Faire récits d’ici

Présentation Bufa lo Cèrç e raja l’Orb… et Marius et Jeannette
Premian / 3 mai 2016 / Festival Mai que Mai

Il n’y a pas eu à réfléchir longtemps pour savoir comment je pourrais faire lien entre ce petit « road movie » occitan » et Marius et Jeannette de Robert Guediguian. Mis à part le désir d’un humanisme et d’une humanité commune, je voudrais surtout parler du fait de filmer « son » pays, celui dont on vient, celui dans lequel on vit (qui n’est pas forcément le même. Je le dis parce que cela va sans dire mais de temps en temps il est bon de rappeler qu’être de quelque part ne veut pas forcément dire y être né, même s’il est bon aussi de vivre là où on est né. J’espère que c’est clair…).

Dans les années 60, 70 et 80 des luttes occitanes, le combat pour vivre et travailler au pays, parler sa langue, exposer sa culture nous a fait frères et soeurs des peuples du monde entier en lutte pour leurs identités et la possibilité même de vivre.

Après la rupture universaliste abstraite, festive et friquée des années 80, l’altermondialisme nous a conduit sur ces belles routes de la fraternité et sororité avec les peuples du monde entier mais nous a fait en retour mépriser nos combats locaux, notre « être ici » est devenu subitement ringard, passé de mode, renvoyé aux charrues, aux particularismes, aux soubresauts rétrogrades d’identités repliées sur elles-mêmes.

C’est un renversement inouï, insensé et souvent impensé. Ou pour le moins mal pensé.

La question de l’identité est aujourd’hui dans les mains des plus réactionnaires d’entre nous. Les combats pour une culture de l’ici sont désormais dans une posture défensive, vis-à-vis d’un étranger fantasmé dans une optique de grand remplacement.

Mon propos, – et pas que le mien, merci-mon-dieu – de film en film et d’écrits en paroles diverses, a toujours été de réaffirmer que pour « faire peuple et culture » il nous faut du commun. Inventer et faire vivre du commun. Qu’une identité culturelle, c’est avant tout le partage de quelques valeurs, rituels et savoir vivre ensemble. Que l’on ne sait accueillir l’autre, l’étranger, que quand on n’a peur de rien, c’est-à-dire quand on est rassurés, tranquillement installés dans nos identités respectives. C’est à partir de là que les échanges et du commun peuvent s’instaurer.

Et c’est en lisant le dernier livre d’un auteur corse que vous avez souvent invité à Colombières-sur-Orb, Marc Biancarelli, Orphelins de Dieu, un western tout aussi prenant que ceux de Raoul Walsh, que je me suis rendue compte de l’importance de faire récit d’un pays. Que nos territoires sont autant porteurs de récits et de légendes que le far west américain. Et qu’il est là encore inouï de nous rendre compte que nous avons meilleure connaissance de la mythologie américaine que de nos mythologies propres, celles où coule l’Orb, s’abreuvent les Cathares, vivent les Drac, naissent les fées…

Voilà pourquoi il est important, il me semble, de nourrir nos cultures de récits et d’épopées, de livres et de films, de poésies et de peintures. Des récits contemporains qui puisent au passé, renouvellent le présent, enchantent l’avenir. Je n’invente rien, nos prédécesseurs en la matière, les Jean Fléchet, Rouquette, les Claude Marti, Alranq, Bernard Lubat, Robert Lafont l’avaient dit, chanté, hurlé, jazzé, montré ou écrit… Nous sommes des passeurs, nous ne faisons que passer… alors… faisons passer.

Mai 2016

On peut lire ci-dessous un extrait de la préface de Robert Marty à un recueil de poèmes de Joan Bodon qui dit lui aussi joliment un peu de tout cela :
PréfaceRobertMarty

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