Filmer pour dire “nous”

Mon travail porte essentiellement sur les cultures populaires et leur transmission, les êtres humains en leur territoire, l’identité de ces territoires, ce qui dit notre commun. Mon parcours professionnel antérieur et mes diverses activités me ramènent toujours, depuis presque trente ans maintenant, à ces questions : j’étais et je reste une militante de l’éducation populaire, je crois aux valeurs d’humanisme, de solidarité et de partage des savoirs et des compétences.

Dans mes films, j’ai la volonté de montrer un présent inquiet de son avenir, quand il ne cesse de se complaire à regarder et à déformer le passé.

Aujourd’hui, ce passé on le nie ou on le mythifie. On se renvoie archaïsme et modernité à la figure dans une sempiternelle bataille d’anciens et de modernes. Les choses sont toujours plus complexes. Pour ma part, j’essaie de toujours refuser d’entrer dans ce que je considère comme un faux débat, un débat biaisé.

Je partage l’avis du metteur en scène Olivier Py qui répondant à la question “Etes-vous moderne ?” affirme : “Moderne au sens de la Renaissance oui : je suis issu de l’humanisme. Moderne au sens du XXe siècle, non. Parce que cette modernité-là implique des ruptures, des brisures, une cassure entre les mots et les choses. Elle est faite de désespoir.”

C’est ce besoin de continuité dans les évolutions qui sous-tend ma réflexion. Bien sûr qu’on doit se méfier du réflexe “c’était mieux avant” qui peut donner lieu à des attitudes très réactionnaires ; mais il serait bon de s’interroger sur la violence des ruptures imposées par la modernité ou plutôt par l’obsession de modernité.

Quand je filme, je veux toujours dire : regardez ce qui vit aujourd’hui, ce qui existe encore, ce qui évolue en permanence en respectant ce qui dans “l’ancien” nous réunit, nous parle à tous, à nous qui faisons communauté de vie sur des territoires hérités, choisis ou subis quelquefois. Regardez… cela vaut le coup, non ? De se battre pour cela.

C’est à Sète, là où je vis depuis une petite dizaine d’années, que j’ai commencé à filmer, un jour de fête dans un bar au cœur des halles. Depuis, je n’ai pas cessé de filmer cette ville et les gens. C’est un travail au long cours que j’ai entrepris, chaque film étant un jalon de ce travail.

Je me suis interrogée, évidemment, sur ce rapport très fort que j’ai à l’acte de filmer, et pourquoi ce désir s’est déclenché ici.

C’est Alain Tanner, quand il parle de son film sur les dockers du port de Gênes, Les hommes du port, qui m’a fourni un élément de réponse.
Tanner055 - copie

Oui, je crois que je filme pour dire “nous”.

Août 2009

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