Il y a des jours…

Il fait beau. Ce matin, je parle de la ville que j’ai filmée dix ans, je parle de filmer et vivre en même temps, filmer pour vivre plus fort, intensément. Je dis aussi les morts qui peuplent désormais ces dix ans de films. J’en parle au passé. Je ne dis pas pourquoi il est plus difficile aujourd’hui pour moi d’y vivre et de filmer. Puis je monte au cimetière poser ma rose blanche, en avance d’un jour, je croise une vieille dame un peu perdue qui s’est trompée de rue, je l’emmène avec moi jusqu’aux tombes. Il fait chaud. Ma mère est là partout, tout le temps, dans la mer qui m’entoure. Ce n’est pas elle que je monte voir, elle n’est pas ici, pas d’ici, mais elle est partout. Ces femmes qui sont comme ma mère sont partout en Méditerranée. Femmes sous leurs voiles dans le quartier que je filme actuellement, et femme comme celle que je rejoins tout à l’heure, qui me parle des « melons », des « gris », et de son quartier qui a tellement changé. Avec toutes elles, j’ai la même empathie. La même. Je sais, il y a plein de gens qui ne comprennent pas…

Quelquefois, je vis plusieurs vies à la fois, plusieurs mondes côtoyés dans la même journée, je ne suis pas perdue, mais fatiguée, j’ai l’impression d’avoir plusieurs bras et de ne pas arriver à tout tenir ensemble. Ce matin je disais que filmer c’est embrasser un territoire comme on embrasse les gens. Je n’arrive plus à tout embrasser en même temps. Ce monde, tel qu’il est et tel que je le refuse, m’écartèle.

Je rentre lire le livre de Rose* pour me réchauffer au cœur des mères. En face de moi, une affiche verte et rouge des Fêtes de Bayonne. Le dernier poème de Rose s’appelle la Santa Espina. Je me rappelle que ma mère mettait ce thème sur le tourne-disque pour m’apprendre les premiers pas de sardane. C’est, du coup, honte à moi, des Pyrénées gasconnes, la seule danse trad’ que je sais esquisser ! Alors je m’écoute la Santa Espina. Le frisson évidemment parcourt tout le corps et je laisse filer You tube qui me propose Lluis Llach immédiatement. (Alors Lluis Llach je pourrais en mettre plein des liens, je mets celui-là, presque au hasard, mais aussi parce que je pense qu’on va en avoir très besoin dans les temps qui viennent, et celui-là aussi, Maremar, « Mer la mère », parce que, bon, c’est un peu le thème du jour. Et puis tiens, la Santa Espina par Marina Rossell, tanben).

Alors, voilà, je laisse filer. La journée. La musique, les souvenirs et les ancrages…

Mars 2017

  • Rose Blin-Mioch, Le secret des trames, éd. La main millénaire, coll. Méditerranée.

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