Archives de catégorie : Lire les textes des années précédentes

Le regard, la voix et la conscience

Quelquefois, j’essaie d’imaginer, visuellement, le cimetière que doit être le fond de la Méditerranée. Quand je suis allée à Dachau avec des lycéens, je n’ai rien ressenti sur le moment. Et je m’en suis voulu. Mais trop propre, trop « beau » à filmer, temps clair, soleil, diagonales de bâtiments sur fond de ciel bleu. Le soir dans mon lit, j’ai voulu penser visuellement, concrètement à tous ceux, celles, qui avaient péri là-bas. Je me suis trouvée un peu ridicule.

Deux jours plus tard, dans le petit mémorial de Gusen, une pièce annexe, une petite trentaine de mètres carrés, un four crématoire en son milieu, et au mur des photos, des rubans, des plaques, des noms. L’émotion m’a submergée, j’ai filmé une demie heure sans interruption tous ces noms, ces objets, ces petites pierres en sanglotant tout du long.
Il m’avait fallu « voir ».

Des historiens peuvent expliquer pourquoi il n’est pas toujours exact de comparer les époques.
Mais cela fait un an que je rumine sans oser l’écrire qu’il me semble qu’on est en train de se faire un revival années 30. J’ai peur de me tromper, parce que je n’y connais rien et que dans les années 30 je n’y étais pas pour voir. Mais quand même…
Ces yeux fermés, cette suffisance haineuse et enflée d’une Europe repliée sur ses aigreurs, cette injonction à la « discrétion » pour une partie de la population, ces appels sans conscience à la séparation, à la ségrégation… Et surtout cette indifférence inouïe à ce tombeau qui s’emplit jour après jour de milliers de corps morts, dans cette même mer dans laquelle nous nous baignons, je le rappelle, l’été durant, en bikini ou maillots longs… Comment ne pas y penser ? Comment ?

Il y a toujours eu des consciences et des voix pour dire au plus tôt ce que nous ne voulons pas voir, ou regarder. En ce moment elles sont italiennes ou grecques. Dans un siècle on dira qu’ils étaient des Justes, mais cela ne m’apaise pas. L’exception n’a jamais effacé la règle.

lampedusa

Une émission sur les gens de Lampedusa à France Culture cet hiver m’avait secouée. J’étais allée voir devant ma carte de Méditerranée où se situe exactement Lampedusa. Pour penser aux gens de Lampedusa, au médecin de l’hôpital de Lampedusa qui ne s’habitue pas. Je lis cet article du Monde sur les gens de Catane, en Sicile, qui savent honorer les morts à défaut de pouvoir sauver les vivants. J’écoute ce jour Gianfranco Rosi parler de son film tourné à Lampedusa et qui sort aujourd’hui, Fuocoammare. Et j’entends dans cette émission la voix (j’allais écrire de Primo Levi !) d’Erri de Luca* dire un de ses poèmes, Mare nostrum :
« Notre mer qui n’est pas aux cieux
A l’aube tu as la couleur du blé
Au coucher du soleil, celle du raisin et des vendanges
Nous t’avons semée de noyés plus 
Que n’importe quelle époque de tempête. »

Septembre 2016

  • Pour le lire, aller ici. Et pour l’entendre, aller là.
  • Ah… et au fait… Nos ancêtres les Wisigoths… Non, bon, c’est bon, on s’arrête là sur l’identité. Pour rappel, lire ici.

L’enfermement, de la taille 38 à la mode du long

J’ai passé tout le mois d’août à ronger mon frein. Non, non, je n’écrirai pas sur la mode du long sur les plages de France. Je refuse d’entrer dans des débats « à la con » et celui-là, dans mon refuge très catholique haut-garonnais, m’a paru bien pervers dès son apparition à travers les ondes du poste, retranchée dans une cuisine tranquille et fraîche.

Et j’ai prié pour qu’il ne dure pas l’été, tout en sachant, d’expérience, qu’il nous emporterait jusqu’aux déchirements politiques et sociaux de la rentrée. Les débats « à la con » sont souvent les plus longs.

Et pis, bon, voilà, au seuil de septembre, je craque, en entendant qu’on brandit imprudemment le sein de Marianne face aux voiles de Fatima. Pourquoi s’émouvoir du lyrisme qui empoigne ce sein allégorique dénudé ? Parce qu’on n’aura jamais entendu autant d’hommes défendre les droits des femmes. Les mêmes qui les conspuent dans leurs assemblées politiques communes. C’est indécent et salissant, au prétexte d’élections à venir.

Et je me dis, et me redis, que ce sont toujours les hommes qui habillent et déshabillent les femmes, à loisir, à volonté. Pour des causes toujours plus foireuses.

En court et décolleté plongeant, nous risquons les regards insistants, les quolibets, les mains au cul voire le viol. En couvrant et bien long, l’ostracisme et, dernier refuge dans notre Sud-Est profond d’une mixité de filles, la gratuité de la plage refusée. Dans les deux cas, c’est l’espace public et la liberté de nos mouvements qui « nous » est entravée, de jour comme de nuit.

Enfermées dans des codes vestimentaires qui rejettent nos formes ancestrales – ma mère regrettait vivement les temps de Renoir ou Rubens où les femmes en chair s’alanguissaient sur les couches -, l’oeil rivé aux variations de l’aiguille sur la balance, à la mèche blanche qui profite du temps qui passe, à la ride là au coin qui cligne et souligne les ans, comment dire l’oppression des femmes qui s’habillent en court et balconnets qui pigeonnent ?

Comment dire aussi la pression exercée sur celles qui, tombant le voile, croient que c’est ainsi que l’on est femme et libre ? En deux pièces obligées, cigarettes aux lèvres et buvant tard dans les bars en soirées ?

Pas forcément par là qu’elle passe, la libération, les filles. Aussi, bien sûr, mais pas forcément. Elle passe par la parole conjointe que nous pouvons avoir, ce plaisir des femmes entre elles, plaisir qu’on veut désormais nous empêcher de prendre ensemble sur nos plages communes.

Août 2016

  • Et pour une analyse de même tonneau mais bien plus argumentée, on peut aller lire ici.

Pèlerinage à Avignon

J’y tiens, une fois l’an.
Je tiens à dire à Avignon*, c’est pas correct correct, en parisien on dit « En Avignon et En Arles » en prononçant bien le N, mais c’est un occitanisme et comme nous pouvons nous réclamer du vocable, profitons-en, car oui on est aussi Occitans dans le Gard, en Provence, en Vaucluse, en Arles comme en Avignon. En Catalogne, par contre, ça se discute…

Alors donc une fois l’an, je sors de la gare d’Avignon, je traverse le boulevard circulaire par les passages cloutés et je franchis la porte qui mène à la rue de la République et à la montée vers le Palais des Papes dans la cour duquel en plus de vingt-cinq ans de pèlerinage, je n’ai jamais pénétré. Faudrait quand même…
Je marche dans les pas d’un de mes papes, Jean Vilar, je regarde le programme de sa Maison, à droite de la place de l’Horloge, je choisis ma conférence et le jour où il fera le moins chaud et je prends mon train. Et je suis heureuse.
Je me retrouve familière des lieux, un peu de permanence dans la vie, je vous jure que c’est bien.
L’impression de marcher dans les sillons creusés par d’autres avant moi, j’ai la nostalgie d’une époque que je n’ai même pas connue, je deviens ma mère amoureuse de Gérard Philipe et admiratrice de Maria Casarès. Révérence gardée envers Albert Camus.

Assise dans la cour de la Maison Jean-Vilar, j’entends Roland Gori. Après Robin Renucci, c’était mon choix de l’année. Je regarde celles et ceux autour de moi. On a vieilli, ils ont vieilli, ils étaient déjà plus vieux que moi il y a 20 ans, ils le sont toujours, le public des conférences. Et nous sommes les mêmes. Je m’effraie de cela, de notre entre-nous, plus de vingt ans à aller entendre ici et là décrire le monde tel qu’il ne va vraiment pas. Pourquoi ? A quoi cela sert-il ?

Roland Gori et Bernard Lubat lancent cette année un pont d’Avignon à Uzeste avec un manifeste des Œuvriers nous incitant à nous mettre Debouts. Uzeste aussi sur mon parcours festivalier de l’été lorsque j’étais plus jeune. Uzeste, Avignon m’ont formé la pensée… et m’ont forgé la marche.
(Uzeste qui est occitane aussi, d’ailleurs, mais l’Aquitaine, le Val d’aran tout comme le Limousin, le provençal et le vivaro-alpin ne jouent pas dans notre cour restreinte à des limites administratives. Pour celles et ceux qui n’ont pas une idée bien nette des contours, la vastitude de l’Occitanie, c’est ici).

Mais bon… quand même, ça plombe cette histoire d’écouter des conférences et de se conforter dans le fait qu’on a bien raison de penser ce que l’on pense. L’université populaire tout au long de la vie, c’est bien, mais…

Mais bon… j’y reviendrai à Avignon, chaque année que je pourrais. Parce que j’y prends plaisir et que j’y suis bien.

En rentrant le soir de ce 14 juillet, je regarde les nouvelles et je lis qu’un camion… et j’ai toujours eu très très peur des camions. Quand ils traversaient mon village, petite, je me collais au mur et je n’avançais plus tant qu’ils n’étaient pas passés. Aujourd’hui sur l’autoroute, ma vigilance ne faiblit pas quand je les vois tout autour de moi, frêle embarcation.
Alors du coup, ma sensation de décalage total, absolu avec le monde tel qu’il nous pète régulièrement à la gueule, à mon retour d’Avignon ne peut que s’affirmer toujours plus.

Mais bon… penser, ça aide, et ça aide notamment à penser.

Donc… Retour à Roland Gori*, qui écrivait après le 13 novembre dernier : « Dans une société dénutrie des valeurs existentielles, n’importe quel gang, comme ce fut déjà le cas dans notre histoire, n’importe quelle association criminelle pourra répandre au sein de populations désespérées un mythe quelconque, d’autant plus dangereux qu’il sera simpliste et « totalitaire ». Comment ne pas évoquer Simone Weil, philosophe catholique et révolutionnaire, écrivant face au nazisme  : « On dit souvent que la force est impuissante à dompter la pensée ; mais pour que ce soit vrai, il faut qu’il y ait pensée. Là où les opinions irraisonnées tiennent lieu d’idées, la force peut tout. Il est bien injuste de dire par exemple que le fascisme anéantit la pensée libre ; en réalité c’est l’absence de pensée libre qui rend possible d’imposer par la force des doctrines officielles entièrement dépourvues de signification.  »

Juillet 2016

  • C’est Rouquette, Yves, qui me l’a appris, dans un livre inestimable et désormais introuvable sauf dans quelques librairies rares, Midis, petite géographie cordiale, éd. Loubatière.
  • On peut lire son texte en entier ici, c’est le deuxième dans la série des textes publiés le 17 novembre dans L’Humanité.

Le mépris

Immédiatement dans la tête, rien qu’au titre, une mélodie se fait entendre, elle est de Delerue : tadadidadida, tadadidadida, tadadidadida… et ici interprétée par John Zorn.

Bon, ben ce n’est pas de musique qu’il s’agit, ni de cinéma. De littérature, à la rigueur. De Stendhal peut-être, du XIXe siècle et du mépris du peuple*. Qui n’a rien de nouveau et qu’un Emmanuel Macron dans son costard n’inaugure pas, mais reproduit. C’est sans fin que le mépris nous gifle dans les propos de ceux qui pensent à « nous » gouverner. Ce sont des imaginaires du peuple qui s’expriment en ces occasions, et ils sont pas « jo-jo » ces imaginaires quand ils nous sautent à la gueule ; nous apparaissons comme une masse informe somme toute assez faineasse, quelquefois illettrée, et possiblement dangereuse par nos hoquets compulsifs de révoltes infantiles. En gros.

Mais bon, pour donner raison à Macron, et vu que ce n’est pas en alignant des mots sur ce blog que je compte renouveler ma garde-robe, je vais faire ma « faineasse ». Noël Mamère, dans son blog de Mediapart*, nous le fait court et juste. Alors je cite :
« Pour sortir de ce capitalisme, qui dévore les hommes et la planète, remettre en cause les modes de production et de consommation ne suffit pas, il faut aussi en contester sa logique fatale de la domination sociale.
Il y a donc bien un combat autour de l’identité, mais ce n’est pas celui que nous vendent les marchands de peur, de l’Autre, du musulman ou de l’immigré, de l’Arabe ou du Noir… C’est un combat autour de l’identité sociale, contre ce mépris de classe et de caste,  qui s’est mué en un racisme social touchant les jeunes issus de l’immigration coloniale, les habitants des quartiers populaires, comme les ouvriers et les employés jetables et corvéables à merci. Nous avons toutes et tous un même adversaire : la bourgeoisie financière, fusionnée avec ses mandants d’Etat et renforcée par les grands médias au service de la même morale ambiante, fondée sur le mépris social.
Nous revendiquons d’être ringards au côté de Ken Loach, contre les ministres de la Star Academy, qui aiment les costards, les Rolex, la Loi Travail et son monde. »

Ces petites piqûres de rappel irritent mais font du bien : nous ne sommes pas du même monde et c’est la raison pour laquelle nous ne voulons pas le même monde.

Et sinon, cela a-t-il à voir avec le mépris ? Je le pense. Avec l’indifférence tout au moins. Si la Seine menace par ses crues, il fait beau en Méditerranée et les traversées s’y font plus nombreuses. Et on y meurt toujours. J’assistais ce lundi à la remise de la légion d’honneur à un résistant et déporté sétois filmé il y a deux ans. On redisait lors de la cérémonie pour la énième fois que nous étions là pour que « ça » n’arrive plus. « ça » arrive tous les jours. Là aussi, un rappel, infime, modeste, à nos échelles, anonymes : ce qui se passe autour de nous n’est pas supportable.

Juin 2016

  • On peut lire pour rapprocher nos siècles : La nature du peuple, Les formes de l’imaginaire social (XVIII/XXIe siècles), Déborah Cohen, coll. La chose publique, éd. Champ Vallon.
  • et pour lire l’article de Noël Mamère en entier, c’est là.

 

Le sens de la fête

C’est l’été, le retour des festivités.
Depuis la nuit des temps, on danse, on chante et on boit sur les places. On se déguise, on brûle le roi, les idoles, les représentations du pouvoir, on moque aimablement les divinités. Toutes les extravagances sont permises. Les débordements condamnés. C’est Carnaval ou la fête au village. C’est le solstice ou la Saint-Jean. On exulte, on explose, on allume les feux. Il en reste des traces dans les Paillasses de Cournonterral, les joutes de Sète à la Saint-Louis, les Corsos des villes et leurs animaux totémiques qui ouvrent les cortèges.
La fête, populaire.
La fête populaire, c’est-à-dire le peuple en ordre de marche, dans le plus grand désordre, qui dit aux grands d’ici-bas leur fait, une fois dans l’année. A Poussan, c’est un peuple en chemises qui dit son désarroi, sa pauvreté aux maîtres du château.

Mais le temps de la fête populaire, c’est aussi le mélange, l’indifférenciation sociale, le social cul par dessus tête. Et le populo et le bourgeois mêlés qui dévalent des rues et des ruelles pour envahir les places publiques, se ruer aux guinguettes, faire guincher les voisines, valser les « étrangers » du village à côté.

Au détour des années 80, la fête s’institutionnalise. Le gros mot. Traduction : le pouvoir refait main basse sur la fête. Il a toujours fait ça, le pouvoir, toujours essayé du moins : les Romains, déjà, disaient qu’il fallait fournir au peuple du pain, certes, mais aussi des jeux. La fête ne part plus d’en bas mais se décide en haut ; non plus tellement de la fête d’ailleurs que du divertissement, au sens que lui confère le Pascal des « Pensées » : divertir, c’est détourner le regard, l’attention des citoyennes et citoyens en leur donnant, au choix, selon sa classe, son rang, son rôle, du show-biz, de la variétoche, de la techno-parade ou des nourritures plus « élevées » pour l’âme, des arts sous toutes leurs formes.

Si, depuis ces années 80, les fêtes de quartiers s’étiolent, on se retrouve avec des gens qui fourmillent d’idées pour animer nos soirées d’été. Ils sont payés pour ça. Bataille d’argent public, de financements privés, entrées payantes ou gratuites, buvettes à rentabiliser. Invitations à gogo pour les « happy few », « vip », bracelets colorés : « t’en as un ? et comment ? et par qui ? ». On est loin de l’indifférenciation, du mélange et du tous ensemble jusqu’à plus soif, jusqu’à demain qu’il faut reprendre le turbin et le « chacun sa place ». Maintenant, même dans la fête, nous ne sommes plus les mêmes, chacun sa musique, chacun sa guinguette, chacun son alcool… chacun son bracelet. Et ceux qui n’en sont pas jalousent, normal, voire pire, tabassent ceux qui la font.

Garder le sens de la fête c’est lui donner un sens, un sens collectif. De sens, la fête n’en a plus quand elle tourne en rond sur elle-même, se brise sur les vitrines, quand les fractures sociales déchirent l’ambiance de nos fêtes les plus conviviales, en font des lieux criminogènes où l’on n’envoie plus les enfants promener.

Garder le sens de la fête, c’est en être de la fête, tous ensemble, la faire, la souhaiter, la désirer, la partager, mais aussi l’organiser. C’est la retrouver, la retirer des mains qui nous l’offrent pour la refaire nôtre. Faisons les fêtes.

Juin 2013

Exercices d’admiration

Poteaux

C’est Yves Rouquette qui m’a confirmé qu’admirer était une bonne chose. J’avais un doute, regarder l’autre d’en bas, n’est-ce pas une manière de s’inférioriser ? Pourtant j’aime admirer. Admirer, ce n’est pas regarder d’en bas, c’est regarder en haut, s’élever par la pensée. J’ai fait une photo que j’aurais bien voulu mettre ici mais les photos d’enfant sur internet, apparemment, il vaudrait mieux pas (pfff…).

Alors je décris : c’est des pitchouns de cinq/six ans qui apprennent à se faire des passes au rugby, la balle va arriver, elle vient d’en haut, l’enfant au premier plan tend ses deux mains et regarde vers le ciel. Un peu flous derrière, deux autres minots lèvent aussi la tête. D’aucuns – athée version anticlérical – m’ont dit qu’elle faisait « religieux ».

Oui la photo dit ce que peut être la religion quand elle fait au mieux : relier ici-bas et regarder au ciel. S’élever*, élever le regard, comme dans une salle de cinéma : je n’avais pas compris jusqu’alors que le rugby est un sport d’élévation, pourtant j’ai aimé filmer les poteaux de rugby comme des cathédrales, couchée dans l’herbe au pied à toucher les nuages.
Alors voilà, j’admire.
J’ai fait des films pour dire ce et ceux et celles que j’admire.
On peut revoir François Liberti, la campagne de Sète. Car on ne le voit pas assez, pas François, le film. C’est par ici.

On peut relire les textes écrits sur Yves Rouquette et Pierre François. Ici et.
On peut voir ce tout nouvel opus mis en ligne réalisé dans le jardin de Pierre en septembre 2014. Je l’appelle Pierre François en son jardin ou L’enfance est un art et c’est ici : https://vimeo.com/159044657 

PF2020

Et on peut aller au cinéma dès demain voir deux comédiens que j’admire, Marion Bouvarel et François Fehner. Le film s’appelle Les Ogres, il est réalisé par leur fille, Léa Fehner, librement inspiré par l’aventure de la compagnie de théâtre itinérante de ses parents, l’Agit. J’en parle .
OgresA la manif de l’autre jour, tous mes copains sétois venus le voir en avant-première m’en ont dit du bien. On a en marchant, figurez-vous, plus parlé de ces Ogres que des lois qui veulent nous manger tout crus**. C’est vous dire si le film porte en lui le désir du partage.
Au plaisir…

Mars 2016

  1. On peut d’ailleurs lire avec profit un petit livre de Robin Renucci et Bernard Stiegler, S’élever d’urgence, éditions Attribut.
  2. Oui, tout crus. L’auto-exploitation dans les grandes largeurs, le miracle moderne en lutte contre les archaïsmes : à écouter cette émission sur France Culture, Les pieds sur terre : Pédale ou crève. « Le travail « uberisé » a un goût de servitude volontaire : l’indépendance portée en étendard n’a de nom que celui de statut juridique. Témoignages d’un livreur à vélo, soumis à la loi des primes et pénalités sur le salaire, et d’une hôtesse de l’air dans une compagnie low cost. » http://www.franceculture.fr/emissions/les-pieds-sur-terre/le-travail-low-cost

Printemps

Oui, re-descendre dans la rue, enfin.
Puisqu’on parle de saisons, et que le printemps arrive : je nous souhaite un joli mois de mai.
Mais on n’a pas encore mis le premier orteil dans un cortège que la radio égrène déjà les suspicions d’immobilisme et de blocages… C’était lundi matin, hier. La (première) manif, c’est demain.

C’est tout le contraire, une manifestation : on se met en branle, en mouvement. Comme au carnaval, voyez, on y apprend à être ensemble. Sur des piquets de grève on en arrive à parler d’autres choses que d’islamismes et de terreurs. On se réinvente du commun. Dans un mouvement social, tout est bon à prendre, puisqu’il y a beaucoup à en apprendre.

Quand les wagons restent à quai, j’ai toujours souhaité aux jeunes gens d’avoir la chance de prendre le train d’un mouvement social, cela conditionne le reste d’une vie : apprendre que la lutte peut être joyeuse et enchantée. Difficile, bien sûr, et il y a à y perdre, toujours. Du temps, de l’argent, quelquefois des amis. Mais on y gagne tant, en savoirs multiples, en chansons et rencontres nouvelles. On fait feu de tous bois sur un piquet de grève et fi des corporatismes. Cela ne dure pas longtemps. Le feu est bref, les reculades rapides, et chacun « rentre vite dans son automobile ». Mais… pour le peu de temps que cela aura duré, certaines, certains auront dévié des routes habituelles et ce sera déjà ça.

J’entends au loin comme un reproche de romantisme.
Une bonne fois pour toutes : oui au romantisme, oui au lyrisme, oui à tout ce qui nous manque tant dans ce quotidien blafard, et souvent mortifère.
Oui, reprendre les rues, il est temps.

Mars 2016

Le retour du Tournoi des VI Nations

Pour tout vous dire, Marion Bouvarel dessine. Elle prend un texte et elle dessine. Là elle vient de m’envoyer un dessin sur la dernière ratatouille (caponata pour être précise) de l’automne dernier (lire le texte Vieillir, dit-elle ).
RatatouilleB

Et ici, nous sommes au pied des Pyrénées, c’est Noël, il fait beau et je vapote du café crème…
NoelB

Nous voilà donc rendus au coeur de l’hiver, même s’il n’y fait pas froid.

Mais peu importe le temps, si on nous laisse les saisons. Juste avant de se réjouir des journées longues du printemps à s’attarder aux terrasses de début de soirées, restons au chaud de nos gîtes, de cette chance que nous avons d’en avoir, au chaud des plats mijotés qui portent des noms du Sud-Ouest, cassoulets, garbures ou alicuits, au chaud des crêpes de la Chandeleur, car revoilà le Tournoi des VI Nations.

Encore des souvenirs d’enfance, et la voix de Roger Courderc toujours dans l’oreille.

Je reste persuadée que mon plaisir d’enfant n’est dû qu’à l’enthousiasme de Roger Courderc. Je ne comprends pas, sinon, pourquoi j’ai tant aimé ces samedis après-midi. La régularité aussi, le fait de prendre et d’avoir rendez-vous.

Ce qui plaît donc toujours, aujourd’hui – c’est comme le retour des daurades dans l’étang, des joutes sétoises dans le Canal royal, des champignons dans les sous-bois ou du Poulain dans les rues de Pézenas -, ce qui plaît c’est le retour de ce qui est connu, de ce qui s’absente et revient.

J’entends à la radio une émission sur les « conservateurs ». En Angleterre, au Québec ou en France. Encore un débat biaisé, mon dieu que je n’aime pas les débats manichéens. Aimer à retrouver ce qui est de saison, ce qui est connu, ce serait être conservateur et vouloir que rien ne change. Parce qu’il n’a pas changé, peut-être, le rugby de mon enfance et celui que je vais retrouver ce samedi ?!
– On peut d’ailleurs regretter (sans dire pour autant « c’était mieux avant ») deux trois évolutions, mais bon… on n’ose plus du coup, de peur de ne pas paraître assez « progressiste » -.

Bien sûr que les choses évoluent, qu’elles doivent évoluer, que l’humain avant de l’être marchait à quatre pattes ! Mais sans que cela nous ôte le droit de dire notre plaisir à faire corps ensemble autour de rendez-vous, de rituels, de fêtes et de saisons, qui ne peuvent revenir que si elles évoluent ! Que ce qui se fige s’éteint et meurt, que ce qui bouge, va et vient, revient toujours plus vif, plus intense et plaisant.
Le rugby est une fête, le tennis*… j’en sais rien… Moi c’est le collectif qui m’émeut.

Faire passer la balle et la voir monter loin. Et revenir chaque année, plantée dans mon salon, à côté d’un plat fumant et de convives reconnaissants.

Février 2016

L’odeur des souvenirs

Le premier effet à devenir fumeuse abstinente, c’est le retour de l’odorat. De quoi plaindre immédiatement les non-fumeurs. La vie quotidienne ne sent pas bon. En fait. Ouvrant la porte de l’immeuble, première agression : des pots d’échappement dont on ne sait pas s’ils ont un problème ou si c’est toujours comme ça, l’odeur. Terrible.

Alors je pense à tout ce qui peut sentir bon, les balades en forêt et la terre mouillée, les roses et le jasmin, tout ce que je vais re-découvrir. Je pense à ma campagne, à celle de l’enfance. Je pense à ma petite maison au pied des Pyrénées. Que vais-je y découvrir lorsque j’y reviendrai ? Et je souris. Immédiatement, me revient l’idée de l’odeur de la cellulose. L’usine à papier de la ville à côté, dont on ne peut pas dire que son odeur soit particulièrement bucolique.

Près d’un mois après, assise sur ma chaise en plastique, un soir, devant la maison à vapoter mon petit « tabac café crème », la voilà, je la sens, je le savais qu’elle me reviendrait, l’odeur de la cellulose. Cela va étonner tous les Commingeois non-fumeurs, mais cela m’a fait plaisir.

C’est une odeur d’enfance, – je fume depuis l’âge de quinze ans -, je n’avais plus senti adulte l’odeur de la cellulose comme je la sentais avant, dans la cour de mon lycée qui faisait face à l’usine (avec les Pyrénées en arrière fond). J’en étais toute émue. Je pense que ça ne durera pas, cette émotion, que la nuisance olfactive va reprendre le dessus, alors je m’empresse de la noter telle quelle.

En préparant mes petites potions moi-même, à la recherche de ce merveilleux goût café crème avec cette toute petite pointe de chantilly qui survient au tirage, et surtout le matin, j’ouvre ma nouvelle commande d’arômes. Et là, immédiatement, j’ai vingt ans et je suis à Toulouse, entre la rue des Lois et la rue du Taur. Je réfléchis. Je buvais des cafés crème à vingt ans ? Je ne crois pas, j’ai toujours été café noir, il me semble. Je rouvre le flacon. Oui, oui, j’ai bien vingt ans et je suis bien à Toulouse entre la rue des Lois et la rue du Taur. Je fronce les sourcils, mon front se plisse. Non, je ne me souviens pas. Un bout de mon cerveau se souvient de quelque chose mais je ne me souviens pas. C’est frustrant.

Oui, oui, je sais. « La madeleine ». Je rouvre le flacon souvent en passant devant le tiroir où mes potions sont enfermées comme Proust trempe sans fin sa madeleine dans le thé. Je m’obstine mais je ne trouve pas. Help, des gens m’auraient connue buvant du café crème ? Témoignez !

Janvier 2016

Déchoir, disent-ils

Il y a la colère, la rage de l’impuissance. J’attendais qu’elle se calme. Elle ne passe pas, elle est juste désormais là, sous la peau, je peux de nouveau tenter d’écrire dans ce vrac d’idées confuses qui tapent à la sortie du cerveau.

La colère, on l’aura compris dès le titre, ne passe pas depuis le 23 décembre, quand j’entends dans un même souffle le premier Ministre annoncer que la déchéance de la nationalité pour les bi-nationaux serait incluse dans la Constitution et refuser la co-officialité de la langue corse en Corse au nom des « valeurs de la République ». Valeurs fluctuantes, c’est le moins qu’on puisse dire, au gré des enjeux électoraux.
C’est à bon compte qu’on les dresse contre les langues minoritaires, ces valeurs, et qu’on les récuse quand des « gens de gauche » osent s’indigner de cette mesure absurde, inique, honteuse (les mots me manquent) qu’est la déchéance de la nationalité : là les « grandes valeurs » ne servent qu’à « s’égarer ».

Presqu’un mois après, je suis un peu plus calme grâce à Abdellatif Laâbi* entendu à la radio. Disant la force de la poésie, à Jean-Pierre Siméon** aussi. Toujours se référer à ce qui nous habite par des voix sans appel. Parce que l’écriture est plus forte, qu’on ne peut pas se taire même quand on doute toujours de la pertinence de la prise de parole.

Alors Laâbi disait l’autre jour la richesse de plusieurs langues conjuguées dans sa langue, la construction de l’identité tout au long de la vie, l’identité conçue comme création continue. Et le danger terrifiant du « pur » qui se réveille.

Cette question de la bi-nationalité, de double (triple, quadruple…)-cultures*** est essentielle et va bien au-delà du débat qu’on nous agite pour nous détourner encore une fois de véritables enjeux sociaux qui mériteraient toute notre attention (et nos combats…).
Neuf mois de prison pour des syndicalistes, l’armée contre des paysans bientôt sans terre en Loire-Atlantique – les chœurs de cette même armée entonnant Le temps des cerises place de la République, le confusionnisme nous enterre -… entre autres enjeux majeurs d’une actualité qui les pousse toujours plus loin sur les bas-côtés.

Oui, elle va loin, très loin, cette histoire de déchéance

C’est le rêve du « pur » qui revient, sous-jacent. Une langue pure, apurée de ses références vulgaires aux langues minoritaires, un pays apuré de ses origines troubles. Va pas rester grand-monde dans un monde pur.

C’est une fois encore l’orgueil majuscule de la nation française qui relance : être Français c’est être plus, et mieux, que tout autre. Ce n’est pas le fait du hasard (qui a choisi son lieu de naissance ?), cela se mé-ri-te. C’est plus et mieux que gascon, que corse ou que breton. C’est mieux que teuton aussi, et puis c’est nettement mieux qu’espingouin ou rital. Et c’est quarante milliards de fois plus et mieux qu’Arabe. Ça c’est clair.

Pour me détendre un peu, je me suis amusée à déchoir, au fil des jours, à lire le journal, tous ceux qui mordent la ligne rouge des valeurs de la République : ceux qui grugent le fisc (surtout s’ils ont des noms pas bien gascons, genre Lagerfeld), celles qui prennent des taxis à mes frais… Allez zou, vous êtes déchu-e-s. Vous méritez pas. Voilà. Je vous déchois.

Janvier 2016