Hold-up lexical, et pas que…

On nous a piqué des mots. Pendant qu’on avait le dos tourné vers l’avenir, cinquante ans à peu de choses près, on (est un c..) nous a volé des mots, avec leur acception courante. On les a détournés, on les a alliés à d’autres et… plouf, on (qui est toujours un c..) nous dit qu’il nous faut désormais, et de toute urgence, « libérer le travail ». Le pauvre. Qu’on (c’est celui qui dit qui y est) ne s’était pas rendus compte qu’il était enfermé quelque part et qu’il réclame, le travail, à corps à cris ou silencieusement, de sortir des carcans ousqu’il était enfermé, dans un code tout rouge, maintenu armes à la main dans le fond de sa cage par des syndicalistes menaçants et rougeauds eux aussi.

C’est un truc de fou. De ne plus réfléchir au sens des mots et à leurs accolades. Que l’on veuille se libérer du travail, celui qui aliène, on comprend bien. Mais libérer le travail, si on y réfléchit cinq minutes, cela ne veut rien dire. On se libère du travail mais on ne libère pas le travail. Le tour de passe passe sémantique peut laisser songeur voire admiratif.

Ou alors ce qu’il faudrait libérer, c’est le mot même de travail. Le dissocier de la rémunération, de l’obligation de production, de l’objectif foireux de croissance. Parce que le travail, au sens du labeur, des tâches à accomplir, c’est beaucoup plus vaste que la question du salariat ou du chômage. Et c’est très intéressant à réfléchir. Et me concernant, cela fait vingt ans que je mâche de l’André Gorz dans le texte et que je me demande bien pourquoi. Faut l’imaginer ça, discuter joyeusement de l’abolition du salariat et se retrouver aujourd’hui à devoir défendre le petit livre rouge d’un code dont on aurait bien voulu à l’époque le foutre au feu avec les braises du capital. Pour aller, guillerets et communément, vers un « idéal du travail non aliéné », version Marx 1844 : « Chacun de nous s’affirmerait doublement dans sa production, soi-même et l’autre. Dans ma production, je réaliserais mon individualité, ma particularité ; j’éprouverais, en travaillant, la jouissance d’une manifestation individuelle de ma vie, et dans la contemplation de l’objet, j’aurais la joie individuelle de reconnaître ma personnalité comme une puissance réelle, concrètement saisissable et échappant à tout doute (…). Nos productions seraient comme autant de miroirs où nos êtres rayonneraient l’un vers l’autre. » C’est pas beau ça ? C’est pas souhaitable ? ça fait pas rêver ?

Sérieusement, ça fout le blues. C’est un peu comme constater dans les cours d’écoles le retour en force de l’idéal féminin tout bien-bien, sans un gramme de trop et le poil bien ras, pendant que je me chantonne « Frangines » tout doucement. Il s’est passé quoi pendant tout ce temps-là ? La télé on me dit, qui est restée allumée de partout pendant que je l’éteignais. Peut-être. Je ne sais pas. Ce que je sais c’est qu’on nous a piqué plein de trucs pendant ce temps-là, deux trois rêves ont foutu le camp avec et qu’il n’y a pas plus urgent que de les récupérer. On ne s’en sortira pas en piétinant sur place et en revendiquant de ne toucher à rien de l’existant.

Juin 2017

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