Archives de catégorie : Lire les textes (an 01)

Service public

Le monde tient sur elles et sur eux, en faits. En faits concrets. Ce que l’on relève aujourd’hui, ce sont des faits concrets : soigner, ramasser les ordures, entretenir l’espace public, enseigner à distance, s’occuper des enfants, des vieilles, des vieux, des handicapé.e.s, de toutes celles et ceux qui en ont besoin, faire arriver le courrier, faire arriver les trains, traiter les dossiers, etc.

Le monde tient sur elles et sur eux, en fait.Je l’avais déjà écrite cette phrase, et je pense que c’est après un entretien avec les médiathécaires de l’Ile de Thau. L’une d’entre elles, Mireille, lance ce terme, trop souvent abstrait : « service public ». « Si on tient, aussi, c’est parce qu’on a le sens du service public ». Et les autres, derrière elle, approuvent : « Ah oui ! » (C’est ici, vers la 28°minute).
Une autre, Francine, me raconte le discours d’une collègue, Mariem, au moment de sa titularisation : « Elle dit alors l’honneur qui lui est fait de pouvoir contribuer au service public ». Francine dit les frissons, l’émotion que cela lui a procuré. Cette incarnation du terme : Service public. (C’est , juste en suivant vers la 29° minute).

Pour moi, ce n’était qu’un concept, une valeur à défendre de fait, essentielle, évidente, dans les rues souvent, ou lors de débats desquels je ne suis pas arrivée à m’échapper à temps (sachez-le, normalement, je fuis les débats, je trouve ça… inopérant on va dire. Le débat d’opinions contradictoires est à mon sens contre-productif et source d’un niveau sonore assez insupportable).

C’était, oui, concrètement abstrait. Concret parce que je sais bien que l’éducation, la santé, je ne les ai pas payées moi-même au prix qu’elles valent et je n’ai jamais râlé de payer des impôts. Abstrait parce que cela manquait d’incarnation, justement. J’ai peu connu d’agent.e.s du service public qui en parlaient si bien avant cet entretien.

Hier soir, dans une video relayée par France Info, une infirmière expliquait que si elle continuait à travailler comme elle le fait actuellement aux urgences d’un CHU, sans avoir pris plus d’une semaine de congés dans l’année, si elle accepte qu’on remanie en permanence son planning en fonction des arrivées du moment, c’est parce qu’elle est « au service du public. C’est notre métier. » Texto.

L’article suivant, dans le fil d’info de France info, c’est l’ARS de Nancy qui envisage toujours de supprimer quasi 600 postes et 174 lits dans les hôpitaux de la région.

Oui, c’est clair. Le monde ne tient QUE sur les gens de bonne volonté. Et à rebours de leurs tutelles, bien souvent. La prise de conscience du moment c’est que, si ces gens lâchent, ça s’écroule leur château de cartes, tout simplement.
Si nous pouvions nous rendre compte de la force que nous représentons, toutes et tous ensemble…

L’essentiel

Qu’est-ce qui est essentiel ?
Le moment nous fournit quelques réponses.

Samuel Churin, toujours pertinent, fait remarquer que les personnes essentielles à nous aider à vivre et, on l’espère, à passer ce moment sont parmi les moins valorisées et les moins payées (ça marche ensemble). Alors applaudir, si on veut. Mais s’en souvenir quand les rues seront accessibles à la foule, ma foi…

Je me reprends à rêver de L’an 01. On arrête tout, on réfléchit… mais c’est bien triste tout de même…

« Sur les emplois, ce virus est aussi un extraordinaire révélateur. On pourra en effet constater que éboueurs, caissi.er.ère.s et employé.e.s de supermarché, personnels de l’hôpital et de la petite enfance, travailleur.euse.s socia.les.ux, électricien.ne.s, gazier.e.s ou conduct.rice.eur.s de train,… sont bien plus essentiels à nos vies que n’importe quel conseiller.e financier.e.

Ce sont pourtant les boulots les moins bien payés, les plus négligés, les moins bien considérés, ceux qui ont concentré les mauvaises blagues des mauvais sketchs de mauvais comiques. Ce sont pourtant ces derniers, ces « presque-rien », ces négligé.e.s qui sont, clairement, nos premi.ère.er.s de cordée.

Passés l’émotion et les applaudissements au balcon, nous devrons nous en rappeler, nous devrons rappeler à celles et ceux qui nous gouvernent que ces femmes et ces hommes ont fait rempart, pendant que d’autres, mieux considérés, pouvaient être protégés dans leurs maisons de campagne (et tant mieux pour eux, elles).
Il ne s’agit pas de monter les gens les uns contre les autres, il s’agit d’obtenir une revalorisation réelle de tous ces métiers pénibles, exercés par des femmes et par des hommes qui sont en train, concrètement, de nous sauver. »

Et sinon, dans la série boulot pas essentiel, mais on a fait du stock pour l’avenir, vu que tout le monde propose de revoir des vieux films, je vous propose de revoir les miens : ici et .

Et on peut aussi aller lire ici. S’informer là. Et vice-versa.

Et l’essentiel en ces temps bousculés et/ou enfermés, c’est aussi la tendresse. Une bien belle initiative à écouter, réécouter pour tous ces matins confinés.


Le dernier café du matin, c’était dimanche

Je ne peux rien faire d’autre que de lire les fils d’info et envoyer des blagues à mes proches.

Enfin non, je triche. Je lis aussi, je cuisine, je fais le ménage et les lessives, et je regarde films et séries, comme tout le monde. Plus le tour du quartier, mon téléphone a compté : 4000 pas. Donc faudra désormais faire deux fois le tour du quartier. Le tour du quartier, c’est longer quatre canaux entre ombre et soleil. On peut difficilement se plaindre.

C’est le premier matin que je me rends compte de l’état de fébrilité. Je suis ridicule sur mon téléphone portable, je lis les titres, je n’arrive pas à me concentrer pour lire les articles en entier, je jongle entre les applications. Quand je m’en aperçois, je pose illico le téléphone sur la table et je réfléchis. Pourtant j’ai bien dormi. C’est quoi cet état ? Et ça me revient, j’ai déjà connu ça, c’était après l’explosion d’AZF. Je vivais AZF, je lisais AZF, je me réveillais AZF, merci mon dieu, je ne mangeais pas AZF.

Le virus est entré partout dans nos têtes, mais il a mis le temps. Oui, oui j’avoue, dimanche matin, je faisais partie de celles et ceux qui, ravi.e.s de trouver un bistrot non pas ouvert mais qui distribuait des cafés à emporter, se sont assis.e.s pendant deux heures à voir le monde passer et à tenir salon (bon, à un mètre au moins de chacun.e). Je ne suis pas restée seule une minute, la ville entière s’était donnée rendez-vous pour voir à quoi ressemble une ville sans bars. Et on sentait le soulagement de chacun.e de pouvoir, une dernière fois, s’arrêter comme en terre de connaissances.

Le rituel du café du matin, ici comme en tant d’endroits du monde, est sacré pour certain.e.s. Je me suis toujours débrouillée, même du temps du salariat contraint, pour aller prendre mon café en lisant le journal dans un bar de quartier. Les jours sans étaient des jours malades.

On mesure, au désarroi de quelques-uns ce dimanche, l’importance du rituel. On comprend très vite, on le savait déjà mais sans en avoir la conscience, que pour beaucoup d’entre eux (peu de femmes en l’occurence), le café du matin, l’apéro du midi sont les seuls moments de rencontres de beaucoup d’habitués qui passent de bar en bar autour du marché de la ville.

Nous qui échangeons par mèl, par texto, par conseils de lecture, par échanges de films, par coup de fil si la voix de l’autre manque, nous ne sommes pas seul.e.s. Et pouvons nous resservir un café dans la tasse, parce qu’on a bien quatre paquets d’avance…


La bourse ou la fuite

L’argent, qui est la valeur de toutes choses, est étonnamment aussi celle du respect que l’on vous porte. On le sait : se démonétiser, c’est se dévaloriser.
Mais, tous les comptes faits et refaits au fond de la bourse, pièce à pièce, finalement… pourquoi ne pas décider de se démonétiser tout.e seul.e ? Et de s’accorder de la valeur par soi-même ? Et de refuser que d’autres en décident à notre place ?
Pour vivre chouïa plus heureux.ses, il suffirait donc de choisir avec qui l’on veut bien échanger la valeur de nos dons.

Choisir de « travailler » avec des gens qui fonctionnent de même, et fuir celles et ceux qui, par l’argent, se donnent un pouvoir, celui de vie sur autrui, pouvoir qu’en réalité nous leur procurons par nos silences et nos trouilles, pourrait bien devenir salutaire.

Bien sûr, il y a un brin de lâcheté à ne jamais parler d’argent parce que ce n’est pas… « poli ».
J’ai entendu l’autre jour : « On vous donnera une petite rémunération ». A qui peut-on dire ce genre de choses, sans préciser le montant de la somme, en pensant que les gens travaillent contre de « petites rémunérations » ? A des gens que l’on prend pour des « con.ne.s »…, à des gens qui ne trouvent pas « polis » de répondre « combien ? »… Ou à des gens qui ont, depuis longtemps, déconnecté le travail du salaire et qui bossent pour le plaisir de faire plaisir.

L’idéal, bien sûr, c’est que, tout travail méritant salaire, il soit rémunéré à son juste prix. Mais c’est quoi, un juste prix, dans un système de faux-semblant où la femme d’un député peut émarger à plus de 5000 euros par mois sans strictement rien faire et où des agriculteur.rice.s ne se tirent même pas un RSA à temps plus que plein ?
Dans l’univers d’où je viens, un monde que je refuse d’habiter, les pauvres choisissent de s’escroquer entre eux : les salarié.e.s abusent des intermittent.e.s, les intermittent.e.s exploitent les stagiaires, les stagiaires s’assoient sur les chômeur.se.s, etc.
Alors la révolte bien sûr ! La syndicalisation, évidemment…
Mais la fuite, aussi…
Parce que courir après le pognon use prématurément les tendons.
Alors que gambader dans la nature renforce la musculature…

Si la fuite est un choix difficile, puisqu’il exige de réduire les frais comme on réduit la voilure d’une embarcation, il faut quand même dire que c’est un choix joyeux !
C’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles j’ai mis sur ce blog tous mes films en accès libre. Pas parce qu’ils ne valent rien, mais pour que vous puissiez les voir à volonté.
Il y a des gens qui, en échange, chaque année, m’offrent des huîtres de Bouzigues, du fromage, du vin de la région de Narbonne, des œuvres d’art, des livres, des bijoux, des céramiques, du pain d’épices, des fleurs, des chapeaux… et bientôt l’hospitalité… si, si… Je vous jure ! Chaque année !*

Car le don / contre-don fonctionne toujours, et pas seulement dans les sociétés archaïques du Potlatch. Joie et bonheur, il devient même central pour celles et ceux qui ont choisi de vivre autrement sur des territoires abandonnés par la monnaie et la rentabilité.

En Comminges, mais pas que, fleurissent les ressourceries, les donneries, les monnaiteries locales, les échangeries et compagnie. De quoi survivre en temps hostiles, de quoi créer du lien quand les anciennes solidarités ont disparu, de quoi envisager l’avenir dans des communautés de vie liées aux territoires choisis ou subis (certaines de ces structures ont vu le jour à l’arrivée de migrant.e.s sur ces terres) dans lesquels nous vivons.

Fuir n’est pas lâche, fuir c’est se garantir une survie en cohérence avec deux trois valeurs qui nous tiennent au cœur. Fuir, c’est choisir.

  • Continuez… chaque année ! Je m’y suis un peu bien habituée…

L’excuse de l’époque est toc

C’était l’époque, disent-ils. Mai 68 a bon dos, à bon compte, qui ne fait pas les bons ami.e.s. Le slogan « interdit d’interdire » fleurit dans les explications à deux balles, sans excuses ni remords, de celles et ceux qui ne renient rien de leur soutien à Gabriel Matzneff. J’ai autour de moi, au-dessus de moi, des proches qui ont vécu la même époque. Et vous de même. Et dans cette époque, la morale commune, la commune décence, fait que l’inacceptable d’aujourd’hui l’était déjà hier : on ne fait pas de mal aux enfants. Ni ici, ni ailleurs, à l’autre bout du monde, en Asie, au Maghreb.

Ce n’est pas une époque qui est en cause, c’est un univers. Celui d’une « élite » cultivée, avide de ses propres plaisirs, peu encline à la bienveillance et se drapant de faux-semblants intellectuels pour justifier l’injustifiable. Le monde de la grande prêtresse des lettres du Monde, celui des Sollers et consorts qui pouvaient alors se permettre de jeter à la tête de la lanceuse d’alerte et de moralité, Denise Bombardier, le qualificatif de « connasse ». Ces gens ne valent rien. C’est tout, il faut le dire. Il faut dire aussi que protéger les enfants – et un.e adolescent.e c’est encore de l’enfance qui se transforme sous une peau fragile -, ce n’est pas une question d’époque, c’est une constante de l’humanité.

Entendre aujourd’hui leurs vaines tentatives de justifications, c’est comme de l’ongle de l’index et du pouce vérifier la sonorité des vases en métal précieux ou de prendre entre ses dents une pièce de monnaie : ça sonne faux, c’est du toc.
Mai 68, les années 70, telles qu’on me les a transmises, c’est un désir de changement profond, radical, de remise en cause de toutes les postures de pouvoir, de leurs abus, dans tous les domaines, publics et privés.

Et sinon, au bord d’une guerre absurde de matamores, comment souhaiter une belle année nouvelle ? C’est toujours la même chose à l’orée du mois de janvier, on ose à peine souhaiter le mieux quand le pire est quasi certain.
Alors, bon, allons nous réchauffer aux solidarités actuelles, dans les gares, les manifestations et les piquets de grève. Je ne vois rien de mieux pour l’instant, ce sera déjà ça de pris qu’ils (les « élites », cultivées ou pas, qui n’ont pas le souci d’à quel âge ils pourront espérer percevoir le minimum vieillesse) ne nous prendront pas.

Janvier 2020

Sur deux jambes, c’est mieux

Bon, on s’en fout un peu, c’est pas le lieu que je vous raconte que j’ai boitillé pendant deux mois avec un genou défaillant, une genouillère encombrante, un début d’arthrose et tutti quanti ! C’est juste pour dire que marcher sur ses deux jambes, c’est mieux. Franchement mieux ! Et mardi soir, mes deux jambes fonctionnaient parfaitement pour me rendre à la médiathèque Cabanis à Toulouse et assister à la présentation d’une fresque INA réalisée grâce aux bons soins de l’équipe formidable du Cirdoc-Mediateca occitana. « 50 ans de borbolh occitan », une navigation bouillonnante (borbolh, c’est bouillonnement en oc) qui peut vous prendre des heures, des jours, des mois… au creux de l’hiver, entre châtaignes et vin nouveau, et soupe de potimarron qui borbolhe sur le feu.

Comme je n’aime pas être en retard, il m’arrive souvent d’être en avance. C’était le cas mardi et j’ai donc eu le temps de visiter la magnifique exposition « O blédi O Toulouse » installée dans la médiathèque Cabanis. Plus de cinquante ans, cette fois, d’histoire d’immigration maghrébine à Toulouse, réalisée par le TactiKollectif, de 1945 à 2001, photos, textes, musiques et graphisme, le plein de souvenirs de ce qui a fait l’histoire de notre petit pays, Toulouse au cœur de l’Occitanie. C’est jusqu’au 12 janvier, allez-y.

Voilà, j’étais sur mes deux jambes. Et j’y étais bien. C’est si rare que l’évidence de ce lien entre les cultures soit palpable, et tranquille surtout, qu’il me fallait le souligner.

Et puis, et puis… C’était un peu comme la fameuse madeleine trempée dans le thé ou le tilleul, mais pour moi franchement meilleur, une cerise à l’eau de vie est venue conclure le petit miracle de cette soirée au chaud des médiathèques, Eric Fraj nous enlevait avec cette voix qui depuis mes 16 ans m’emporte, les yeux fermés, sur les rivages poétiques de notre vaste territoire qui fait de nous des semblables, occitans, catalans, castillans et arabes… et jusqu’au bord du fleuve Niger.

Et pour finir… C’est quoi la violence ? Cet entretien avec Marti, je crois que je vais beaucoup l’utiliser dans les temps à venir…

Novembre 2019

Virilisme et création

L’avalanche des « moi aussi » (#MeToo) dans le cinéma a un sens. Le dernier article en date, une nouvelle enquête de Marine Turchi sur Mediapart, enfonce le clou là à l’endroit même qui fait mal depuis si longtemps (pour les non-abonné.e.s lire ici, ou faites-le moi savoir et je vous offre l’article). Où l’on parle non seulement d’attouchements et de harcèlement sur une enfant, mais aussi d’emprise et de domination sous couvert d’une initiation artistique, mais surtout sous le couvercle d’une chape de silence et de honte. Les uns étant la conséquence des autres. Conséquence qui blesse à vie et que l’on porte là, à l’intérieur, cachée ou pas, plaie profonde qui restera toujours à vif pour peu qu’on y appuie.

Mais ce sont des autres dont je veux parler, des causes : l’emprise, la domination, l’assujettissement. Pourquoi, dans cet univers du cinéma, les violences, verbales, physiques sont-elles si nombreuses ? Parce que c’est un lieu inouï de pouvoir, un univers hiérarchisé à l’extrême, un amoncellement de contrats précaires et une répartition sociale et genrée des rôles absolument hallucinante encore aujourd’hui. Comme une espèce archaïque du travail salarié, un monstre répugnant venu des grandes profondeurs de l’histoire de l’exploitation, avec une sale gueule de poisson très très vilain. J’exagère pas. Montrer « patte blanche », être adoubé.e, courir après le pognon, rougir sous le feu des critiques, se faire « repérer », envier les collègues, quêter des palmes et des prix, désirer la reconnaissance, renouveler ses cachets, et j’en passe, cela ne crée pas les meilleures conditions pour développer des relations saines, solidaires et joyeuses de travail désaliéné. Cela engendre une compétition malsaine à tous les niveaux et c’est pas l’an O1 tous les jours. Mais c’est aussi un endroit où le virilisme, montrer ses muscles ou sa grande culture (cela peut être pareil) et jouer les grandes gueules, atteint souvent son apogée.

L’emprise, la domination, le fait qu’un bonhomme de quarante ans se permette de déclarer sa flamme à une gamine de 12, s’imagine être amoureux fou, s’inventant un rôle de pygmalion-mentor surplombant jusqu’à ce que la main s’insinue là, sous le pull, pesante comme du plomb justement, sont directement liés à la posture stupide, idiote, imbécile du créateur dans notre société, avec un grand K qui écrase à la PolansKi.

Bien plus souvent homme que femme, même si le virilisme peut aussi être adopté par quelques femmes – il arrive que les dominé.e.s revêtent les oripeaux culturels des dominants -, le créateur viriliste ici-bas est une espèce pas si rare qui semble pouvoir tout se permettre, sans grand risque. Tripoter des petites filles est le paroxysme d’abus de pouvoir permanents. Entendre des réalisateurs sur un plateau parler aux équipes comme « à des chiens » est chose admise, et fréquente dit-on. Ce ne serait pas de l’autoritarisme à deux balles, mais une autorité nécessaire à la réalisation d’une œuvre.

C’est pourtant cela qu’il faut remettre en cause : cette posture d’évidence qui s’impose par la force, joue sur la peur et la terreur, laquelle cascade de postes en sous-postes dans un invraisemblable silence. Parce que si l’on veut bien aligner les parallèles, et y réfléchir cinq minutes, on entrevoit l’équivalence de positionnement autocrate et individualiste entre un Kréateur, un grand patron genre FMI ou un chef d’Etat à la Trump. L’abus sexuel est une des facettes de l’abus de pouvoir.

La révolution qui s’imposerait pour mettre à mal cette posture-là nous obligerait à déboulonner les statuts, les statues et les statures. En quoi, pourquoi, le créateur est-il supérieur à tout autre ? Il est « autre » peut-être, certainement… mais supérieur ? Franchement ? Réfléchissons.

Novembre 2019.

La beauté tient à un fil

Un énième débat sur l’immigration à l’Assemblée nationale a lieu en ce moment. Il y a plus de vingt ans, j’avais collaboré à la rédaction d’un dossier qui s’appelait « Politiques piégées de l’immigration » et si je me souviens bien le duo Pasqua-Pandraud en était la cause. Depuis on est en boucle. C’est un peu comme Vertigo, on tourne sur nous-mêmes dans une immense spirale descendante, on chute, on chute, on chute et jusque-là tout va mal. Et le piège se referme, toujours plus, les crocs acérés sur les chairs les plus tendres, celles des plus fragiles d’entre nous.

Un débat à l’Assemblée autour de véritables chiffres, de véritables enjeux, avec des éléments fournis par celles et ceux qui sont au charbon du quotidien aurait pu être un grand moment de pédagogie.

Un débat avec pour seules prises de paroles des opinions qui s’opposent avec la radicalité des tribunicien.ne.s, rien n’est plus vain, mais par contre rien n’est plus dangereux pour les temps à venir. Il y aurait de quoi être très pessimistes. Et je le suis, profondément.

Mais les moins de vingt ans, en ce moment, font un bien fou. Ils ne ressassent pas, en boucle, les échecs des temps jadis, ils nous tendent le miroir sans alouette des dégâts du présent. Comme disait l’autre qui ne voulait pas désespérer Billancourt, ne désespérons pas la jeunesse, ne leur disons pas que tout a été essayé, que rien n’est plus possible. Au pessimisme de l’intelligence du monde, opposons toujours – pas forcément l’optimisme -, mais, oui, le volontarisme collectif des gens qui en ont… de la volonté. Car si je me méfie de l’optimisme béat, je m’obstine à tenter de voir la beauté du monde dans l’humanisme en actes.

Dans un débat autour du film ci-dessous, on me dit qu’il est optimiste, ce film, et que cela fait du bien. Je suis heureuse du bien que cela peut faire, même si je ne penche pas du côté de cet optimisme-là. Si mon boulot était de décrire les situations telles qu’elles sont, telles que je les vois, on rigolerait pas tous les jours. Mais le boulot que je me suis confié à moi-même, c’est de dire ce que je trouve beau. C’est-à-dire que je lutte, en permanence, contre moi-même et mon penchant lucide à envisager le monde tel qu’il ne va pas.

Et je trouve beau ces femmes qui bossent tous les jours à ressemeler les godasses trouées des gosses sans avenir (J’ai adoré le film La vie scolaire, je le dis en passant). Je l’ai déjà écrit, pour moi filmer c’est admirer. Non pas regarder vers le haut en se plaçant plus bas, – la contre-plongée c’est pas très joli pour les visages -, mais chercher à nous élever ensemble.

Mais ce que je trouve beau est aussi très fragile. La beauté tient à un fil.

Ce travail que ces femmes accomplissent dans un quartier de Sète, comme dans tant d’autres endroits du monde, difficile, exigeant mais surtout harassant, de croire en la jeunesse, de se mobiliser constamment à envisager un avenir possible pour celles et ceux qui partent dans la course avec des fers aux pieds (si les gens qui parlent « d’égalité des chances » pouvaient réfléchir cinq minutes à la bêtise intrinsèque de cette assertion bateau), mérite d’être compris et soutenu. C’est un peu le moins que l’on puisse faire au regard de leurs actions, même aux jours sombres du pessimisme et du désespoir à l’écoute des débats malsains de nos… « représentant.e.s » dans le grand hémicycle.

Octobre 2019.

Des arbres, des médiathèques… et des petits vélos

Petite chronique de l’été : Il faut planter des arbres pour lutter contre le réchauffement climatique. Bon, ce serait un minimum, parce qu’il faudrait tellement plus. La maison brûle toujours plus haut, plus fort, plus grand, on regarde toujours ailleurs sous les pieds nus de nos voisins pour voir si par hasard ils ne viendraient pas piller nos climatiseurs.
Hier quatre maisons sont parties en fumée à Montbazin, sous les effets conjugués de la sécheresse et du mistral.
Mais bon… des arbres… ça m’aide à faire un titre pour parler des médiathèques.

Et les petits vélos ? Ben le Tour de France est terminé, un jour de nostalgie s’en suit toujours obligatoirement. Un Tour effectué au frais de ma maison humide à défaut de courir les routes du Comminges et du Gard écrasées de chaleur et de souffrances. Le Tour de France, ça aide pas à lutter contre le réchauffement climatique… Mais ça fait toujours s’exalter les oiseaux à plumes et j’adore les journalistes sportifs, hérauts d’un lyrisme intemporel. Je me suis donc régalée à suivre le Tour dans les pages, désormais électroniques, du Monde en me réjouissant de leurs haltes bistrotières.
Régalée, y a pas d’autres mots.
J’aime les sports collectifs qui me donnent des émotions rarement ressenties par ailleurs* (je me mets dans les pas de Camus, ça cautionne grave), j’aime les paysages d’Occitanie et j’aime les feuilletons des journaux depuis Zevaco jusqu’à, donc, ce Tour exaltant de 2019.

Alors… Les médiathèques. S’il faut planter des arbres pour lutter contre le réchauffement climatique, il faut de la même manière planter des médiathèques pour lutter contre la désertification culturelle. Parce que le désert culturel, ce n’est pas l’absence de lieux de culture, c’est la réticence à les fréquenter, ces lieux. Etudes après études de l’observatoire des pratiques culturelles, on ne peut pas dire qu’on progresse à la vitesse du réchauffement climatique pré-cité.

Je ne connaissais pas bien les médiathèques avant d’y filmer dedans. J’allais quelquefois chercher des livres ou des films, vite fait, mais jamais m’y poser à lire le journal, regarder autour de moi les enfants y jouer, m’y faire lire des histoires au creux de l’oreille, participer à des ateliers d’écriture, d’épices, de sons, de chants, de jeux vidéos grandeur nature…. J’y étais bien passée y entendre une ou deux conférences l’an, oui, y voir un film ou une expo aussi… Mais pas plus.

Je n’avais donc pas vraiment la notion d’un service public aussi vaste, si complet. Un service de fait, comme l’eau et l’électricité pour ma génération, d’évidence. Mais je ne l’avais pas encore entendue, cette notion, comme au sens de Vilar, un formidable outil d’humanité, un service public de culture ouvert à toutes, tous, en tous temps et à toute heure, sans que l’on vous demande rien à l’entrée, juste à faire un petit peu moins de bruit quelquefois, le temps d’une pause, au frais climatisé en ce moment, aux frais du contribuable qui ne sait pas à quel point cette contribution-là est l’une des plus utiles qui soit.

Pourquoi ? Parce qu’on y est bien, qu’on s’y sent bien. Parce que personne ne s’y sent « jugé.e » comme on peut le ressentir trop souvent dans ces lieux de culture où il faudrait les bons codes pour oser y pénétrer (quel échec !).
Et qu’à partir de là, tout peut arriver. Il faut, pour chacun.e des individus que nous sommes, des lieux collectifs comme des rampes de lancement, des lieux dans lesquels on ne sait pas ce que l’on va trouver, des lieux au risque de s’y trouver soi-même.

Oui, il faut planter des arbres et des médiathèques.
Et des arbres comme des médiathèques, en prendre un soin constant.

Juillet 2019

  • Le théâtre, aussi, me les a apportées ces émotions autrefois. Mais j’ai plus trop les moyens… et je les aurai de moins en moins… je dis ça, je dis rien…