Filmer le réel

On m’a demandé de mettre par écrit ce que veut dire « filmer le réel » quand on fait du documentaire. J’ai essayé…

Quand je dis « filmer le réel » il s’agit plutôt de filmer des bouts de réel, de les associer et c’est l’association qui donne le sens. Ces bouts de réel, je me dois de les respecter en tant que tels, de ne pas les tordre, les ré-inventer, les façonner selon l’image que je peux m’en faire a priori. C’est a posteriori que le sens apparaît, à la condition d’avoir saisi ce réel dans sa complexité.

Je me demande quelquefois si je n’ai pas pris une caméra juste pour m’approcher de ce que je voulais comprendre. Plus près que je n’aurais osé sans caméra, pour affiner, affûter la pensée en l’aiguisant au plus proche de la réalité.

Avant j’écrivais mais j’avais toujours la sensation d’être un peu à côté, ou trop là, ne laissant pas assez de place à ce qui pouvait advenir. L’écriture me semblait trop contraindre, enfermer le réel dans mes propres filets, dans ma propre pensée. Filmer, c’était détendre un peu les mailles du filet, en me laissant du temps, en acceptant aussi de ne pas tout saisir et retranscrire. En me laissant surprendre, embarquer là où je ne serais pas allée.

« Aller à l’idéal, comprendre le réel »

Dans la pratique du journalisme – quand il s’exerce au mieux -, on tente de rendre compte d’une réalité au plus juste et au plus proche des faits, en n’occultant aucun élément. Pour moi – il y a quasiment autant d’approches documentaires que de pratiquantes et de pratiquants -, filmer le réel c’est en extraire ce qui s’approche de l’idéal. Je pars toujours, depuis toujours, de la fameuse formule de Jean Jaurès : « aller à l’idéal, comprendre le réel ». Ce n’est donc pas tout-à-fait la même chose. Il y a une liberté dans l’acte de filmer qui s’appelle « le point de vue » et qui s’écrit toujours à la première personne : d’où je pars, d’où je parle et qu’est-ce que je veux dire ?

Avant de tourner des films, et pour tenter d’aller chercher un peu d’argent pour les faire, on nous demande d’écrire des « notes d’intention ». Elles sont essentielles. Elles se retournent vers nous, ces notes, comme inquisitrices de nos désirs à nous mettre en mouvement, elles nous obligent à l’introspection : pourquoi faire ce que nous faisons ? Elle se retournent aussi vers nous une fois le film terminé : avons-nous réussi à traduire ce que nous avions l’intention de dire et de montrer ?

Filmer pour dire « nous »

Pour ma part, j’écris un peu toujours les mêmes choses et cela tourne autour de cela : Filmer pour dire « nous ». Des « nous » provisoires, toujours, conjoncturels, mais des « nous » qui font sens, en fonction des territoires où ils s’exercent, des pratiques qu’ils mettent en œuvre, de ces ensembles qu’ils font vivre. Des « nous » dans lesquels je m’inclus plus ou moins, en fonction des sujets.

On pourrait imager ce travail ainsi : je tiens les ciseaux pour découper des formes dans un réel qui peut sembler, lui, informe, ou pour le moins contradictoire. Je « découpe » en suivant les pointillés de mon désir pour valoriser les faits et les gens, et par là servir au mieux le propos que je veux tenir. Et j’occulte le reste, volontairement. 

Quelquefois même je dis que je mens. Mais ce n’est pas tout à fait vrai ! Disons que je ne mens que par omission. Par contre il n’y a aucune part de fiction dans mes documentaires, je ne mets jamais en scène la réalité, j’essaie de la saisir telle qu’elle se présente, en immersion.

Et surtout, surtout… je ne la tords pas pour lui faire dire autre chose que ce qu’elle est, pour la plier à cet idéal qui me guide. Je l’amplifie juste un peu, comme à monter le son. Quand j’occulte, c’est toujours en connaissance de cause, en sachant et comprenant ce qui existe mais qui ne sert pas le propos que je tiens, qui pourrait le brouiller, nous envoyer sur de fausses pistes. Cela demande donc d’être au plus juste, au préalable, de l’appréhension de ce réel. Cela exige de ne pas se « raconter d’histoires » pour mieux les raconter, ces histoires. Sinon, in fine, je suis sûre que cela se voit comme le nez de Pinocchio et que les spectatrices et spectateurs le ressentiront.

Il faut pour cela se défier de soi-même. Ce qui nous en préserve, ce sont des allers-retours permanents, un peu comme dans la recherche-action, où le réel nourrit la pensée. Et c’est moins évident à faire continûment qu’à formuler ainsi rapidement.

Tenir l’équilibre dedans / dehors

Quand je fabrique un film, je suis dedans/dehors, je m’approche, je m’éloigne, je repars, je reviens au réel sans arrêt. 

Je suis dedans quand je filme, entièrement, complètement. Je suis avec celles et ceux que je suis en caméra portée. Je me plante sur mes deux pieds pour garder l’équilibre, j’oublie toute douleur, je maintiens un cap, celui du regard qui va accompagner les autres, dans leurs mouvements, dans leurs attitudes, dans leurs intentions même quelquefois, pour mieux anticiper le mouvement à venir. 

Je suis dehors quand je les regarde sur le banc de montage. Je dois tenir en permanence cet équilibre pour ne pas être envahie, absorbée et sans recul possible.

Car dans les entre-deux, je pense, j’y pense, je me laisse travailler par ce que j’ai ramené des tournages. Le réel nous bouge, nous bouscule, nous bascule comme sur un cheval de bois. Dans un aller-retour avant-arrière, pour mieux revenir sur nos bases conceptuelles. Nos valeurs. Elles, elles ne changent guère. Mais la perception du réel, au plus près de sa complexité, de ses paradoxes, de cette altérité quelquefois troublante, déstabilisante, nous bouscule toujours. 

« La beauté est affaire de morale »

C’est ensuite au montage que je couds ces morceaux de réel pré-découpés, que je tisse le récit comme on dit. La réalité se plie, ainsi, au désir que j’ai de la restituer. Plus belle qu’elle n’est, ou plutôt dans ce qu’elle a de plus beau : « la beauté est affaire de morale » nous a rappelé Yves Rouquette. C’est cela que je veux montrer, donner à voir. Généralement cela ressort donc de collectifs en actes, d’un rapport aux territoires et aux autres, d’un commun qui nous lie. Avec, en filigrane, cette volonté un peu naïve, voire peut-être illusoire, de la rendre exemplaire pour que ce récit, ces récits, « servent » à quelque chose.

Je reviens à Jean Jaurès et à son « Discours à la jeunesse » prononcé à Albi en 1903 : « (…) explorer la complexité presque infinie des faits et des détails, et cependant (d’)éclairer cette réalité énorme et confuse par des idées générales, (de) l’organiser et (de) la soulever par la beauté sacrée des formes et des rythmes. » C’est l’idéal. Après, comme l’énonçait François Truffaut dans La nuit américaine, il faut en rabattre : il y a le film rêvé au moment de l’écriture et il y a toute l’aventure de sa fabrication. La réalité, ce sont aussi les conditions de réalisation d’un film, et nos propres limites. A l’arrivée, un film est toujours à mes yeux imparfait, étant devenu la somme des ajustements et des compromis que l’on aura fait, avec soi-même, avec les autres, et avec la perception que l’on peut avoir de cette réalité.

La pensée est mouvement

J’ai beaucoup appris en faisant des films, vraiment, sincèrement. Mais j’ai autant désappris. Ou plutôt je me suis « arrondie », je me suis attachée à moins juger, j’ai accepté de me défaire d’une certaine forme de radicalité en m’accordant une bonne dose d’humilité. J’ai un peu (un peu) appris à « faire avec », même avec ce qui ne me convient guère. 

« Le pire pour des idées, affirmait Pierre Bourdieu, c’est qu’elles soient arrêtées. » S’approcher du réel, c’est accepter ce mouvement de la pensée. Pour tenter de saisir la complexité des êtres et des choses, sans les opposer jamais. Je me méfie désormais du manichéen comme de la peste, et c’est de filmer le réel qui m’a enseigné cette exigence de la nuance, de la mesure, en toutes choses.

Dans l’époque actuelle où les opinions s’affrontent avec virulence quelquefois, où l’on se doit de prendre position constamment, urgemment, d’avoir un avis sur tout et tous sans pouvoir compter sur la médiation du temps et de la réflexion, cette pratique documentaire, cette forme d’acceptation de la complexité nous aide à appréhender les vies et les réalités d’autrui en bousculant nos quelques idées reçues. Je crois beaucoup à l’incarnation. Je pense que les idées, les pensées trouvent plus juste écho lorsqu’elles sont incarnées. Tout devient beaucoup plus concret quand quelqu’un prend la parole, parle de sa propre place, et qu’on veut bien l’écouter – vraiment -, sans chercher à toujours nous retrouver nous-mêmes dans la parole de l’autre. Gilles Deleuze disait qu’il est urgent de se créer des interstices de silence pour pouvoir penser dans un monde de vacarmes permanents et d’opinions conflictuelles. Le documentaire s’y prête à merveille. On regarde, on se tait, on écoute, on se doit d’être réceptif, par tous les sens, pour aborder ces bouts de réel. Que l’on soit réalisateur, réalisatrice ou spectateur, spectatrice.

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