirer. Et la volonté, sans cesser, de parler des peuples, des identités, des cultures.

Après ce premier entretien filmé avec Yves Rouquette, j’en ai eu un autre pour un film suivant et, repartant, j’avais la sensation que je pourrais ne pas en finir de le filmer. Monter chaque année à Camarès pour discuter avec lui en filmant. Cela aurait pu être…

Je me suis demandé en quoi et pourquoi ces entretiens avec Rouquette me semblaient importants : j’avais l’impression, à chaque fois, d’être au pied d’un monument humain de savoirs, savoirs « populaires et savants », tous mêlés, imbriqués à sa vie et à celles de ceux et celles qui l’entourent, un savoir puissant fait d’une vie passée à regarder, à prendre, saisir et admirer. Pas un savoir qui regarde de haut et dissèque. Un savoir dans ses mains ouvertes devant lui et qu’il nous faut, à notre tour, saisir. Une encyclopédie humaniste.

Il dit le peuple, “l’ordinaire du monde”, et nous le rend sacré. Ses phrases nous accompagnent et nous relancent, nous avivent le regard, l’esprit, affûtent nos consciences. Sa parole est libre, sa mémoire vive, ses emportements nécessaires.

Là encore, je ne vais pas savoir dire à quel point son oeuvre me semble importante, nécessaire, primordiale. J’essaie : Yves Rouquette est un poète contemporain majeur. Point barre. Parce qu’il écrit en occitan, il faudrait à chaque fois souligner le majeur trois fois parce qu’on ne nous croirait pas.
Pour moi, Yves Rouquette est aussi important que Gilles Deleuze, qui est aussi important que Joan Bodon, qui est aussi important que René Char, qui est aussi important qu’Albert Camus, etc. Bref. Pour moi, Yves Rouquette est important. Et pour tant d’autres. Par la liberté d’une pensée en marche, continue, exigeante.

Nous lui devons souvent plus que nous croyons, dans ces terres communes des “Midis” occitans. Une géographie aimable, “cordiale” qui, par les histoires qu’il nous narre, nous aide à comprendre pourquoi nous nous sentons familiers de ces pays. Pourquoi nous sommes de là et quelle richesse cela représente. Et en quoi cette parole qu’il porte, comme « on porte le feu », et qui nous habite, est universelle.

Janvier 2012

Pierre François, peintre public 

à Robert

Je n’arrive pas à me souvenir de quand ni comment j’ai rencontré l’œuvre de Pierre François. J’ai l’impression que son nom, son univers me sont familiers depuis toujours ; les pochettes des disques Ventadorn, des revues occitanes, les livres d’Yves Rouquette sûrement. Mais je ne sais rien de l’homme. Quand j’arrive à Sète, je crois même savoir qu’il habite à Saint-Clair. C’est un grand peintre donc il habite à Saint-Clair. Logique. Ma foi…

Très vite je rencontre Robert, son « petit-grand » frère. Et par Robert, je rencontre une fratrie, les « frères François » ; une histoire, le Sète de leur adolescence. La rue Lazare-Carnot, le garage du père, la table ouverte de la mère, les gâteaux de la pâtisserie Biosca, le grand aîné Jacques Rouré, les Dauphins du FC Sète, le bateau du grand-père Strina, l’amitié d’Yves Rouquette, les premiers pas de Petit Bobo, les « petits dessins » de Pierre, les recettes de Maryse, les calendriers de chez Gaujal, les disques de Suc et Serre, la poule rousse teinte en bleu…

Et puis, par Robert, je rencontre une éthique. Une exigence. Une émotion aussi.

Enfin, par Robert, je rencontre Pierre François. Je n’ai à lui dire que : « J’aime ce que vous faites, je l’aime avec le cœur, ça me touche là, direct, tout droit ». Bon, bien sûr je ne le lui dis pas.

En rencontrant Pierre François, outre le fait qu’il n’habite pas à Saint-Clair mais qu’il reste locataire en sursis de la même habitation depuis plus de 40 ans, je rencontre une cohérence. L’homme est l’œuvre. Le même, la même.
Robert me dit : « Comme on est, on s’exprime ». C’est l’évidence. Il y a en cette matière, celle des arts, tous les arts, beaucoup de duperie, d’esbroufe et d’insincérité. Cela parle de leurs auteurs et cela en dit beaucoup. Et ça aide à faire le tri.

L’œuvre de Pierre François parle pour l’homme, et nous parlera longtemps. De lui et de nous. De lui, homme bon, beau et lumineux. Et de nous qui voulons, qui croyons que l’humanisme – le désir de l’autre, de son autonomie et d’un avenir collectif possible – est le seul moteur, puissant, pour continuer à vivre, malgré tout. C’est l’humanisme foncier de sa peinture qui m’a atteint comme rarement une œuvre peut étreindre celui ou celle qui l’approche. Parce qu’il était un peintre majeur, un peintre qui éclaire la vie comme le font les poètes.

Pierre François, c’est aussi la rencontre avec cette ville dont il est, dont il est fait, qu’il nous a proposée comme une utopie toute sa vie peignant. Marcher dans Sète, c’est se mettre dans ses pas, ses couleurs, sa lumière, cette utopie. Toujours en péril, évidemment.

Depuis sa mort, je chantonne une chanson de mon adolescence que j’avais presque oubliée, «Chanson pour le maçon » de Nougaro : « Jacques Audiberti, dites-moi que faire / Pour que le maçon chante mes chansons ». Il aurait pu tout aussi bien poser la question à Pierre François. Pierre François peignait le monde pour tout le monde, il était « peintre public » comme « l’écrivain public »d’Yves Rouquette.

Pour tout cela, cette cohérence, cette justesse, cette gaieté, ce sens du tragique, cette liberté et cet humanisme, Pierre François est pour nous, qui sommes plus jeunes que lui et admiratifs de l’œuvre et de l’homme, un repère. Lui qui ne s’est jamais posé autrement qu’en lui-même, sans volonté d’être autre chose que cette multitude de propositions artistiques offertes à toutes et à tous, il restera un guide, un phare. Une lumière.

février 2007

voir le film Pierre François en son jardin ou L’enfance est un art :
https://vimeo.com/159044657
code : PF7

Ici, Sète, pour moi

Ce texte est paru dans une version plus courte dans un livre “Sète au coeur, des mots et des couleurs” realisé par Jean-Jacques Gény

Alors Sète.
Sète, quand j’y arrive c’est par la Pointe. Le film d’abord, puis le quartier. Sur la « pointe » des pieds. Ne pas déranger. Si, si, des gens habitent là. Et nous qui visitons, pas. Voilà, ça c’est une base, une règle. Elle est posée.

Puis dans la même matinée, mon guide se souvient du Social. On se gare à l’Hospitalet. C’est l’automne. Il n’y a quasiment personne. On doit être dimanche. Oui, c’est ça, un dimanche, puisque le soir il faudra retourner au pays, s’en aller travailler.
Bon, ç’a été beaucoup dit mais à mon tour de l’écrire, c’est beau. De la Pointe au Quartier Haut. En passant, en partant, par la plage de galets, la crique de la Nau.

Je reviendrai.
A peu près chaque année. Comme ça, une heure ou deux. Une fois au théâtre, celui où y a la mer, et l’autre au cinéma. Comme ça. Des occasions.

Puis, quand il a fallu déménager, j’ai dit : « Sète ». Par le train. « Sète, ici Sète ». J’aime la gare de Sète. Je ne dirais pas comme Dali de Perpignan qu’elle est le centre du monde, je préfère, et de loin, qu’elle reste décentrée. Comme un peu à l’écart. D’herbes folles entourée. Et d’une grande enjambée, revenir à la Pointe, sauter la voie ferrée.

C’est septembre quand je m’installe. Tout le mois je me longe. Clovisses, huîtres, daurades… Et j’arpente les rues, le livre de Rouquette et François comme un guide à la main, pour me tenir la main. Leur « Sète », depuis, qui ne me quitte plus et que j’offre à tout va, à qui le vaut et l’aimera.

Un moment de doute, quand même. S’installer en terre étrangère, ne pas être de là. C’est la première fois que ça m’arrive. Et c’est pas si facile. Non pas qu’on soit mal accueillis, oh ! que non. Mais il faut savoir « ne pas être de là ». Il faut savoir le faire. Et ne jamais y croire, qu’on veut être de là. C’est ridicule, puisqu’on est d’ailleurs. Moi, par exemple, je suis de la campagne de Toulouse. Toute ma vie je serai de là-bas. Tout en vivant ici. Il est où le problème ? Il n’y a pas de problème.

Donc savoir vivre, savoir vivre ici tout en étant de là. Et poser des questions. Et chercher à connaître, les vents, le sens des vents, les gens, le goût des gens. Ça prend un peu de temps. Ça tombe bien, pour la première fois, j’en ai du temps. Je vais peut-être même en faire mon métier. Filmer. Filmer les gens en prenant tout le temps. Le temps nécessaire, le temps de se reconnaître et le temps de s’aimer.

Moi, ce qui m’attache ici, c’est la lumière, y a pas à dire, la lumière. Mais les gens. Surtout les gens. Je pourrai les énumérer mais je le ferai pas. J’en oublierai. Ces rencontres autour du comptoir, essentiellement, ces rencontres de rien, ces paroles de rien, de presque rien qui mises bout à bout font un tout. Une vie. Une vie de plaisirs où le tragique n’est jamais évacué. Quand un manque, il est là, présent, toujours, ça c’est vrai. « Es maï mort », oui, je crois qu’on ne s’en va vraiment que quand les autres s’en vont, à leur tour, aussi, « es partit ».

Ce qui me manque ? Un peu de combativité, peut-être. A Toulouse on était à côté de l’Espagne et même les mémés… Bref. La castagne. Ici, cette vie de brochettes en terrasse, de pastis dans les tubes, d’odeurs de la mer et dorés au soleil… tout cela attaque sérieusement le désir et le goût de la lutte. Je trouve. Attention, pas la lutte tristounette des manifs en cortège où l’on ne chante plus. Non, la lutte joyeuse, la lutte pour la vie, collective, enchantée quelquefois.

Mais bon. Bien sûr je ne regrette pas.

Je me souviens même déjà, déjà un souvenir, d’une Saint-Louis bouleversée à passer voir les joutes assise sur le quai, à danser des rock’n’roll sérieusement allumée, à râler contre la « fériaïsation » branchée, bruyante et technoïde et à me régaler d’un petit apéro place de l’Hospitalet à l’écart des soirées véhipé…

Tout ça pour terminer quelques semaines après en attaquant l’automne à la case arrivée, à la Pointe, autour d’une tablée, et un de la tablée qui me demande un texte que voici, que voilà, sur ce que c’est quoi Sète, ici Sète, pour moi.

 Automne 2007

Ne laissons pas célébrer Vilar, peinards, accoudés aux comptoirs de vernissages mondains.

 

« Pour moi, le peuple, c’est mon père… » J.V.

Il n’y a pas plus urgent, à l’occasion du centenaire de sa naissance, de rappeler les valeurs et les convictions – et les remises en cause – qui ont guidé la vie et l’œuvre de ce fils de boutiquier sétois de la rue Gambetta et qui, jamais, n’oublia cette origine-là.

« J’ai compris qu’il fallait d’abord savoir pour quel public on désirait jouer, c’est-à-dire travailler. (…) Il faut savoir pourquoi on fait du théâtre et en déduction, il faut savoir pour qui. Je sais, personnellement, pourquoi et pour qui je travaille : pour les classes laborieuses. Est-ce que cela n’est pas suffisamment clair ? » (1962)

C’est le bel héritage que nous lègue Vilar. Avec, en soubassement, une rigueur morale, une cohérence exigeante au service d’une vision du théâtre profitant à tous, du moins au plus grand nombre, le sortant de ses lieux confinés pour le mettre en plein vent, renouant avec ses sources grecques de fête populaire. Cela fut un travail constant, et ô combien tenace, en s’appuyant sur les réseaux associatifs de l’époque, les groupements de jeunes, d’ouvriers, d’employés.

A partir de là… que chacun, que chacune juge si, en matière de politique tout court, de politique culturelle ou de pratique personnelle, ceux qui aujourd’hui font de Vilar leur propre étendard sont en capacité de le porter bien haut, dans ces lieux de culture devenus des couloirs du pouvoir.

Qu’aurait pensé Vilar en entendant des maires de cités balnéaires parler de culture comme « vitrine touristique » d’une ville ?

Qu’en aurait-il pensé ? Il suffit de le lire :

« Où nous conduit cette festivalomanie, (…), cet orgueil des cités à vouloir être autre chose qu’une ville d’eau ou une ville du vin (…) ? (A propos du festival d’Avignon) Voilà que son prestige même n’a servi qu’à l’inclure dans un service de tourisme entre les eaux de Vichy, les pin up de Cannes, les fleurs monnayées de Nice. (…) Moi, je veux bien. Mais je suis peut-être un peu en droit de ne pas être d’accord. (…) Je quitterai Avignon le jour où on croira bon de créer un festival en toute ville historique. Et non pas, parce que la concurrence est dangereuse, mais parce que cela prouvera que l’on nous a mal compris. » (1950)

« Il s’agit maintenant de savoir si ces festivals ont fait leur temps. (…) Il s’agit de savoir ce qu’ils ont désormais dans le ventre. (…) Que représentent ces festivals de l’été aux yeux du public ? Tourisme ? Passe-temps d’un soir ? Nuit d’été dans des enceintes historiques ? Beaux costumes dans des éclairages ad hoc ? Esthétisme des petits loisirs ? Shakespeare en veux-tu-en-voilà ? Perception des taxes municipales ? Accroissement des recettes des commerçants ? Tout le monde est heureux, tout le monde se réjouit, c’est parfait. Cependant, est-ce que les festivals n’ont d’autre ambition que de faire désormais partie de la panoplie du bonhomme moderne : frigidaire, télévision, 2 CV ? (…) Il (l’artiste) ne joue bien son rôle, il n’est utile aux hommes que s’il secoue ses manies collectives, lutte contre ses scléroses, lui dit comme le père Ubu : merdre ! » (1964)

Car pour Vilar, Avignon n’a existé que par défaut, parce qu’il n’y avait plus de théâtre de tréteaux, parce que le théâtre s’était enfermé et qu’il voulait, à toutes forces, retrouver un public populaire. Pour ce faire, il a multiplié les tournées et les représentations du TNP (Théâtre national populaire) et a fait d’Avignon un lieu « d’humanisme concret » comme il le souligne, lorsqu’il évoque les Rencontres internationales de jeunes qui s’y tiennent depuis les débuts, en 1947.

Si chacun, qui se réclame aujourd’hui de Vilar, pouvait méditer son témoignage profondément, véritablement, en se demandant quel a été, quel est et quel sera son rôle pour mettre en œuvre dans sa propre vie les convictions que portait Vilar plutôt que de les détourner à des fins de basse propagande et de vœux plutôt vains…  ce serait beau… et cela bouleverserait radicalement le « paysage culturel ».

Et ce serait un autre monde que celui dans lequel nous vivons, où la culture est devenue outil de promotion sociale, de distinction personnelle et de séparation des classes. Où l’on se trimballe de vernissages en coquetails, dans le chaleureux entre-soi de ceux qui ont fait de la culture leur rempart et non, comme ce fut le cas de Vilar, un sacerdoce exigeant, pauvre et, tout compte fait, peu gratifiant dans sa quête d’une culture populaire « comme entraide et non comme aumône ».

A Sète, où l’on se prépare à « célébrer dignement » ce centenaire, j’entends dans un bar : « Nous on s’en fout, mais pour ceux de la culture, c’est un gros projet ». Dans ce « nous », j’entends « peuple ». Dans « culture », j’entends un autre monde, éloigné, distinct. Distingué. Ce que Vilar nous a appris, doit continuer à nous apprendre, c’est à ne jamais se satisfaire de cette distinction :

« Il s’agissait, dans la société divisée de ce temps, de retrouver non pas un auditoire, mais un public ; non pas des snobs et des intellectuels, mais la foule. (…) un public de toutes les classes, de tous les horizons sociaux. » (1948)

Le travail reste à faire. Sans relâche. Voilà ce qui doit être au cœur et à l’esprit, quand on fait « œuvre de culture ». Ces traces vilariennes ne resteront vives qu’à la condition qu’elles soient labourées par des gens honnêtes, d’abord envers eux-mêmes, et qui savent la tâche ardue. Car il faut rappeler que Vilar fut attaqué de toutes parts, rama toute sa vie à contre-courant, et mourut dans un relatif abandon.

« On voudra bien admettre qu’il est extrêmement ingrat d’être responsable pendant douze ans d’un théâtre populaire et d’une culture populaire par le théâtre au sein d’une société qui, de toute évidence, ne l’est pas. » (1963)

Alors… tant mieux si Vilar, à l’occasion du centenaire de sa naissance, revient au goût du jour… Tant mieux. A condition que chacun, qui a « affaire de culture », y voit l’occasion de réfléchir à sa propre pratique. A condition que la célébration de cette naissance ne soit pas l’enterrement de première classe des valeurs qui ont animé sa vie entière.

mars 2012