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Chant commun

Ceci n’est pas un blog d’actualités et mes chemins, l’été, sont souvent buissonniers. A l’heure des affrontements, je vais encore une fois taper en touche, dans ces marges qui tiennent le cahier. Pourtant, je le sais bien qu’une société démocratique est celle qui sait laisser place au conflit et à son expression, je l’ai bien compris en lisant Du journalisme en démocratie de Geneviève Muhlmann il y a plus de vingt ans. 

Mais je cherche surtout, depuis bien plus de vingt ans maintenant, des refuges et moments apaisés. Et des bonheurs exaltés. Ce sont ces moments très courts, et très intenses, où le commun rayonne par dessus tout et malgré tout.
Cela arrive bien souvent quand les gens chantent ensemble.

C’était début juillet à Poussan, un concert de Nadau. C’est impressionnant comment ce groupe de ma jeunesse est devenu à ce point identitaire, au meilleur sens du terme, d’un païs tout entier. Je me suis retrouvée quasi en transe à chanter « Haut Peyrot, vam caminar, lo païs vam cercar » de plus en plus vite et de plus en plus fort jusqu’à en casser la voix. Trente-cinq ans à chanter le même refrain, ça donne l’entrain, la force derrière soi, l’adolescence saint-gaudinoise qui se glisse dans la cinquantaine occitane, ça met en joie. 

Un détour d’un jour par le pays basque et le hasard béni : des chanteurs de Mauléon sous une halle entonnent les fameuse fêtes du cru et l’Hegoak. Moment de grâce et de complicité avec les tables d’à côté parce que je fredonne un refrain à l’oreille seule et en bougeant les lèvres sur une langue qui m’échappe totalement.

Et puis finir le mois à mi-col du Peyresourde, à l’abri d’une chapelle romane du XIe siècle, la Moraine de Garin, pour retrouver Nadau parmi les siens, un peuple du Comminges et des Pyrénées un peu plus hautes pour ré-entonner le « Haut Peyrot » en faisant gaffe, cette fois, à ne pas s’y fouler de nouveau une corde vocale. 

Et redescendre, concert terminé, en long cortège de voitures sur les pentes escarpées, doçament, doçament, doçament, et voir chacun, chacune se quitter à chaque rond-point dans la vallée après avoir communié ensemble, il n’y a pas d’autre mot, et il peut être athée, dans le chœur uni des femmes et des hommes. Il n’y a rien de plus beau.

Juillet 2021.

Un petit (tout petit) bout de ciel générationnel

Si la période est terrible pour les jeunes gens et les personnes âgées, laissez-moi vous raconter ce qu’elle peut être pour certain.e.s des cinquantenaires que nous sommes.

Nous sommes né.e.s de l’après-guerre et nous ne savions pas que dans le couffin s’étaient glissées les avancées du Conseil national de la Résistance. Le droit à être soigné.e.s (et remboursé.e.s) convenablement et nos grand-parents qui nous gardaient le jeudi, puis le mercredi et les vacances scolaires, étaient partis à la retraite vers 55/60 ans. Biberonné.e.s aux grandes galettes noires des tirades de Gérard Philipe et Maria Casarès, l’ombre de Vilar et des Jeunesses musicales de France ne planait pas que dans les films de Truffaut mais jusqu’au fond de nos campagnes commingeoises. On entonnait l’hymne des Auberges de Jeunesse, avant qu’elles ne deviennent des résidences d’artistes, dans les petites voitures qui nous promenaient faire du tourisme de proximité dans nos chères Pyrénées. Bref, on était des enfants de l’éducation populaire, on ne le savait pas mais cela nous a fait devenir plus que ce à quoi nous aurions dû être assigné.e.s. Plus non pas dans le sens de la reconnaissance sociale, plus dans le sens de cultures qui s’agrègent parce que l’on n’a pas peur de l’inconnu, des livres qui s’ouvrent et des regards qui s’arrêtent.

On s’est un peu cassé le nez sur les années 80. Celles et ceux d’avant nous nous ont raconté les années 70, nous on jouait encore aux billes, au rugby et aux Barbie, et on a surfé sur la queue de comète. Mais bon faut bien le reconnaître les années 80, c’était pas terrible, cela devait être « jeune, technologique et gai » titrait Actuel en leurs prémices. Ce le fut, pour certain.e.s. Pour les autres, tou.te.s les autres, la pente déclinait dans le sens inverse de celui des jours radieux allant vers le soleil levant de cette belle chanson des Auberges de Jeunesse.

Puis, grandes secousses et petits effets, un peu partout dans le monde, l’autre monde se rêva possible, en France cela commença en novembre 1995 et nous partîmes pour de chouettes années de manifs, concerts, rassemblements, débats, et illusions pas perdues mais retrouvées.

Tout était posé sur la table par nos ancien.ne.s. L’écologie, le féminisme, la lutte des classes (si, si, la lutte des classes), y a que l’antiracisme qui avait une gueule un peu surfaite de petite main jaune… On s’est servi.e.s, on a réajusté à nos sauces, mais bon tout avait déjà été dit en 1974 et avant : on va dans le mur, tout droit, faut monter sur les freins maintenant sinon on va se faire très très mal.

Bon, ça y est, on est dans le mur. Qu’est-ce qu’on fait ? La gueule déjà. Parce qu’avoir raison un peu tôt ne sert strictement rien. Et puis surtout on s’étonne. Puisqu’on avait déjà tout dit, décrit d’un monde absurde, pourquoi sommes-nous si étonné.e.s de nous retrouver confiné.e.s dans nos cinquantaines en ayant de l’avenir une vision plus que sombre ? 

Parce que c’est l’espoir qui guide, qui mène, qui crée, qui exalte, qui chante… 

Alors du coup, on le garde, pas naïvement, pas bêtement, mais on le garde pour le transmettre. Va bien falloir que nous aussi on transmette quelque chose, et pas seulement des virus mortifères et des déserts à perte de vue. 

Université populaire du temps présent

Alors avant tout, la réserve : oui, je mesure ma chance d’habiter en campagne, d’être libre de gérer mon temps à peu près comme je l’entends et, du coup, de vivre cette période angoissante plutôt sereinement. Et ce qui va suivre n’occulte en rien les souffrances de tou.te.s les autres qui n’ont pas tout cela, qui n’ont pas « le choix ».

Mais j’avoue que ces « visios » qui se multiplient sont une chose formidable me concernant. Outre le fait que j’ai l’impression de rester en lien, je suis en train de vivre ce que je défends depuis longtemps, une université populaire au gré de mes envies et au fil des propositions. Pour moi qui n’ai pas fait d’études au-delà du bac, ces séances de rattrapage tout au long d’une vie sont le sel des autodidactes. J’ai couru plus jeune les soirées débats, j’en ai organisées, j’y ai tant appris. Aujourd’hui je cours moins vite, voire même je ne cours plus, juste je dérouille mes articulations entre ces trop longs moments assise derrière un écran en allant balader aux lacs alentour… Voilà ma chance de ce long confinement.

Les universités populaires ont une longue et belle histoire. On a coutume de citer à la source Condorcet en 1792 expliquant que l’éducation doit se poursuivre tout le long d’une vie : « Nous avons observé que l’instruction ne devait pas abandonner les individus au moment où ils sortent de l’école, qu’elle devait embrasser tous les âges ; et qu’il n’y en avait aucun où il ne fut plus utile et possible d’apprendre, et que cette seconde instruction est d’autant plus nécessaire, que celle de l’enfance a été resserrée dans des bornes plus étroites. »

La fin du XIXe et le début du XXe voient leur multiplication sous l’influence du mouvement ouvrier, des Bourses du travail, des mouvements anarchistes et des mouvements chrétiens. Après la seconde guerre mondiale et issues des mouvements de résistance, où toutes les classes sociales se sont côtoyées dans les maquis, l’idée repart et donne naissance à de nouvelles organisations d’éducation populaire, Peuple et Culture, Travail et Culture, Tourisme et Travail, Francas, Cemea… On peut si l’on veut approfondir venir lire ici.

Alors donc, ce temps présent qui porte les nuées, les orages, les ombres, les menaces, les angoisses des temps futurs… j’aimerais qu’il porte aussi les manières dont on pourrait envisager l’avenir en gardant ce qui nous a réchauffé.e.s au cœur de cette pandémie, ce qui a maintenu les liens et nous a enrichi.e.s.

Juste une mise au point

Cela fait un moment que j’entends parler de laïcité en lieu et place d’athéisme. Au lieu de se dire « athée » on se dit « laïque ». Et cela contribue grandement, je le crains, à la confusion ambiante. Etre athée, c’est ne pas croire en Dieu.e, en une transcendance. On peut aussi se couvrir en cas de doutes en se revendiquant d’un agnosticisme, c’est-à-dire : « je sais pas trop, j’ai besoin d’y réfléchir, je verrai bien au moment du jugement dernier ». Bref, on a des mots pour dire l’incroyance et ce n’est pas la peine d’aller déranger la laïcité pour cela, qui a tant d’autres affaires à régler.

La laïcité n’est pas un état mais un mode d’organisation de la cité. Un.e croyant.e « peut » être laïque. Et j’aurais tendance à penser qu’il.elle « doit » être laïque, que c’est dans son plus grand intérêt.

Si l’on considère que la laïcité organise le fait religieux dans l’espace public, confère à toutes et tous les croyant.e.s de toutes religions et aux non-croyant.e.s une égalité de traitement… Toutes et tous devraient être fervent.e.s et ardent.e.s défenseu.r.se.s de ce qui nous permet de vivre ensemble sur un même territoire.

L’effet pervers de cette confusion, c’est que la laïcité est devenue, dans un imaginaire collectif bien disparate, comme un rempart qui s’opposerait aux religions. Mais la laïcité ne s’oppose pas, la laïcité compose. Tel était l’esprit de ceux qui – si intelligemment – sont arrivés à faire promulguer la loi de 1905 dans une volonté d’harmonisation de la société. On peut, bien sûr, s’opposer aux religions si telle est la conviction de certain.e.s mais en brandissant l’athéisme. Et laissons la laïcité nous permettre, malgré tout, de ne pas nous opposer trop violemment les un.e.s aux autres. C’est son boulot, à la laïcité, de nous tenir ensemble.

Les petit.e.s, leur force est leur faiblesse

Ce que je crains des temps qui viennent, c’est la chute des petit.e.s, commerçant.e.s, artisan.e.s, réalisat.eur.rice.s, agricult.eur.rice.s, comédien.ne.s, bistrotier.e.s, photographes, précaires, saisonnier.e.s…
Une usine qui ferme, ce sont des milliers d’emplois. Des petites échoppes, c’est un à un, une à une, que les gens tombent, comme en silence.

Nous, les petit.e.s, avions un grand orgueil avant cette pandémie. Et une grande force. Celle d’avoir creusé nos niches, avec les dents quelquefois certes, mais en ayant l’assurance d’être dans nos bons chemins, vicinaux bien souvent mais si beaux, en ayant fait des choix, ceux de vivre et produire au pays, sans jamais rêver à des destinées plus grandes. D’être content.e.s de nos sorts parce que nous les avions voulus, désirés même.
Cela est toujours difficile à expliquer dans un univers où virilisme et capitalisme liés veulent toujours jouer à qui aurait le plus gros, le plus grand, le plus beau… dessein. Et pourtant il ne s’agissait pas de se contenter de ce que l’on a, mais d’être bien content.e.s de se l’être créé, pas à pas, pied à pied et main dans la main.

Jamais nous ne nous sommes comparé.e.s à de plus hauts placés, là était notre force. Quelquefois même nous nous sommes permis de les regarder d’un peu haut. Du bas du piédestal mais du haut de ce grand orgueil, donc, qui nous a sauvé.e.s bien souvent. Notre revendication était simple : laissez-nous vivre. Nous ne vous prenons rien, laissez nous-en peu. On s’en débrouillera dans les chemins vicinaux, on a appris que les bouts de ficelle étaient des liens, humains, bien plus solides que les médailles du salon de l’agriculture.

J’ai travaillé, et travaille encore, sur les « petits métiers » de l’étang de Thau, métiers d’élevage de coquillages et de petites pêches. J’aime, on s’en doute, ce terme de « petite pêche ». La petite pêche, c’est la pêche aux filets sur de frêles embarcations, aux loups, daurades, anguilles, c’est la pêche aux coquillages avec des instruments dont les noms portent un pays tout entier, clovissière et arseillère, c’est la pêche en plongée et sans bouteilles… Des petits métiers de souffle, de passion, d’expérience, de transmissions, d’innovations… Les petits métiers c’étaient des centaines de familles qui pouvaient en vivre sur un territoire donné. La comparaison en terme d’emplois et d’économie locale avec les grands chalutiers penchait largement en faveur des « petits ». On comprend bien tout l’intérêt pour un territoire d’avoir une multitude de « petits » qui le font vivre en regard de quelques gros paquebots. Cela diversifie, dynamise, multiplie, accroît, embellit…

Dans la culture, c’est kif. Nos territoires sont émaillés de petites compagnies, structures de production, de réalisation. C’est leur force, la multitude. C’est la nôtre, de force, collective, commune.

Voilà ce que je crains pour les temps qui viennent. Que l’on tombe, les unes après les autres, assez silencieusement, dans notre grande faiblesse de ne pas nous être rendu.e.s compte suffisamment tôt que nous étions nombreu.x.ses et fort.e.s de notre nombre. Et fier.e.s de nos choix.

« Festen », la juste fin… enfin ?

Je l’avais bien aimé ce film. Parce qu’il venge. Un peu comme le cinéma de Chabrol. Quand on est pas bien méchant.e, on aime bien que ce soit les autres qui s’en chargent, de la vengeance. Les autres ou le temps.
Car, si l’on avait résisté aux dix premières minutes de ce film de Thomas Vinterberg sans vomir ni sortir, on se trouvait embarqué.e.s dans une histoire de retrouvailles familiales détestables, où les incestes ne sortent pas du placard parce qu’il se trouve toujours quelqu’un pour refermer la porte.
Cette fois-là, la porte était enfoncée, défoncée… et l’on poussait toutes et tous avec le jeune homme en bout de table face à son prédateur.

Ce que je n’avais pas trouvé bien véridique, c’était la fin.
A la fin, si ma mémoire est bonne, l’homme coupable, le père, et sa femme complice se retrouvent exclu.e.s de la table du petit déjeuner. Or dans la vie, disais-je à l’époque, c’est la victime qui est exclue. Toujours. La victime qui dérange, qui fait tache, qui ne vient plus s’asseoir à table. C’est elle qui a brisé le consensus du silence, celui qui plombe, qui écrase. C’est donc à elle qu’on en veut. Ce « on » étant plus que jamais un con pluriel, veule, un « on » dissous dans la multitude des lâchetés qui se tiennent.

Pour ne pas avoir à regarder les victimes en face, mieux vaut leur renvoyer une structure lisse sur laquelle la balle de la parole rebondit sans écho. Une structure lisse pour s’affranchir des culpabilités, éviter les ressacs de la mémoire, empêcher la reconstruction de l’histoire avec la parole des enfants victimes au centre. On nie, on amoindrit, on renvoie quelquefois la balle à l’envoyeur en mettant en doute sa parole, pire, en plaidant « sa » responsabilité, on use de tous les biais pour refuser et préserver l’essentiel qui doit rester sauf : la famille. Ou plutôt l’idée de la famille, son image, cette illusion un peu creuse et sans aspérités. Joyeuse qui plus est, aux temps des retrouvailles. Champagne.

C’est pour cela que le plus souvent les victimes se taisent. Cela ne sert à rien de parler. Ou alors pour soi dans le cabinet d’un psy quelconque. Mais la reconnaissance de cette parole dans le cadre même de ce qui a permis l’exécution de ce qui deviendra des traumatismes ancrés, mieux vaut s’asseoir dessus et ne rien espérer. On vit mieux avec ses traumas qu’avec le déni de ses traumas. De cela, le plus souvent, on en meurt.

Et puis voilà que depuis quelques temps, la chape se lève, les oppresseurs d’antan et leurs soutiens démissionnent ou sont démissionné.e.s… Ils se lèvent de table, ils sortent, les victimes sont au centre des plateaux, parlent, écrivent, sont écoutées, et peut-être entendues… La « fête » serait donc finie ? C’est Festen, la fin de Festen qui aurait enfin raison et moi tort ? J’adorerais !

On/Off

On parlait il y a peu du monde d’après. Je me rends compte maintenant que c’est le monde d’avant qui paraît bien abstrait, éloigné. Penser à février dernier c’est aller très loin dans le souvenir. Des choses à dire, j’en aurais tellement. Et dans le même temps, dans cette angoisse réelle, palpable, de ce présent, de cet aujourd’hui de pluies et de fracas, dans cet isolement aussi dont je ne sais plus s’il est souhaité ou subi, j’ai vraiment envie d’appuyer sur « off ». D’endosser le manteau de l’humilité pour tenter de s’y réchauffer avec un peu plus de sérénité. Les fléaux s’appellent toujours et s’appelleront toujours la misère. Sous toutes ses formes. Alors je vais chercher Jaurès, puis Camus et m’en tenir là. Pour le moment.

« Le discours à la jeunesse » de Jaurès, énoncé au lycée d’Albi, son lycée, en 1903, tentait de repousser les guerres à venir en rappelant que le courage ce n’est pas de faire la guerre mais de tout faire pour l’éviter. On connaît cette phrase « aller à l’idéal, comprendre le réel » qui m’a beaucoup servie dans la pratique documentaire, je la remets dans son contexte ici (et pour l’intégralité du discours, on peut le lire ici).

« L’humanité est maudite, si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement. Le courage, aujourd’hui, ce n’est pas de maintenir sur le monde la nuée de la Guerre, nuée terrible, mais dormante dont on peut toujours se flatter qu’elle éclatera sur d’autres. Le courage, ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre ; car le courage est l’exaltation de l’homme, et ceci en est l’abdication. La courage pour vous tous, courage de toutes les heures, c’est de supporter sans fléchir les épreuves de tout ordre, physiques et morales, que prodigue la vie. Le courage, c’est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces ; c’est de garder dans les lassitudes inévitables l’habitude du travail et de l’action. Le courage dans le désordre infini de la vie qui nous sollicite de toutes parts, c’est de choisir un métier et de le bien faire, quel qu’il soit : c’est de ne pas se rebuter du détail minutieux ou monotone ; c’est de devenir, autant qu’on le peut, un technicien accompli ; c’est d’accepter et de comprendre cette loi de la spécialisation du travail qui est la condition de l’action utile, et cependant de ménager à son regard, à son esprit, quelques échappées vers le vaste monde et des perspectives plus étendue. Le courage, c’est d’être tout ensemble et quel que soit le métier, un praticien et un philosophe. Le courage, c’est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l’approfondir, de l’établir et de la coordonner cependant à la vie générale. Le courage, c’est de surveiller exactement sa machine à filer ou tisser, pour qu’aucun fil ne se casse, et de préparer cependant un ordre social plus vaste et plus fraternel où la machine sera la servante commune des travailleurs libérés. Le courage, c’est d’accepter les conditions nouvelles que la vie fait à la science et à l’art, d’accueillir, d’explorer la complexité presque infinie des faits et des détails, et cependant d’éclairer cette réalité énorme et confuse par des idées générales, de l’organiser et de la soulever par la beauté sacrée des formes et des rythmes. Le courage, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir, mais de n’en pas être accablé et de continuer son chemin. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques.«  

Et puis Camus dans La Peste : « Nos concitoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres. Ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Il se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux. »

Novembre 2020

« Pas grand chose »… toi même

J’habite quelquefois dans un endroit où « il ne se passe pas grand chose ». Mais c’est reposant, aussi. Il en faut. S’il m’arrive de décrire l’endroit où je vis ainsi, je n’aime pas à l’entendre dire. Encore moins le lire.
Dans ces cas-là, je bondis. Du canapé, déjà.

En train de lire une critique sympathique dans Le Monde d’un film qui donne très envie, « Adolescentes » de Sébastien Lifshitz, je tombe, mal, sur cette phrase : « Sébastien Lifschitz cherchait un endroit sans histoire ni identité particulière, une ville moyenne où rien ou presque ne se passe, une province* neutre et dormante qui ne prenne pas le pas sur ses personnages. »
Il ne dit pas cela, Sébastien Lifshitz, je crois qu’en bon documentariste il ne se le permettrait pas. Enfin… j’espère… Quand on filme, on ne se place ni au-dessus, ni en dessous, c’est pas joli, mais en face, ou à côté.
Il ne parle pas de Brive-la-Gaillarde comme d’un lieu du rien, mais comme d’un lieu non exposé aux vitrines. Nuance. C’est en tout cas ainsi qu’il le dit dans un entretien accordé au même journal : Il voulait « un lieu neutre, moins regardé, pour plus facilement accéder aux personnages ».

Je ne sais pas si le journaliste connaît suffisamment bien Brive-la-Gaillarde pour savoir qu’elle n’a pas d’histoire, aucune identité et que rien ne s’y passe. Moi, je sais qu’elle a une histoire rugbystique, déjà… Je le sais depuis toute petite, infusant mon Roger Couderc tous les dimanches soirs avec la verveine qui va bien. Je connais aussi Peyrehorade et Saint-Vincent de Tyrosse. Et je sais que Brive se situe entre Dordogne et Lot, enjambe la Corrèze, c’est juste magnifique comme pays, et qu’elle fut la première ville de France à se libérer par elle-même en 1944. Dans le genre « sans histoire ni identité particulière »

Le dimanche matin, je m’en vais acheter le journal local que j’étale sur la table au soleil avec ma tasse de thé pour lire tous ces petits riens qui se passent au pays. Et pendant le petit reposé de l’après-midi, je lis, grâce à ma médiathèque préférée, et ce depuis le confinement, la version numérique du Journal du Dimanche sur mon téléphone portable sans fil pour savoir à quelle sauce le Covid va nous avaler pendant la semaine qui arrive.
A chacun ses vices.
C’est donc ainsi, un tranquille dimanche de juillet, que j’ai bondi du canapé :
« Ce fils de professeur, élève dans un trou perdu au pied des Pyrénées… »
Il s’avère que je vis dans le même trou où l’écrivain célèbre, portraitisé par le JDD, a passé son enfance.
Un trou dans lequel il reste tout de même un collège, une maison de santé, deux écoles primaires, une privée, une publique, la plus grande quincaillerie-droguerie que j’ai jamais vue, trois bars, trois coiffeur.se.s, une pharmacie, une esthéticienne, une fleuriste, une Poste, une boulangerie, une pâtisserie, une MJC, trois restos, des pizzerias en veux-tu, en voilà, un lac, un golf, une équipe de rugby championne de France dans sa catégorie, et le plus beau marché du lundi du canton. Et j’en passe…

Et je le prends mal, mais mal. Ces gens qui écrivent sur leurs ordinateurs loin de nous n’imaginent même pas qu’on y vit dans ces endroits. Et encore moins qu’on les lit. Imaginez ! Lire Le Monde ou Le JDD dans des trous perdus. Inconcevable !

Alors du coup, ben, on se vexe, c’est normal. Oui, on lit des livres, on voit des films, on dévore la presse dans les trous perdus. Faut dire… on a le temps…
On n’a peut-être plus grand chose, dans ces pays où le marasme économique et les distances kilométriques ont asséché les liens sociaux, mais il nous reste un peu d’orgueil.
Dans l’autre endroit où j’habite encore un peu, il se passe beaucoup, beaucoup des choses… et quelquefois… c’est fatigant. A l’échelle de ces pays, sûr qu’il faudrait trouver des équilibres, économiques, culturels et sociaux… « Revitaliser », oui, bien sûr, avec plaisir. Mais pas d’en haut. Parce que sachez que quand vous nous regardez d’en haut, peut-être que vous nous trouvez petits, tout petits, mais quand on vous regarde d’ici, d’en bas, on ne vous trouve pas bien grands.
Comme conclut l’amic Lo Dórques dans ses mèls : gardem nos fièrs !

  • Ah oui… et je rappelle que le terme hideux de province nous vient du latin pro vincere, territoires ayant été au préalable vaincus.

De la mesure, en équilibre

Le monde qui se profile me fait peur. Vraiment. Et ce n’est pas qu’une histoire de virus… J’ai quelquefois envie de me rouler en boule sur le canapé les mains devant les yeux pour ne pas voir ce qui vient. Mais comme on ne se refait pas, j’avale les informations comme les cachets de Doliprane, un peu trop excessivement.

Les invectives de la rentrée ont déjà commencées, les débats à la con vont s’imposer de manière toujours plus clivantes. Il y a de quoi craindre ce monde qui vient, où l’intelligence qui est essentiellement du doute, de la mise en relation, de la mesure, de la prudence aussi, trouvera de moins en moins place.

Jean Birnbaum, dans Le Monde, publie à point nommé une série sur la « modération » chez des intellectuel.le.s qui ont éclairé le siècle dernier. On y puise quelques repères et j’avais envie de les partager, comme à chiner dans ces articles quelques cannes sur lesquelles s’appuyer quand la marche forcée en avant se fait rétropédalage angoissant :

On attaque évidemment par Albert Camus qui fut tant décrié pour cette « mesure » et cette recherche d’équilibre : « Aujourd’hui, on dit d’un homme : “C’est un homme équilibré”, avec une nuance de dédain, constate Camus. En fait, l’équilibre est un effort et un courage de tous les instants. La société qui aura ce courage est la vraie société de l’avenir.»
Quand je dis souvent que je fuis les débats, je devrais plutôt parler de polémiques : « Quel est le mécanisme de la polémique ? Elle consiste à considérer l’adversaire en ennemi, à le simplifier par conséquent et à refuser de le voir. Celui que j’insulte, je ne connais plus la couleur de son regard, ni s’il lui arrive de sourire et de quelle manière. Devenus aux trois quarts aveugles par la grâce de la polémique, nous ne vivons plus parmi des hommes, mais dans un monde de silhouettes », alertait déjà Camus en 1948 (…). « Nous étouffons parmi les gens qui pensent avoir absolument raison », résume encore l’écrivain. (…)
 « Intellectuel ? Oui. Et ne jamais renier. Intellectuel = celui qui se dédouble. Ça me plaît. (…). “Je méprise l’intelligence” signifie en réalité : “Je ne peux supporter mes doutes”. » Sans jamais viser les clercs en eux-mêmes, Camus a donc pointé leurs trahisons, leur renoncement à toute responsabilité, la bonne conscience qui est la leur quand ils délaissent la nuance argumentée pour l’intimidation outrancière. « La démesure est un confort, toujours, et une carrière, parfois », ironise-t-il. (…)
Et Birnbaum de conclure : « dans le brouhaha des évidences, il n’y a pas plus radical que la nuance. »

On continue avec Germaine Tillion, résistante et déportée à Ravensbrück en 1942 : « Dans une période où toutes les passions sont exaspérées, et d’abord les nôtres ; où nous avons les nerfs à fleur de peau et le cœur au bord des lèvres, nous ne devons pas nous abandonner aux excès de notre agacement, ou de notre dégoût, mais nous devons nous efforcer de bien voir (le peu qu’on nous laisse voir), de bien comprendre et de bien juger », affirme la résistante dès 1941.
Ethnologue, elle rappelle l’importance d’une pensée qui se conçoit toujours en mouvement : « L’ethnologie – pas seulement science humaine, mais humanisme – tient, au niveau de l’interconnaissance des peuples, une place parallèle à celle que joue le dialogue au niveau des individus : un aller-retour incessant de la pensée, incessamment rectifié. »
Après de nombreuses années passées en Algérie et avoir tenté pendant la guerre d’apporter une voie médiane, à l’instar de Camus, elle connaît bien les travers d’un virilisme qui voit s’affronter les hommes comme les bêtes : « Il existe dans les forêts de l’Amérique boréale des cervidés batailleurs et stupides qui parfois emmêlent leurs gigantesques bois et crèvent ainsi naseaux contre naseaux », remarque celle qui considère toujours l’affrontement comme une facilité hideuse, et la mesure comme une bravoure sacrée. »

Et puis on finit avec celle qui est devenue, un peu comme Camus, à la « mode » d’un temps qui pourtant ne les écoute guère, Hannah Arendt, et qui manie l’humour et la distanciation à égalité avec Germaine Tillion.
 « Si son ironie déstabilise ses interlocuteurs, ce n’est pas pour les paralyser, mais au contraire pour les obliger à s’arrêter une seconde, à faire un retour sur eux-mêmes, à renouer avec la liberté. Pas de pensée sans dialogue, avec les autres et, pour commencer, avec soi. « Parler avec soi-même, c’est déjà, au fond, la pensée », souligne-t-elle ».
Après sa couverture du procès Eichmann, cela lui fut reproché. « Je continue à penser qu’on doit pouvoir rire, parce que c’est en cela que consiste la souveraineté » (…)  Afin d’expliquer ce goût tenace, on peut mentionner une sentence du dramaturge allemand Bertolt Brecht, qu’Arendt aimait citer : « Il faut écraser les grands criminels politiques : et les écraser sous le ridicule. » Mais, aux yeux de la philosophe, ce parti pris constitue bien plus qu’une arme politique. Il engage tout un rapport à la liberté de juger. L’ironie introduit du jeu là où la pensée étouffe, elle remet le langage en mouvement. (…)
Arendt ne confond pas l’intelligence avec l’érudition, ni l’audace avec la culture – elle connaît assez d’intellectuels pour savoir que beaucoup d’entre eux, y compris parmi les plus prestigieux, sont aussi médiocres que dociles. « Je pouvais constater que suivre le mouvement était pour ainsi dire la règle parmi les intellectuels, alors que ce n’était pas le cas dans les autres milieux. Et je n’ai jamais pu oublier cela », se souvient cette juive allemande qui avait dû fuir son pays après la prise du pouvoir par Hitler.
Pour elle, la « bêtise » désigne plutôt un certain rapport à soi, une manière de coller à ses propres préjugés, jusqu’à devenir sourd aux vues d’autrui. Vous vous adressez à quelqu’un et vous avez l’impression de parler à un mur ? A coup sûr, vous touchez du doigt la bêtise. Celle qui permet à un homme de faire fonctionner une immense machine de mort sans éprouver le moindre scrupule, parce que son entendement tourne à vide, et que ce pur fonctionnement le comble. »

Voilà, j’ai envie de finir là-dessus. Sur ces deux « définitions » de l’intelligence et de la bêtise qui peuvent nous accompagner pour quelques années, celles qui viennent…

Commun.e.s

Je n’ai jamais bien aimé les autoroutes. Au propre comme au figuré. C’est un peu un cliché, je m’en excuse. Mais c’est tellement vrai. Les chemins de traverse que j’ai pu emprunter m’ont souvent menée vers ma voie, le nez et les cheveux au vent.

L’été, c’est le temps des balades et des petits chemins. Au risque du chauvin, je répète à l’envi qu’en Occitanie, tout est joli… Et je me le prouve chaque année.
De communes en communes, ici un lac, là un abri, un banc, un calvaire au carrefour, le charme est dans le détail hospitalier, qui fait de l’ombre, qui apaise, qui rafraîchit. Je me dis qu’il faut bien des gens pour s’occuper de ces détails-là, des gens qui ont le souci d’autrui. Des communes, ou désormais des inter-communalités, pour mettre à disposition des habitant.e.s comme des voyag.eur.se.s ces bancs et ces lacs, gratuitement. Je leur rends grâce ici.

Voilà. C’est tout, c’est dit.
A l’an que ven… lo nas e los pels dins lo vent…

Un petit post-scriptum tout de même, il y a dans ces terres du Comminges, Comenge en Oc, et par ces chemins si jolis, une structure qui me tient particulièrement à cœur et qui me rend bien service. C’est ici. Et d’où que vous soyez, désormais, le Comminges peut atterrir tout frais chez vous.