Et le O devint Ourr…

J’ai toujours assisté aux projections de mes films. Même si je n’aimais pas le film. Pour ressentir les réactions du public. Mais bon, ils sont pas diffusés hyper souvent, puis c’est pas toujours le même, et quelquefois ça me donne des années plus tard l’occasion de le re-découvrir. C’est pas un calvaire, quoi.
Cette fois, je m’étais dit : « Six fois le même en moins de deux mois, je vais quand même pas le voir à chaque fois. »

Deuxième séance à Mèze, pour la journée internationale des droits des femmes, ce dimanche 8 mars 2020 à 17h au cinéma Le Taurus. Dilemme, à la même heure, c’est la seconde mi-temps de notre chouette équipe de France de rugby face à l’Ecosse pour l’avant-dernier match du Tournoi des VI Nations 2020.
J’ai tenté le coup de l’annulation pour cause de coronavirus, eu égard à mon grand sens de la responsabilité morale, mais Karim Ghiyati, directeur d’Occitanie films et organisateur de cette tournée internationale autour du Bassin de Thau et au-delà, a fait la sourde oreille.

Juste, il a proposé de m’emmener en avance pour assister à une triste première mi-temps dans un bar de Mèze. Du coup, on est arrivés pile à l’heure (ce n’est pas mon habitude) au cinéma. Après avoir dit un mot avant la projection à la quarantaine de personnes qui ont bravé ce risque grandissant de coronavirus naissant, je sors de la salle et j’installe mon téléphone portable sur la banque d’accueil du cinéma. On se pose derrière comme à un comptoir de bar, avec Mostafa Senihji du cinéma Le Taurus et Karim Ghiyati. 

En 20 minutes, c’est plié, premier match perdu du Tournoi qui a vu sortir Romain Ntamack pour commotion et Mohamed Haouas pour carton rouge. 

Le film, c’est 52 minutes. Ils nous en reste 30 pour faire connaissance avec Mostafa. Qui propose, je ne sais plus pourquoi, de nous écrire nos noms en arabe sur l’enveloppe qui a contenu le DCP du film. Je croyais qu’il allait dessiner ces signes presque magiques et tiens rentre chez toi, encadre-la si tu veux, essaie de le refaire à ton tour et tu vas voir, c’est galère ! Je le sais, Anissa m’a déjà fait le coup, j’ai essayé de réécrire Morsly après son départ en suivant son modèle… un échec digne du XV de France d’il y a quelques années…

Non, il m’explique, lettre à lettre. Mais c’est pas des lettres, on comprend rien au truc si on essaie de reproduire texto consonne et voyelle. Ce sont des sons, c’est du graphisme, mais aussi une gestuelle, presque une danse de la langue : avec la main, avec la voix, il fait traîner le rraah, il escampe le E (ça existe pas), il transforme le O en Ourr… comme d’autres le plomb en or.

Pendant qu’il fait cela, et tout en essayant de suivre et de comprendre – comme tout le monde, j’ai deux hémisphères au cerveau -, je pense que ce film m’a ramené un petit bout de maghrébinité. Et je ne m’y attendais pas du tout. Moi j’allais filmer des femmes à l’île de Thau comme je suis allée filmer des pêcheurs sur l’étang. Innocente !

Bon… un semblant de maghrébinité, un truc presqu’imperceptible. Mais c’est que je n’ai pas une once de culture maghrébine, j’ai des origines mélangées, mais y a rien (presque rien) qui est passé côté paternel. C’est une abstraction, une extranéité, mais… attention, attention – j’y tiens beaucoup – en aucun cas un déni !

Pendant ce temps Karim filme, et fait tout pour faire rentrer l’affiche d’Agnès Varda, collée au mur derrière Mostafa, dans son plan. S’il croit que je l’ai pas vu…

Sinon, le débat ? Bien. Aurélie Mateo, la directrice de la Médiathèque de l’île de Thau, et moi assurons le mano a mano dirigé par Karim. On tente d’expliquer l’inexplicable, entre autres choses : comment des populations entières (pas forcément que dans des quartiers « politique de la ville », en milieu rural, c’est kif-kif) pensent que l’accès aux droits, à la culture, aux centre-villes, aux études supérieures, etc., « c’est pas pour eux ». C’est passionnant et cela demanderait beaucoup plus de temps.

Souvent on veut renvoyer à des questions de « races » ce qui relève de la classe sociale. En public, je n’ose pas trop utiliser certains mots. Ceux de « races » et de classes en font partie. Les pincettes sont de mise sur certains vocables qui demanderaient à être définis communément avant de se lancer dans des débats.

On essaie aussi, 8 mars oblige, de me faire dire que les femmes c’est plus et mieux que les hommes. Mais, pas folle la guêpe, je vois bien que j’ai des hommes assis en face de moi sur des fauteuils rouges. Non bleus. Je ne sais plus. Bref, je noie le poisson. S’il faut essayer d’éviter les malentendus dans les films, les débats, c’est aussi une succession de pièges à déminer. Je me méfie comme de la peste du manichéen.

Juste, une femme en remontant l’allée vers la sortie tient à me faire « le cadeau », dit-elle, d’un proverbe africain : « Si vous éduquez un homme, vous éduquez un individu, si vous éduquez une femme, vous éduquez une nation. »

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