Déchoir, disent-ils

Il y a la colère, la rage de l’impuissance. J’attendais qu’elle se calme. Elle ne passe pas, elle est juste désormais là, sous la peau, je peux de nouveau tenter d’écrire dans ce vrac d’idées confuses qui tapent à la sortie du cerveau.

La colère, on l’aura compris dès le titre, ne passe pas depuis le 23 décembre, quand j’entends dans un même souffle le premier Ministre annoncer que la déchéance de la nationalité pour les bi-nationaux serait incluse dans la Constitution et refuser la co-officialité de la langue corse en Corse au nom des « valeurs de la République ». Valeurs fluctuantes, c’est le moins qu’on puisse dire, au gré des enjeux électoraux.
C’est à bon compte qu’on les dresse contre les langues minoritaires, ces valeurs, et qu’on les récuse quand des « gens de gauche » osent s’indigner de cette mesure absurde, inique, honteuse (les mots me manquent) qu’est la déchéance de la nationalité : là les « grandes valeurs » ne servent qu’à « s’égarer ».

Presqu’un mois après, je suis un peu plus calme grâce à Abdellatif Laâbi* entendu à la radio. Disant la force de la poésie, à Jean-Pierre Siméon** aussi. Toujours se référer à ce qui nous habite par des voix sans appel. Parce que l’écriture est plus forte, qu’on ne peut pas se taire même quand on doute toujours de la pertinence de la prise de parole.

Alors Laâbi disait l’autre jour la richesse de plusieurs langues conjuguées dans sa langue, la construction de l’identité tout au long de la vie, l’identité conçue comme création continue. Et le danger terrifiant du « pur » qui se réveille.

Cette question de la bi-nationalité, de double (triple, quadruple…)-cultures*** est essentielle et va bien au-delà du débat qu’on nous agite pour nous détourner encore une fois de véritables enjeux sociaux qui mériteraient toute notre attention (et nos combats…).
Neuf mois de prison pour des syndicalistes, l’armée contre des paysans bientôt sans terre en Loire-Atlantique – les chœurs de cette même armée entonnant Le temps des cerises place de la République, le confusionnisme nous enterre -… entre autres enjeux majeurs d’une actualité qui les pousse toujours plus loin sur les bas-côtés.

Oui, elle va loin, très loin, cette histoire de déchéance

C’est le rêve du « pur » qui revient, sous-jacent. Une langue pure, apurée de ses références vulgaires aux langues minoritaires, un pays apuré de ses origines troubles. Va pas rester grand-monde dans un monde pur.

C’est une fois encore l’orgueil majuscule de la nation française qui relance : être Français c’est être plus, et mieux, que tout autre. Ce n’est pas le fait du hasard (qui a choisi son lieu de naissance ?), cela se mé-ri-te. C’est plus et mieux que gascon, que corse ou que breton. C’est mieux que teuton aussi, et puis c’est nettement mieux qu’espingouin ou rital. Et c’est quarante milliards de fois plus et mieux qu’Arabe. Ça c’est clair.

Pour me détendre un peu, je me suis amusée à déchoir, au fil des jours, à lire le journal, tous ceux qui mordent la ligne rouge des valeurs de la République : ceux qui grugent le fisc (surtout s’ils ont des noms pas bien gascons, genre Lagerfeld), celles qui prennent des taxis à mes frais… Allez zou, vous êtes déchu-e-s. Vous méritez pas. Voilà. Je vous déchois.

Janvier 2016

2 réflexions au sujet de « Déchoir, disent-ils »

  1. Anissa Bouayad agha

    je m’appelle Anissa bouayad agha, j’ai la double nationalité Algérienne et Française et je suis déchue…Heu heu, pardon déçue;

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