Archives pour la catégorie Petits travaux des petits jours

Faire récits d’ici

Présentation Bufa lo Cèrç e raja l’Orb… et Marius et Jeannette
Premian / 3 mai 2016 / Festival Mai que Mai

Il n’y a pas eu à réfléchir longtemps pour savoir comment je pourrais faire lien entre ce petit « road movie » occitan » et Marius et Jeannette de Robert Guediguian. Mis à part le désir d’un humanisme et d’une humanité commune, je voudrais surtout parler du fait de filmer « son » pays, celui dont on vient, celui dans lequel on vit (qui n’est pas forcément le même. Je le dis parce que cela va sans dire mais de temps en temps il est bon de rappeler qu’être de quelque part ne veut pas forcément dire y être né, même s’il est bon aussi de vivre là où on est né. J’espère que c’est clair…).

Dans les années 60, 70 et 80 des luttes occitanes, le combat pour vivre et travailler au pays, parler sa langue, exposer sa culture nous a fait frères et soeurs des peuples du monde entier en lutte pour leurs identités et la possibilité même de vivre.

Après la rupture universaliste abstraite, festive et friquée des années 80, l’altermondialisme nous a conduit sur ces belles routes de la fraternité et sororité avec les peuples du monde entier mais nous a fait en retour mépriser nos combats locaux, notre « être ici » est devenu subitement ringard, passé de mode, renvoyé aux charrues, aux particularismes, aux soubresauts rétrogrades d’identités repliées sur elles-mêmes.

C’est un renversement inouï, insensé et souvent impensé. Ou pour le moins mal pensé.

La question de l’identité est aujourd’hui dans les mains des plus réactionnaires d’entre nous. Les combats pour une culture de l’ici sont désormais dans une posture défensive, vis-à-vis d’un étranger fantasmé dans une optique de grand remplacement.

Mon propos, – et pas que le mien, merci-mon-dieu – de film en film et d’écrits en paroles diverses, a toujours été de réaffirmer que pour « faire peuple et culture » il nous faut du commun. Inventer et faire vivre du commun. Qu’une identité culturelle, c’est avant tout le partage de quelques valeurs, rituels et savoir vivre ensemble. Que l’on ne sait accueillir l’autre, l’étranger, que quand on n’a peur de rien, c’est-à-dire quand on est rassurés, tranquillement installés dans nos identités respectives. C’est à partir de là que les échanges et du commun peuvent s’instaurer.

Et c’est en lisant le dernier livre d’un auteur corse que vous avez souvent invité à Colombières-sur-Orb, Marc Biancarelli, Orphelins de Dieu, un western tout aussi prenant que ceux de Raoul Walsh, que je me suis rendue compte de l’importance de faire récit d’un pays. Que nos territoires sont autant porteurs de récits et de légendes que le far west américain. Et qu’il est là encore inouï de nous rendre compte que nous avons meilleure connaissance de la mythologie américaine que de nos mythologies propres, celles où coule l’Orb, s’abreuvent les Cathares, vivent les Drac, naissent les fées…

Voilà pourquoi il est important, il me semble, de nourrir nos cultures de récits et d’épopées, de livres et de films, de poésies et de peintures. Des récits contemporains qui puisent au passé, renouvellent le présent, enchantent l’avenir. Je n’invente rien, nos prédécesseurs en la matière, les Jean Fléchet, Rouquette, les Claude Marti, Alranq, Bernard Lubat, Robert Lafont l’avaient dit, chanté, hurlé, jazzé, montré ou écrit… Nous sommes des passeurs, nous ne faisons que passer… alors… faisons passer.

Mai 2016

On peut lire ci-dessous un extrait de la préface de Robert Marty à un recueil de poèmes de Joan Bodon qui dit lui aussi joliment un peu de tout cela :
PréfaceRobertMarty

Autour du tournage des Ogres

Deux récits faits à la demande de Languedoc-Roussillon Cinéma à l’occasion du tournage à Port-la-Nouvelle à l’automne 2014 du film de Léa Fehner, Les Ogres

Lire en premier lieu ici : C’est une belle histoire, avec des Ogres dedans paraît-il…


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UNE JOURNÉE SUR UN TOURNAGE / 3 septembre 2014

Et oui c’est un port, “l’autre” port du Languedoc-Roussillon. J’habite à Sète. Je savais que Port-la-Nouvelle est un port… mais pourquoi n’y avais-je pas pensé, que cela ferait partie du bonheur de venir “visiter” le tournage des Ogres ?
Sur la route d’arrivée, la cimenterie sur notre gauche, au loin des silos, des grues… L’activité humaine d’un port est un décor, bien sûr, en soi. Un chenal au milieu, d’un côté la ville s’allonge de façades, petites maisons qui bordent. Derrière un centre-ville de quelques lignes droites, rues aérées tracées au cordeau et toujours ces façades de maisons basses, un peu vétustes pour certaines et qui me plaisent tant. D’un côté, cette ville qui s’étale et s’allonge le long du chenal, de l’autre le port. Les ports : de commerce et de pêche. Vers le milieu de l’après-midi, ballet de bateaux qui se croisent, les chalutiers rentrent, les vraquiers repartent. Moi qui suis frustrée, à Sète, de ne pouvoir accéder à ce port qui se cache, là tout se déroule devant moi, de l’autre côté du quai. Je filme un peu. A quoi cela servira-t-il ? La question, heureusement, je ne me la pose jamais, je filme.

Le tournage a lieu côté port, un grand terrain vague, autrefois un hôpital nous dit-on. Au bout de ce terrain collé au chenal, un chapiteau.
C’est le matin, le parking est à bloc de voitures.
Les figurants arrivent les uns après les autres. C’est leur troisième jour, ce sont déjà des habitués, avec des attitudes d’habitués, des liens entre eux qui sont déjà créés.
Ils sont le public de la vraie-fausse pièce, Cabaret Tchekhov, que joue la vraie-fausse compagnie, le Davaï théâtre, inspirée des aventures de l’Agit théâtre* qui joua en son temps Cabaret Tchekhov pour de vrai.

VISITER UN TOURNAGE, QUELLE DRÔLE D’IDÉE…
Chapiteau

On rejoint le chapiteau. Le même chapiteau que j’ai connu il y a un peu plus de quinze ans. Tout est organisé, on nous attend. On nous place sur les gradins.
Oui, les mêmes gradins de l’Agit*, les gradins rouge de l’époque. Pourquoi ça fait quelque chose cette histoire de chapiteau et de gradins qui sont les mêmes qu’on a connus ?
Je vieillis ou quoi ? A devenir si béatement sentimentaliste ?

Silence, moteur, ça tourne, action… coupez… Je regarde Inès Fehner faire six fois la même entrée en scène, ou sept fois, ou huit fois… je ne sais plus. La même énergie à chaque fois, les mêmes gestes. Entre temps, elle plaisante avec sa compagne de jeu, elle court, elle danse. Puis à Silence, elle se met en place. A Moteur, elle reprend la pose. A Action, elle s’élance.

Je pense à Jouvet, à Vilar, gens de théâtre qui n’aimaient pas le cinéma. Pas trop.
Pas forcément pour les mêmes raisons. Jouvet savait qu’il « fallait » en faire, tournait la journée, retrouvait son Athénée le soir. Vilar en a fait deux ou trois fois, puis basta.
Il trouvait que « ce n’était pas du travail ». Que ces gens n’étaient pas bien respectables, qu’ils se la « jouaient » un peu trop. Et qu’on passait son temps à attendre, ce qui est épuisant. 

J’en parle un peu plus tard avec une figurante dehors. Elle me dit son admiration des comédiens, capables d’entrer dans un rôle à la minute. D’en sortir, d’y re-rentrer. Ce qu’on dit toujours, en fait, quand on pense à ce boulot-là. Décrire un film, c’est accumuler une succession de clichés : l’organisation méticuleuse d’un tournage par l’équipe de production, la valse affairée et précise à la seconde de la technique et de la régie, la patience de ceux qui vont tourner…

La scène est finie, une autre va se tourner avec une acrobate. Concentration et silence demandés, nous on va gêner, alors on sort boire un café sous la petite tente cantine à disposition de l’équipe, des figurants et des visiteurs. Car on est nombreux ce jour-là à « visiter » un tournage.

Je retrouve François, on discute de ce vieux chapiteau bleu et jaune, de Léa et Julien, son compagnon, qui l’ont retrouvé dans la région Centre, par hasard, ce chapiteau comme un embrayeur de mémoire, un embrayeur d’histoire, de scénario. De ce chapiteau désormais loué de-ci delà et qu’il a fallu arracher à un mariage prévu en septembre.

Et on parle aussi de son émotion à lui, François, à revenir ici, à Port-la-Nouvelle, où ils avaient acheté une péniche avec Marion.

Et puis il y a Philippe Cataix. Et là encore de le retrouver me ravit. J’étais une farouche spectatrice quand j’habitais Toulouse. Je connaissais mes artistes toulousains comme les rues de ma ville, de loin en proche. Philippe Cataix chante et joue la comédie, a participé à l’Agit, mais quand j’ai connu l’Agit il n’en faisait plus partie. Il faisait « Cathon Cataix », un duo de chansons** que j’avais beaucoup aimé à Verfeil un soir d’été, sous la lune.

Enfin, Marion sort du camion de costumes et maquillage. On se prend dans les bras. J’admire François, à distance respectueuse, et j’aime Marion, comme elle embrasse les gens. Son attention aux gens. C’est quelqu’un de très à part Marion. Elle ne ressemble à personne.
J’essaierai plus tard, dans l’après-midi, de faire des photos d’elle. Son visage est tellement mobile, que ça a été quasi impossible. Elle regarde tout, s’intéresse à tous, se souvient de tout, capte les instants, les émotions, et tout se voit sur son visage.

EN SCÈNE… SUR LES GRADINS
Voiliers
Allez zou, en scène sous chapiteau, tous : c’est la séance où se joue la scène de repas de Cabaret Tchekhov. Je demande à la régisseuse si je peux rentrer. Elle me répond « Oui, bien sûr, on manque de figurants ». « Ah ! », je dis, « alors je ne pourrais pas filmer si je suis dans le public ? » « Ben… non ! ». Je me rêvais dans un petit coin, à filmer tout, la scène, les opérateurs, les régisseurs, le public… OK, je vais figurer. Je suis sûre que c’est ch… comme l’éternité : ça doit être long, surtout vers la fin.

Mais, en fait, à chaque fois que l’action est coupée et que Léa revient virevolter autour des comédiens pour donner des indications, je reprends mon appareil caché à mes pieds sur les gradins.

Je filme Léa qui tourbillonne. Léa est vive, éclate de rires, sait exactement ce qu’elle veut. Pendant l’action, j’essaie de devenir public. Dur pour moi de regarder pour la énième fois (bon une petite dizaine de fois, on dira) la « fausse action » et de ne pas regarder comment bossent les opérateurs divers, à l’image et au son.
Faut que je fasse un effort pour me concentrer sur mon « rôle » de spectatrice captivée par le Général qui ne fait pas son âge et n’a pas eu son fromage, tournant autour de la table, adressant un mot à chacun en jetant son verre à la russe par-dessus son épaule. Autour de cette Cène, comme au bon vieux temps de l’Agit, des spectateurs assis à des tables de cabarets, sur scène en quelque sorte.

Pause déjeuner. C’est deux heures. Moi j’ai faim à heure fixe, à midi je crève la dalle, à deux heures je n’ai plus faim. Je filme dehors le lieu rendu au calme.
Et puis j’entends l’accordéon dans le chapiteau. Bien contente de pas être partie manger au loin. J’écrase ma clope et j’accours. J’adore ça, filmer en musique. Le seul vrai moment peinard ce jour-là, impression de ne déranger personne, d’être libre. Je filme Cataix qui répète Des voiliers de Nougaro (ô Toulouse…) à l’accordéon. Derrière, tout le monde s’occupe de débarrasser le plateau du matin pour celui de l’après-midi. Le plateau étant en l’occurrence un décor de théâtre, on a l’impression d’être dans une compagnie de théâtre : tout le monde donne la main, Léa enlève une corbeille de pain, le premier assistant les verres, le directeur de production des chandeliers… Rien à voir avec la farouche distinction des métiers et des postes dans le cinéma telle qu’on se l’imagine.

C’est une histoire que racontait le réalisateur Yann Le Masson, lui aussi installé sur une péniche, en Avignon. Tournage américain en France. Une grosse caméra, genre Mitchell, très chère, posée sur une barge en pente, glisse doucement, doucement, doucement vers l’eau.
On aurait le temps de la rattraper trente fois. Oui mais… y a pas le premier assistant du chef op’, genre, le mec qui seul, avec le chef op’, 
a le droit de la toucher. Yann Le Masson, Français embauché sur le tournage, veut courir la rattraper. On l’arrête : il vaut mieux faire jouer les assurances, lui explique-t-on, que de courir le risque de fâcher farouchement le corporatisme américain.
J’adore. 

Retour sur le plateau : les comédiens se mettent en place sur la table débarrassée des reliefs du matin. Léa s’apprête à faire répéter la scène de fin de Cabaret Tchekhov telle qu’elle sera filmée (mais pas montée, puisqu’elle ne figurera pas au montage final).
Cataix et son accordéon devant, encadré par Inès et Marion, derrière les autres s’étagent en hauteur pour former une image pyramidale avec la Gamine enceinte hissée sur une chaise comme les mariés sur la pièce montée. Mariée, ça tombe bien, Adèle Haenel est en costume, une toile parachute lui sert de traîne étoilée, voile de fond de la scène à jouer.

Je sors quand j’entends Léa dire : « On attaque la répétition ». Ne pas déranger. Mais je les entends tous chanter Des voiliers. Je me dis qu’après, comme ce matin, ils vont filmer avec le public, et je ne pourrais plus filmer pendant les scènes… J’adore quand les gens chantent ensemble. Et zut, c’est trop c.., je re-écrase mon clopiau et je rentre illico. Personne ne me dit rien, je filme. C’étaient de beaux moments.

Et je me prépare à aller prendre mon train.

UNE FOIS COMME AU CIRQUE, LA FIGURATION
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Mais, par acquit de conscience, avant je vérifie : j’étais là pour la scène du matin, en haut des gradins, faudrait pas que je « manque » à la figuration. Le monsieur qui s’occupe des figurants me confirme très gentiment qu’effectivement, avec moi, ce sera plus « raccord » comme public.
OK, je reste, j’ai des trains jusqu’à tard.
Je n’ai jamais autant applaudi l’Agit.
J’en avais les épaules démontées. Figurant, franchement, c’est pas un métier…
Le pire ça a été quand la caméra s’est approchée. Je n’avais pas compris, moi. Je n’avais pas compris qu’il y aurait des gros plans. J’étais té-ta-ni-sée. Une fois comme au cirque, la figuration.

Au retour, vers les vingt heures, c’est une figurante qui m’a ramenée prendre le train à Narbonne. Elle aime ça, elle n’a pas peur de la caméra, elle. Elle fait du théâtre en amateur, a un « vrai » boulot, mais trois beaux enfants qu’elle élève seule, donc besoin de sous, et une magnifique énergie. Elle a déjà fait un téléfilm avec Arditi, s’apprête à venir à Sète pour un Candice Renoir. Ici, c’est sa deuxième figuration. Elle trouve tous les gens vraiment sympas, humbles, « ils ne se la pètent pas ». Dommage que Vilar ne les ait pas connus. Elle trouve que Léa est vraiment très agréable au travail, que François a un regard perçant et bienveillant, que Marion a l’air d’être quelqu’un de rare.
Et moi je trouve qu’elle a bonne vue, un heureux caractère et une serviabilité de fort bon aloi ce soir-là. A l’heure pour le dernier train, elle m’a laissée, en gare de Narbonne

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  1. On peut aller sur le site de l’Agit.
  2. On peut aussi faire un petit tour sur le site de Cathon Cataix.

C’est une belle histoire, avec des Ogres dedans paraît-il…

C’est une fin d’après-midi, un dimanche un peu maussade de février 1999.
Sur un parking de Balma, dans la proche banlieue de Toulouse, juste derrière la rocade, deux chapiteaux se dressent, accolés l’un à l’autre. Un petit et un grand, bleu et jaune.
On n’a pas encore changé de siècle ni de monnaie, l’Agit théâtre – Association pour un groupement d’intervention théâtrale – donne à voir Jacques et son maître de Milan Kundera sur une mise en scène de François Fehner.

L’Agit théâtre aura dix ans en l’an 2000. A eu 20 ans en 2010. Aura 30 ans en 2020…

Plus qu’un coup de cœur ce jour-là, un coup de foudre. Est-ce que je connaissais l’Agit avant ?  Est-ce que j’avais vu la pièce précédente, Cabaret Tchekhov ? C’était il y a longtemps, je ne m’en souviens pas.

Mais je me souviens que tout commence avec ce Jacques le fataliste revisité par Kundera, parce que de là date ma rencontre avec Marion Bouvarel et François Fehner.
MarionFrançois
Je veux vérifier avec eux qu’il n’y a  pas de miracle, que ce qui m’a touché dans cette soirée, c’est bien ce qu’ils veulent mettre en œuvre au sein de l’Agit. Le plaisir de l’intelligence, l’amour de la langue pour dire l’idée, l’accueil sans flonflons mais sur un air d’accordéon, un verre à la main, un plat pris au comptoir, une belle idée du théâtre et une ambition permanente : le rendre accessible au plus grand nombre. « On ne veut pas de distance entre les gens du spectacle et la vie réelle, m’explique alors François. Lorsque l’Agit monte un spectacle, elle propose une soirée entière, un univers complet, accueil, musique, petit verre compris. Inviter les gens au spectacle, c’est comme les inviter à dîner ». 

Alors, bien sûr, j’ai fini par y dîner, chez François et Marion. Et José. Et Inès. Léa n’était plus là, faisait alors des études à l’Insas, en Belgique. Leurs trois enfants. « Une vie de saltimbanque, ça se construit et c’est pas tranquille, voire risqué, notamment par rapport aux gosses » confie Marion.

Saltimbanques, c’est le mot. Car le chapiteau n’est pas à demeure fixé derrière sa rocade. Le chapiteau, c’est pour bouger, aller chercher les publics « là où les gens se trouvent, où il n’y a pas forcément de structure d’accueil ». Vilar parlait de « renouer avec un théâtre de tréteaux ». Tréteaux et chapiteau, même combat on dira.

Avant le chapiteau, il y avait eu nichée au Pont des Demoiselles à Toulouse une péniche café-théâtre, La Rigole, dès 1982, et déjà l’idée de l’itinérance et du projet collectif. Projet qui avait fait « descendre » François et Marion de Nancy où ils avaient ancré leur goût du théâtre, Marion à la Comédie de Lorraine, François finissant ses études de médecine, mais déjà tous deux bénévoles pour le fameux Festival de théâtre universitaire.

Je raconte l’anecdote parce qu’elle me plaît infiniment. François passe sa thèse avec brio et félicitations du jury sur le thème de « l’enfance inadaptée ». Le jour de la soutenance, un prof lui demande : « Et maintenant, qu’allez-vous faire ? » « Monter un café-théâtre sur une péniche avec des copains à Toulouse ». 

Celle-là me plaît aussi, évidemment : en 1989, il refuse de « remonter » à Paris jouer avec Charles Berling et Anouk Grinberg « La maman et la putain » sur une mise en scène de Jean-Louis Martinelli. Motif : « On était en pleine création de l’Agit. Un collectif d’une dizaine de comédiens, plasticiens, musiciens, sonorisateurs. C’était enthousiasmant d’essayer de bouleverser l’ordre hiérarchique de la production théâtrale. Des techniciens sont devenus comédiens… Il nous fallait sortir de la division du travail instituée dans ce secteur » se souviennent-ils. Cela paraît évident, mais c’est « notable », dans l’équipe tout le monde monte et démonte le chapiteau.

Plus de vingt ans et des paris risqués. Le risque de cette liberté collective, généreuse qu’il faut savoir oser. Qu’il faut faire durer. Quitte à se prendre quelques tôles sur la tête.

Des funambules, Poucet, Jacques, Assim et Simon, Sankara et Mitterrand, Malbrough… ont pris la route à la rencontre du public. Des textes de Tchekhov, de Genêt, Grumberg, Kundera, Laclavetine, Kateb Yacine, Jacques Jouet… Et aussi de François et Inès Fehner.

Une installation annuelle au cœur du quartier populaire d’Empalot à Toulouse, « Empalot s’Agite » disent-ils (c’est bientôt : du 6 au 9 avril 2016). Avec des films, des musiques, des débats, du théâtre, des petits déjeuners, des apéros et des soupers. Quelquefois, c’est la même mais ailleurs, « l’Agit se met au vert » et invite généreusement les créations des autres.

Je pensais alors qu’on n’allait plus se quitter. On s’est perdus de vue. Revus en 2009 pour une de leur dernière création, ON/OFF, l’Agit allait avoir 20 ans. L’idée d’en faire un film documentaire en immersion l’année de leurs 20 ans. Juste une idée comme il y en a tant qui émergent, après c’est juste une question de temps qui court et qu’on n’attrape pas.

C’est un film de fiction qui évoquera un peu de la vie d’une troupe sous chapiteau inspirée par l’Agit : Les Ogres de Léa Fehner. Quand je lis le scénario, il y a deux ans (déjà !), je reconnais Francois, Marion, mais sans les reconnaître. Tout le premier tiers du texte, j’en suis troublée, gênée. Quand je ferme le cahier, je me rends compte que je me suis laissée embarquer dans tout autre chose, un film avait pris corps, détaché de « mon » sujet. Une autre aventure, librement inspirée comme on dit.
Inspirée et libre.
L’histoire de l’Agit, elle, continue de s’écrire au quotidien, à Toulouse, sous un autre chapiteau. Et c’est une autre histoire…
http://www.agit-theatre.org/en-ligne/

Mars 2016

Le voleur de lumière

Présentation du film Le Voleur de Lumière d’Aktan Arym Kubat
au Cinémistral de Frontignan / mai 2011
Je pense que le rapport politique au monde est essentiel. Ce rapport politique, c’est la volonté de comprendre ce qui nous arrive. De prendre ce qui nous arrive non pas comme des catastrophes inéluctables ou des conséquences d’un quelconque destin, mais bien comme des éléments conséquents de constructions, de systèmes, de logiques à l’œuvre, de choix politiques. Alors on me demande souvent pourquoi je ne fais pas de politique, au sens strict du terme. Je réponds en boutade qu’il faut bien qu’il y en ait qui fassent du cinéma. Quand j’ai vu la fin de ce film, quand j’ai été atteinte de manière poignante par l’issue de cette histoire, je me suis dit dans mon fauteuil : « et bien voilà, c’est bien la preuve qu’il faut qu’il y en ait pour faire du cinéma ». Nous sommes, il me semble, avec ce récit simple, efficace ô combien, au cœur de cette croyance que le cinéma peut raconter des histoires au monde entier en partant de quelque part. D’un point particulier du monde. Je pense qu’il faut croire dans le cinéma quand on en fait. Croire que la portée universelle des images et du récit est quelque chose de fondamental et de bouleversant. Et que c’est cette croyance seule qui rassemble, unit des spectateurs dans une salle.

Ce récit part d’un village du Kirghizstan et nous arrive ici, à Frontignan, et il n’y a pas dans le fait de ce « localisme » une réduction du propos mais bien une universalité. Cela paraît évident, et pourtant… combien de fois faudra-t-il le répéter ? Que pour parler du monde, pour parler au monde, il faut parler de quelque part. Que la question de l’identité locale n’est pas quelque chose de réducteur, à condition que cette identité soit tranquillement assumée et non faussement grimée, folklorisée.

La question du « local » ne peut réduire la portée « universelle » des oeuvres, et cela est également valable pour les films réalisés ici, sur notre territoire occitan. Ce serait un comble, absurde de considérer que ce qui nous parle de nous, des lieux où nous vivons et travaillons, est de moindre importance que des films qui parlent d’autres territoires. Car ces films, s’ils sont « travaillés », s’ils sont portés par une parole, une volonté, une conviction de cinéma nous parlent toujours de nous, où qu’ils soient faits.

J’aime beaucoup les films de Pagnol, je pense qu’ils touchent à l’universel par leur propos, par le sens du tragique qu’ils portent et je suis toujours en colère de voir ou d’entendre qu’ils sont réduits à un localisme rigolard sous prétexte qu’ils ont de l’accent et qu’on y boit des picons citron curaçao à quatre tiers. Réduits à des « pagnolades »… Je déteste ce mot. L’humour fait partie du tragique de l’existence et il nous est indispensable. Je ne vois pas en quoi cela réduirait la portée d’une œuvre.

Enfin, il y a de la liberté dans ce film. Dans la manière de filmer, de faire travailler les gens ensemble, de manier l’humour et le tragique, de construire un récit par touches successives. Et cette liberté souffle aussi fort que le vent sur ces terres.

En résumé, j’ai aimé ne rien savoir du Kirghizstan en allant voir ce film, et j’ai aimé sortir de la salle en ayant rencontré des gens que j’aurais eu envie de connaître, de filmer voire de prendre dans mes bras. C’est par l’attachement aux gens vus à l’écran que le lien s’est fait et c’est bien cela, je crois vraiment, la force du cinéma.

Bufa lo Cèrç e raja l’Orb

Voix off du film Souffle le Cers et coule l’Orb

D’onte parli es d’onte partissi. D’aqui, d’en cò ieu.
D’où je parle c’est d’où je pars. D’ici de chez moi.

D’onte parli, son de vilatges onte mon papeta, regent agricòl com Joan Bodon, me menava al jòc de quilhas los dimenges.
D’où je parle, c’est des villages où mon mon grand père, instituteur agricole comme Joan Bodon, m’amenait au jeu de quilles les dimanches.

D’onte parli, d’aquela lenga que connossia de plan mas que parlava sobretot pas mai.
D’où je parle, de cette langue qu’il connaissait parfaitement mais qu’il ne parlait surtout plus.

D’onte parli, es tanben de ma gran, de l’autra part de la Mediterranea amb sons pèls frisats. Ai los quites pèls. Parli pas sa lenga, pas mai que la del papeta.
Aculturada de las doas lengas, l’occitan e l’arab, parli pas mai que lo francés. A pro pena l’espanhòl, la lenga de ma maire…
D’où je parle c’est aussi de ma grand-mère, de l’autre côté de la Méditerranée avec ses cheveux frisés. Mes cheveux c’est les mêmes, je ne parle pas sa langue, pas plus que celle du grand-père. Acculturée de deux langues, l’occitan et l’arabe, je ne parle plus que français. A peine l’espagnol, la langue de ma mère… 

Mas çò que pòrti, lengas e tripas, accent tanben, es aquel territòri e totes aquela d’abans ieu. E quand longi los Pirinèus, es per ma maire que de còps los traversi.
Mais ce que je porte, langue et tripes, accent compris, c’est ce territoire et tous ceux d’avant moi. Et quand je longe les Pyrénées, c’est pour ma mère que, quelquefois, je les traverse.

J’aime arpenter ce territoire occitan, mon Midi à moi, d’Avignon au Boucau.
J’aime prendre le train et passer de Lézignan à Castelnaudary.
J’aime prononcer les noms de Peyrehorade et Labastide-de-Sérou.
J’aime les paysages de Chalabre et Limoux.
J’aime la douceur de la Bigorre et de la Barousse, la rudesse des Corbières et des garrigues languedociennes…

Aimi de passar las termièras simbolicas, invesibles.
J’aime passer les frontières symboliques, invisibles.

J’aime suivre l’alignement des platanes du canal du Midi.
J’aime que la route porte le nom du vin qui s’y produit.
A Départementale 610, évidemment je préfère La Minervoise…

Passant davant Argeliers, totjorn pensi a Marcellin Albert
Passant devant Argeliers, toujours je pense à Marcellin Albert.
Nous avons nos héros, nos récits légendaires, nous sommes un pays.
Comme les Américains dans leur far west, nous avons nos westerns.
Mais les Indiens, on s’excuse, c’est nous…
Nos héros, nos « pioupious », font partie de la mémoire affective des lieux, de ce qui nous attache aux lieux. Il arrive que les larmes nous montent quand on se rappelle d’eux…

En face de la Méditerranée je m’arrête… Je fais une pause à Sauclières où coule l’Orb, je remonte l’Herault et je retrouve l’Orb, ici, à Colombières.

Traversi aquel païs de part en part.
Aimi de lo partatjar.
Mon païs, mon territòri. Disi « mon ».
Es espandit e variat, aimi de lo filmar
Je traverse ce pays de part en part.
J’aime à le partager.
Mon pays mon territoire.
Je dis « mon ».
Il est vaste et varié et j’aime à le filmer

Aimi filmar lo monde d’aqui.
Los gens ordinaris
Los que Felix Leclerc cantava. Los que Pierre Sansot nomenava « los gens de pauc ». Los qu’Ives Roqueta nomma l’ordinàri del monde
Com el disi que podèm tocar a l’universal quand se parla d’endacòm. Que quand se parla d’endacòm a tot lo monde, se trapam a l’exact mitan del monde.
J’aime à filmer les gens d’ici.
Les gens ordinaires.
Ceux que Félix Leclerc chantait.
Ceux que Pierre Sansot nommait les gens de peu.
Ceux qu’Yves Rouquette appelle l’ordinaire du monde.
Comme lui je dis qu’on peut toucher à l’universel quand on parle de quelque part.
Que quand on parle de quelque part à tout le monde, on se situe à l’exact milieu du monde.

Quand je regarde ces images, il suffit que je lance mon bras derrière pour toucher du bout des doigts cet ancien monde, ce monde ancien.
Ces hommes à casquette, c’est mon grand-père.
Ces vieux en ringuette qui vont par trois sur les banquettes, je les ai toujours connus, dans tous ces villages traversés, de l’Aude a l’Hérault.

On pourrait en décrire, en écrire des kilomètres de routes et de cours d’eau.
On pourrait les chanter.
Faire un monde de notre quotidien.
De ceux qui, à côté de nous, ont fait ces routes et chanté leur pays.
Qui ont fait la fête ensemble et fermé leur village aux « estrangers » pour un jour seulement, la danse du soufflet.

Aimi aquò, s’ò sapiatz…
Lo bonur dels solitaris,
La fèsta comuna.
Es per aquò  que filmi.
Lo commun, lo pòble, la fola, per ieu es pas lo vulgari
J’aime cela, si vous saviez… 
Le bonheur des solitaires.
La fête commune.
C’est pour cela que je filme
Le commun, le peuple, la foule, pour moi, ce n’est pas le vulgaire.

L’identité, c’est la lumière qui caresse les vignes et les coteaux, et le vin qu’on partage, il dit son nom dans sa couleur, sa couleur à lui, qui n’est pas celle d’un autre et ils trinquent pourtant, le bruit des verres qui s’entrechoquent et qui ne cassent pas.

Oui je veux vraiment un monde commun possible, où dans le passé on puise à des sources muettes qui nous rapprochent, nous fondent et nous appellent…
Ce sont des évidences, alors je les rappelle.

Se faire filmaira publica coma l’escriveire public d’Ives Roqueta, frontalament, en facia o a costat, per dire que sèm parièrs, que sèm los meteisses , que nòstres espers son los quites e que son los d’una umanitat communa.
Se faire filmeur public comme l’écrivain public d’Yves Rouquette, frontalement, en face ou à côté, pour dire que nous sommes semblables, que nous sommes les mêmes, que nos espoirs sont les mêmes et qu’ils sont ceux d’une humanité commune. 

Que nous sommes un peuple et que quand les guerres se font c’est sur nous qu’elles s’abattent. Que comme chair à canons, nos peaux, fragiles et différentes, redeviennent les mêmes.
Lo pòble… Los pòbles…
Le peuple… Les peuples…
Ce qu’ils ont en commun dans leurs diverses langues et sur leurs territoires.

Oc, i voldriái talament creire a la beutat del monde.
Oui, je voudrais tellement y croire à la beauté du monde.

Mai 2015

Ce qui nous lie

Voix off du film Ce qui nous lie (Animaux totémiques)

Suivre les cortèges, les défilés, comme aller au stade, à pied, ou aux arènes de Béziers,
Entrer dans la fête profane où le rituel est sacré,
Quelque chose de religieux, au sens de relier, relier les êtres en leurs territoires,
Porter l’esprit des lieux, à dos d’hommes, une charge commune, les âmes du village.

Pierre François, le peintre sétois, lui aussi courait après les défilés.
Il m’avait dit : “va voir le poulain de Pézenas, l’âne de Bessan, le chameau de Béziers, va voir mourir le boeuf de Mèze”.
Voir, c’est-à-dire filmer.

Les animaux totémiques emportent les âmes des morts à Toussaint
et ramènent celles des enfants à naître pour Mardi-gras.
Carnaval, ça dure la semaine, ça dure depuis des siècles.
Pourquoi ça s’arrêterait ?

La tradition, cela veut dire transmettre, cela ne veut pas dire se figer en folklore désuet.
C’est un relais qu’on passe, c’est un lien.

Nous venons de très loin.

Des peintres de Lascaux, du Minotaure dans le labyrinthe, de l’Ours des Pyrénées.
Animaux de légendes, animaux fabuleux, animaux qui enchantent, qui effraient et que l’on apprivoise. Un peu.
Les trois têtes du loup de Cournonterral, le loup de Loupian, la Tarasque de Tarascon…

Animaux à qui l’on fait fête. Depuis des siècles.
Autour desquels on danse.
Et que l’on fait danser.

Etre de quelque part, de là où l’on travaille, où les enfants s’élèvent.
Cela ne veut pas forcément dire être né.
Cela ne veut pas dire être immobile, obtus, enfermé.

Cela veut dire habiter, être là, être bien et être avec les autres.

Sem de Pezenas, Sen de Bessan, Siam de Seta, Siam de fer, Sem força, nous sommes nombreux, nous sommes ensemble, nous sommes. Nous. Dire nous.

Un nous provisoire, toujours. Le nous de la fête.

Pas la fête que l’on regarde, où l’on paye pour voir,
la fête que l’on s’invente ensemble,
et où tous, toutes, deviennent un peu de l’animal totémique, avalés par lui, enfantés par lui,
passage par la mort symbolique pour renaître avec les autres, au milieu des autres,
une communauté Incarnée dans la fête,
renouvelée par la fête,
où chacune, chacun, à son tour, peut entrer.

Une utopie, peut-être…

Août 2014