Elle avait un pays

Les routes serpentent, vertes et jaunes, de collines en coteaux, à l’ombre bienvenue des platanes. Au loin les Pyrénées sont bleues, sombres et hâlées d’une lumière diffuse, chaude. Le soir tombera d’ici une heure ou deux. Au milieu des prés, une toute petite basilique repose près des cyprès. On s’y allonge à côté, on peut toujours le faire, tout à côté des tombes, sans être immédiatement refoulés.

XI - XIIe

Comme d’habitude j’en rajoute, sur le pays natal. J’en fais des caisses, j’aime bien être la caricature de moi-même. De ce que je « vends » de moi comme à l’étal du marché : un Comminges tout vert, une île méditerranéenne toute bleue. Une halte apéritive bien jaune. Et une nappe toujours rouge.

Partir sur les routes des vacances, celles que l’on va prendre, ensemble, séparément, vers des pays divers, vers les pays des autres. « Elle avait un pays ». J’aime à me dire cette phrase, elle me revient souvent. Relance le cours de la marche en rentrant vers le gîte. J’aime beaucoup aller à Mauléon, Maule, en Soule, à cause de la chanson. Je n’y trouve rien d’autre qu’un pays. Pas d’activité particulière, une rivière, des espadrilles et quelques frontons de pelote. Et j’ai beaucoup aimé la Corse, aussi.

Ce « Elle avait un pays », c’est le cinéaste Pierre Perrault qui le dit dans un entretien à propos de son œuvre au pays de sa femme, L’Isle-aux-Coudres, au Québec. Il dit cela, exactement, et on se l’entend dans l’oreille avec l’accent du Québec : « Ma femme, Yolande, m’a induit en pays. Elle m’a donné… Elle était à l’université avec moi et elle m’a tellement cassé les pieds avec son pays… Mais elle était tellement enthousiaste que je me suis rendu compte que nous autres on avait une bibliothèque (il balaye du bras autour de lui) et elle, elle avait un pays. C’est pas pareil. Moi je pouvais te parler de Camus, de Corneille, de Racine ou de je sais pas qui, Lorca que j’aimais beaucoup, d’autres, mais elle, elle me parlait de son quai, la glace, l’hiver… Pourquoi j’arrivais à m’émouvoir plus que les plus beaux livres de la terre ? Je ne saurais dire… »
Moi, avec chouïa de prétention, je peux lui expliquer pourquoi… Bon, d’abord, il est amoureux, donc il s’émeut. Logique implacable. Pourquoi on s’émeut aux récits des pays, de soi, d’autrui ? Parce qu’il y a récit, force du récit, indissociable du désir de partage. Faire récit, c’est s’inscrire au cœur du désir. C’est pour cela que j’aime bien que les gens aient des pays, des histoires. Et qu’ils me les racontent.

Et c’est pour cela, je tape encore une fois sur le même clou, qu’avoir un pays, ce n’est pas l’enclore dans des frontières, c’est nous laisser reposer, d’ici ou d’ailleurs, à l’ombre des cyprès, tranquilles et, de préférence, vivants. N’étant rien, peut-être, s’ils le veulent ainsi, mais oui, tranquilles et vivants, et chuchotant nos histoires à voix basse quand la nuit sera tombée.

Juillet 2017

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