Archives de catégorie : Lire les textes (an 01)

Trop bon, trop con… Non !

C’etait un article dans le journal local, ça nous avait tous vexés dans la famille à l’époque. On écrivait de mon grand-père : « ce brave monsieur F. ». Brave. Souvent, brave est suivi de con. Brave con. Alors que la bravoure, c’est pas rien. Et mieux vaut être brave que méchant, on est bien d’accord ! Non ? On n’est pas d’accord ? On n’est pas chez les « bisounours » entend-on ?

Tout ce qui m’est arrivé de beau, de bien, de touchant, de généreux, tout ce qui m’a fait pleurer de bonheur, m’est arrivé par gentillesse. Celle d’autrui, la mienne aussi. Don, contre-don. C’est comme une philosophie. De vie. De vie entière maintenant.

Quand les mains sont ouvertes, les yeux écarquillés et le sourire posé aux lèvres… on n’imagine pas la somme des petits bonheurs qui nous échoient, à nous, les braves. Pas si cons.

Avril 2019

Comment vous faites avec la misère ?

Comment vous faites, habitant.e.s, des grandes villes, avec la misère ? Je ferais comme vous, je pense, je passerais, m’apitoierais, m’alarmerais, m’habituerais. Une pièce un jour sur deux au monsieur du feu rouge à l’angle de ma rue.

Marcher dans la ville qui fut mienne et la voir transformée par la misère à tous bouts de rues, de carrefours, de trottoirs et d’espaces verts, le choc est grand. On me dirait « Paris », on me l’a dit déjà, les bidonvilles sous le périphérique, je réagirais moins fort je crois. C’est stupide, je le sais. Et puis Toulouse est une grande ville, à l’instar d’un Paris, d’un Lyon ou d’un Marseille. Bordeaux ? Oui, Bordeaux aussi.

La misère est partout, je le sais aussi. Dans mon petit bourg du piémont pyrénéen, dans ma petite ville des bords de mer…

Mais dans les grandes villes, le choc, c’est les mondes qui se choquent, et ça se voit, et c’est cruel, et signifiant. Et cruellement signifiant. Il y a celles et ceux en vélo, celles et ceux qui courent, celles et ceux qui roulent, qui rollent, qui trottinettent, celles et ceux en bus, celles et ceux en voitures, celles et ceux aux terrasses des bars, celles et ceux allongé.e.s au sol, celles et ceux sous la tente sur les trottoirs, celles et ceux qui passent et qui regardent, celles et ceux qui se penchent, celles et ceux qui se sont penchés mais ne se penchent plus, ce serait trop souvent, trop d’argent, celles et ceux qui ne fument plus dans la rue, ça reviendrait trop cher de filer des clopes à tout bout de champ comme on le faisait avant, celles et ceux qui vont au théâtre, au cinéma, celles et ceux qui font la queue pour entrer dans des restaurants, celles et ceux qui se refilent des bons plans, celles et ceux qui troquent, celles et ceux qui « font » les magasins, celles et ceux qui « se font » les magasins, celles et ceux qui se « démerdent », celles et ceux qui ne se démerdent plus.
Beaucoup, beaucoup, beaucoup trop de gens abîmés.
Et pour paraphraser Saint-Exupéry, je n’aime pas qu’on m’abîme un homme, une femme, des enfants. La queue tous les petits matins devant la veille sociale du Ccas, la petite (vieille) dame assise jambes repliées contre elle (à cet âge avancé, le tailleur n’est plus possible) à côté de la boulangerie, vision quotidienne à travers la vitre du bus.

Alors bon… s’indigner, se révolter… bien sûr. Mais surtout lutter contre le fait de s’y habituer, je crois que ce doit être un dur combat.

Avril 2019

Une vie

Il y a des morts qui bouleversent les programmes. Pas seulement radio ou télé. Je n’aurais pas pensé, même hier, que la mort de Michel Legrand me ferait tomber soudainement dans le chaudron de l’enfance, de la jeunesse, de mes trente ans, de mon aujourd’hui, linéaire, accompagnement de toujours, désormais, à très bientôt cinquante, on peut dire d’une vie. Ma tasse de café encore à la main, dans l’autre le téléphone portable sans fil, je tape sur You tube et ça défile : Parapluies, Gene Kelly-Demoiselles, Peau d’Ane-Marraine…

C’est enfant, à la télévision, les couleurs si évocatrices des années 70, mais je ne le savais pas à l’époque, ces lilas, ces oranges, ces verts, ces bleus, ces mauves, l’enchantement de Peau d’Ane. J’adorais Jean Marais parce que j’adorais les films de cape et d’épée. C’est ensuite jeune fille le rêve des amours trouvées après les amours fantasmées chantées par Maxence, et ma voix qui s’accorde plus aisément aux graves des forains qu’aux aigus de leurs jeunes compagnes. Faut dire que j’ai commencé à fumer assez tôt.

C’est aussi, enfant, une cassette audio de Michel Legrand. Je n’aimais pas plus que ça l’écouter mais j’aimais, déjà, le chanter. J’ai depuis perdu mes dernières cassettes audio dans un des multiples déménagements… et je ne me souviens pas depuis quand je n’ai plus rien pour les écouter encore…

A la trentaine, les Demoiselles ont déjà été vues plus de vingt fois, les Demoiselles vingt-cinq ans après itou, Jacquot de Nantes, c’est lui, c’est Demy… je suis tombée aussi à ce moment-là dans la marmite à Varda, tout vu, tout pris… ça donnait comme une unité à la vie.

Puis je déménage de Toulouse à Sète et les Demoiselles s’estompent. Je les revois moins. Je les chante moins surtout, normal, la voix s’éraille… A la clope, s’ajoutent les rites initiatiques au bar des halles, ça n’aide pas… Mais Legrand revient par la petite porte de la quarantaine, une trouvaille chouïa misogyne, une époque là encore, celle que je n’ai pas connue, celle d’avant moi, les années 60. Par Nougaro, celui avec lequel, je l’espère, ma voix s’accordera toujours ! Pour l’accent, c’est sûr. (Chanter dans son accent, c’est comme enfiler des pantoufles, on se sent extrêmement à l’aise, ça me fait le coup aussi avec Cabrel et les collègues.)

Bon bref, une vie.
Est-ce que je dis que ça fait tout bizarre que les gens qui étaient dejà un peu vieux, quand même, dans l’enfance, meurent les uns après les autres ? Est-ce que je le dis que je ne l’ai pas vu venir ? Que tout d’un coup, les premières années de ma vie d’adulte s’éloignent et qu’en tendant le bras derrière, je risque l’élongation de l’épaule ?
Non, je me remets plutôt cette histoire si drôlement racontée par Danielle Darrieux. Pour le plaisir de prolonger la chronique et le temps…

Janvier 2019

Alors on pense*

Tout va trop vite, la pensée notamment, même pas le temps d’écrire, de saisir la pensée qui vole pour la poser là, qu’une autre arrive, la pousse, la chasse. Pour le sens, les sens, le moment est assez exaltant. Avoir passé tant d’années à enrager de la disparition du peuple, des peuples, des écrans radars de nos quotidiens « cultivés », et assister à l’émergence désordonnée de paroles et d’arrêts sur images sur la diversité des colères, rancœurs, épuisements mais aussi des retrouvailles, liens nouveaux et révoltes renouvelées ne peut qu’inciter à mettre la pensée en mouvements. Comme je lis et j’écoute beaucoup, je ne me sens pas d’en rajouter ni de gloser. Alors, je mets des liens.

Ici, à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, on fait le boulot. On archive, on réfléchit, on met en commun. C’est leur boulot. Leur boulot n’est pas de soutenir de loin ou de haut, leur boulot c’est de réfléchir et de nous aider à le faire. Ils le font et c’est bien. Moi, j’ai un petit penchant pour ce qu’en dit Gérard Noiriel.

Comme on parle beaucoup de démocratie participative, et qu’il ne s’agit pas de réinventer la poudre à chaque fois que quelqu’un découvre un mot nouveau, c’est bien de se pencher sur des histoires qui ont fait la jeunesse de celles et ceux qui nous ont précédé.e.s. Et des leçons à en tirer. C’est à entendre ici, à Louviers, entre 65 et 83.

Et puisqu’avant de repousser encore une fois foireusement l’âge de départ à la retraite, on réitère en ce moment les sempiternelles négociations sur la réduction des droits au chômage, les intermittent.e.s de l’espectacle vivant et de l’audiovisuel pas mort se refont entendre. Où l’on retrouve Samuel Churin répondant à sa manière, plutôt belle, à des questions plutôt mal posées (c’est un euphémisme parce que j’ai été trop bien élevée).

Et, pour rajouter une petite touche toute personnelle, mon petit plaisir personnel du moment c’est qu’au mépris on sache toujours répondre collectivement.

Et puis une petite chorale nocturne pour finir, ici. A Commercy.

Ah, et enfin, aussi, comme on ne sait pas du tout ce qu’il en sera pour 2019, l’inconnu étant droit devant… Au bout… peut-être… y a la lumière… à moins qu’on ne sombre dans le crépusculaire. Alors je m’empresse de nous la souhaiter bonne, cette année ! E, sobretot, plan acompanhada. Bien accompagné.e.s.

*L’original, est là.