Faudrait filmer tout le temps

En cette matinée du 6 mars 2020, les femmes des quartiers dits « politique de la ville » de Lunel, Béziers, Montpellier et Sète apprennent le self-défense sur le parvis de PierresVives. Moi je dis : y aurait un film à faire. En fait, faudrait filmer tout le temps. Hérault sport organise chaque année une journée des femmes aux alentours du 8 mars, les bus convergent des quartiers vers le paquebot de la médiathèque départementale à Montpellier. L’après-midi un film est projeté dans l’immense auditorium. Cette année, « Sète, des femmes au fil de Thau » attaque sa tournée ici.

Après la projection, une dame d’un autre quartier que celui que j’ai filmé me fait la remarque qu’on ne voit que très peu les « mamans ». Au bout de trois ans de tournage à l’île de Thau, j’ai appris à décrypter : quand on dit « maman », on veut dire femme voilée. J’essaie d’expliquer que vu le nombre de femmes voilées qui ne voulaient pas être filmées, j’ai marché sur des œufs pendant tout le tournage.  Voire même, ça me l’a plombé, le tournage. Je le dis pas. Ce que je dis, en souriant, c’est que je m’y perdais moi, à qui veut bien, qui ne veut pas, qui veut bien un jour mais pas le lendemain… Par exemple, si j’avais filmé le self-défense ce matin, comment j’aurais fait ? J’aurais demandé avant qui veut bien, je les aurais mises ensemble, je n’aurais filmé qu’elles ? En fait faudrait des codes couleur… la bonne blague, ça m’aurait facilité la vie, surtout pour les plans d’ensemble. Blanc pour celles qui veulent bien de dos, noir pour celles qui veulent pas du tout, colorés pour celles qui veulent bien… Bon je ne fais pas non plus ma blague, je sais que j’ai un humour contestable.

Des femmes de l’Ile de Thau relaient mon propos et expliquent qu’elles sont peu nombreuses celles qui veulent bien. Pour plein de raisons. Ouf, main qui essuie le front. La hchouma, quand même ! Ce serait le comble que les femmes voilées croient que j’ostracise les femmes voilées. Un film c’est aussi une succession de malentendus à tenter d’éliminer. Mais il en reste toujours un peu… 

Après cette première suée, c’est un déferlement d’empathie. Se suivent en ringuette des prises de paroles pour remercier Aurelie Mateo et Anissa Bouayad-Agha, piliers du film et du quartier. Aurélie, c’est la directrice de la médiathèque du quartier depuis douze ans, Anissa, l’éducatrice socio-sportive d’Hérault Sport sur le quartier depuis plus de vingt ans. Mais elles sont tellement plus que cela. Je comprends que ce qui fait plaisir aux femmes du quartier, comme celles d’aujourd’hui, c’est que ce qu’elles ont envie de dire aux dames de la Media, à Anissa, c’est dans le film, une reconnaissance et une gratitude envers le travail colossal accompli… Le film est comme un porte-voix pour elles.
Je n’y avais pas pensé.

Puis une dame de l’île de Thau prend la parole tout en haut de la salle de PierresVives, sous les néons je n’arrive pas à distinguer son visage. En trois minutes, elle dit l’essentiel de ce que j’ai voulu filmer. Elle encense elle aussi le travail d’Hérault sport et de la Media, elle dit pourquoi ce collectif fonctionne si bien.

J’enrage. Mais qui c’est ? Je la connais pas, elle, non ? 
Je me retourne, désemparée, vers Aurélie et Anissa à mes côtés.
Pourquoi je l’ai pas rencontrée avant ? Elle était où pendant le tournage ? Pourquoi je l’ai pas repérée ? En trois ans, quand même !
C’était elle la « maman voilée » en or pour le film ! Celle qui non seulement veut bien apparaître dans l’image, mais pour autre chose que vendre des  gâteaux, jouer de la musique ou apprendre le français, une qui parlerait, là, assise devant la caméra. 
J’enrage.

Faudrait filmer tout le temps.

Elle viendra me voir à la fin de la séance. Elle s’appelle Kawthar. Elle a du mal à trouver du travail en France parce qu’elle porte le voile. En Italie elle était médiatrice culturelle. Avant, elle travaillait au ministère des affaires culturelles au Maroc. Elle porte le voile depuis l’âge de 17 ans et il est hors de question qu’elle l’enlève. « Ce voile, c’est moi, sans je ne suis plus moi. » Je pense : « comme si on me rasait la tête, quoi… »

J’enrage.
On se prive de gens qui seraient essentiels dans la construction et le maintien des liens.

À la fin, elle me dira aussi, et c’est le plus beau compliment que l’on puisse me faire : « Vous m’avez rendue fière de mon quartier. J’étais déjà fière de ce quartier, j’y suis bien. Mais là je suis encore plus fière, et je suis très émue. » 

C’est quand même un chouette boulot que de faire plaisir aux gens. Et de les faire pleurer. Parce que oui, encore une fois, au générique, on est quelques-unes en pleurs. Dont moi. Je crois que c’est la musique qui me fait ça… Et le temps passé sur le quartier. Et le temps qui a déjà passé depuis que le film est terminé. 

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