C’est une belle histoire, avec des Ogres dedans paraît-il…

C’est une fin d’après-midi, un dimanche un peu maussade de février 1999.
Sur un parking de Balma, dans la proche banlieue de Toulouse, juste derrière la rocade, deux chapiteaux se dressent, accolés l’un à l’autre. Un petit et un grand, bleu et jaune.
On n’a pas encore changé de siècle ni de monnaie, l’Agit théâtre – Association pour un groupement d’intervention théâtrale – donne à voir Jacques et son maître de Milan Kundera sur une mise en scène de François Fehner.

L’Agit théâtre aura dix ans en l’an 2000. A eu 20 ans en 2010. Aura 30 ans en 2020…

Plus qu’un coup de cœur ce jour-là, un coup de foudre. Est-ce que je connaissais l’Agit avant ?  Est-ce que j’avais vu la pièce précédente, Cabaret Tchekhov ? C’était il y a longtemps, je ne m’en souviens pas.

Mais je me souviens que tout commence avec ce Jacques le fataliste revisité par Kundera, parce que de là date ma rencontre avec Marion Bouvarel et François Fehner.
MarionFrançois
Je veux vérifier avec eux qu’il n’y a  pas de miracle, que ce qui m’a touché dans cette soirée, c’est bien ce qu’ils veulent mettre en œuvre au sein de l’Agit. Le plaisir de l’intelligence, l’amour de la langue pour dire l’idée, l’accueil sans flonflons mais sur un air d’accordéon, un verre à la main, un plat pris au comptoir, une belle idée du théâtre et une ambition permanente : le rendre accessible au plus grand nombre. « On ne veut pas de distance entre les gens du spectacle et la vie réelle, m’explique alors François. Lorsque l’Agit monte un spectacle, elle propose une soirée entière, un univers complet, accueil, musique, petit verre compris. Inviter les gens au spectacle, c’est comme les inviter à dîner ». 

Alors, bien sûr, j’ai fini par y dîner, chez François et Marion. Et José. Et Inès. Léa n’était plus là, faisait alors des études à l’Insas, en Belgique. Leurs trois enfants. « Une vie de saltimbanque, ça se construit et c’est pas tranquille, voire risqué, notamment par rapport aux gosses » confie Marion.

Saltimbanques, c’est le mot. Car le chapiteau n’est pas à demeure fixé derrière sa rocade. Le chapiteau, c’est pour bouger, aller chercher les publics « là où les gens se trouvent, où il n’y a pas forcément de structure d’accueil ». Vilar parlait de « renouer avec un théâtre de tréteaux ». Tréteaux et chapiteau, même combat on dira.

Avant le chapiteau, il y avait eu nichée au Pont des Demoiselles à Toulouse une péniche café-théâtre, La Rigole, dès 1982, et déjà l’idée de l’itinérance et du projet collectif. Projet qui avait fait « descendre » François et Marion de Nancy où ils avaient ancré leur goût du théâtre, Marion à la Comédie de Lorraine, François finissant ses études de médecine, mais déjà tous deux bénévoles pour le fameux Festival de théâtre universitaire.

Je raconte l’anecdote parce qu’elle me plaît infiniment. François passe sa thèse avec brio et félicitations du jury sur le thème de « l’enfance inadaptée ». Le jour de la soutenance, un prof lui demande : « Et maintenant, qu’allez-vous faire ? » « Monter un café-théâtre sur une péniche avec des copains à Toulouse ». 

Celle-là me plaît aussi, évidemment : en 1989, il refuse de « remonter » à Paris jouer avec Charles Berling et Anouk Grinberg « La maman et la putain » sur une mise en scène de Jean-Louis Martinelli. Motif : « On était en pleine création de l’Agit. Un collectif d’une dizaine de comédiens, plasticiens, musiciens, sonorisateurs. C’était enthousiasmant d’essayer de bouleverser l’ordre hiérarchique de la production théâtrale. Des techniciens sont devenus comédiens… Il nous fallait sortir de la division du travail instituée dans ce secteur » se souviennent-ils. Cela paraît évident, mais c’est « notable », dans l’équipe tout le monde monte et démonte le chapiteau.

Plus de vingt ans et des paris risqués. Le risque de cette liberté collective, généreuse qu’il faut savoir oser. Qu’il faut faire durer. Quitte à se prendre quelques tôles sur la tête.

Des funambules, Poucet, Jacques, Assim et Simon, Sankara et Mitterrand, Malbrough… ont pris la route à la rencontre du public. Des textes de Tchekhov, de Genêt, Grumberg, Kundera, Laclavetine, Kateb Yacine, Jacques Jouet… Et aussi de François et Inès Fehner.

Une installation annuelle au cœur du quartier populaire d’Empalot à Toulouse, « Empalot s’Agite » disent-ils (c’est bientôt : du 6 au 9 avril 2016). Avec des films, des musiques, des débats, du théâtre, des petits déjeuners, des apéros et des soupers. Quelquefois, c’est la même mais ailleurs, « l’Agit se met au vert » et invite généreusement les créations des autres.

Je pensais alors qu’on n’allait plus se quitter. On s’est perdus de vue. Revus en 2009 pour une de leur dernière création, ON/OFF, l’Agit allait avoir 20 ans. L’idée d’en faire un film documentaire en immersion l’année de leurs 20 ans. Juste une idée comme il y en a tant qui émergent, après c’est juste une question de temps qui court et qu’on n’attrape pas.

C’est un film de fiction qui évoquera un peu de la vie d’une troupe sous chapiteau inspirée par l’Agit : Les Ogres de Léa Fehner. Quand je lis le scénario, il y a deux ans (déjà !), je reconnais Francois, Marion, mais sans les reconnaître. Tout le premier tiers du texte, j’en suis troublée, gênée. Quand je ferme le cahier, je me rends compte que je me suis laissée embarquer dans tout autre chose, un film avait pris corps, détaché de « mon » sujet. Une autre aventure, librement inspirée comme on dit.
Inspirée et libre.
L’histoire de l’Agit, elle, continue de s’écrire au quotidien, à Toulouse, sous un autre chapiteau. Et c’est une autre histoire…
http://www.agit-theatre.org/en-ligne/

Mars 2016

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