Comment vous faites avec la misère ?

Comment vous faites, habitant.e.s, des grandes villes, avec la misère ? Je ferais comme vous, je pense, je passerais, m’apitoierais, m’alarmerais, m’habituerais. Une pièce un jour sur deux au monsieur du feu rouge à l’angle de ma rue.

Marcher dans la ville qui fut mienne et la voir transformée par la misère à tous bouts de rues, de carrefours, de trottoirs et d’espaces verts, le choc est grand. On me dirait « Paris », on me l’a dit déjà, les bidonvilles sous le périphérique, je réagirais moins fort je crois. C’est stupide, je le sais. Et puis Toulouse est une grande ville, à l’instar d’un Paris, d’un Lyon ou d’un Marseille. Bordeaux ? Oui, Bordeaux aussi.

La misère est partout, je le sais aussi. Dans mon petit bourg du piémont pyrénéen, dans ma petite ville des bords de mer…

Mais dans les grandes villes, le choc, ce sont les mondes qui se choquent, et ça se voit, et c’est cruel, et signifiant. Et cruellement signifiant. Il y a celles et ceux en vélo, celles et ceux qui courent, celles et ceux qui roulent, qui rollent, qui trottinettent, celles et ceux en bus, celles et ceux en voitures, celles et ceux aux terrasses des bars, celles et ceux allongé.e.s au sol, celles et ceux sous la tente sur les trottoirs, celles et ceux qui passent et qui regardent, celles et ceux qui se penchent, celles et ceux qui se sont penchés mais ne se penchent plus, ce serait trop souvent, trop d’argent, celles et ceux qui ne fument plus dans la rue, ça reviendrait trop cher de filer des clopes à tout bout de champ comme on le faisait avant, celles et ceux qui vont au théâtre, au cinéma, celles et ceux qui font la queue pour entrer dans des restaurants, celles et ceux qui se refilent des bons plans, celles et ceux qui troquent, celles et ceux qui « font » les magasins, celles et ceux qui « se font » les magasins, celles et ceux qui ne font plus les magasins, que la manche, celles et ceux qui se « démerdent », celles et ceux qui ne se démerdent plus.
Beaucoup, beaucoup, beaucoup trop de gens abîmés.
Et pour paraphraser Saint-Exupéry, je n’aime pas qu’on m’abîme un homme, une femme, des enfants. La queue tous les petits matins devant la veille sociale du Ccas, la petite (vieille) dame assise jambes repliées contre elle (à cet âge avancé, le tailleur n’est plus possible) à côté de la boulangerie, vision quotidienne à travers la vitre du bus.

Alors bon… s’indigner, se révolter… bien sûr.
Mais surtout lutter contre le fait de s’y habituer, je crois que ce doit être un dur combat.

Avril 2019

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