« Intégrez-vous », disait-elle. C’était chose faite.

Cette réplique d’une chanson de Zebda (dans mon souvenir, dans une autre chanson ils y répondent ainsi : « Intégré, je le suis, où est la solution ? ») me relance régulièrement, n’hésitons pas à le dire, depuis plus de vingt ans. Ce qui commence à faire un peu long… On disait à l’époque : « il faut laisser le temps au temps ». Mais je crains que le temps ne fasse rien à l’affaire.
Hier la phrase m’est revenue à la lecture d’un beau témoignage d’un monsieur du quartier de l’Ile de Thau à Sète dans un livre à paraître*, dans lequel il dit son amour de la France. Le monsieur est d’origine marocaine.

Je ne remets pas en cause la sincérité du témoignage et je suis sûre que cet amour est réel. De la même manière que j’aime (avec une distance légèrement critique toutefois) la chanson de Ferrat, « Ma France ». Cet air de liberté qui vibre à l’unisson, le vieil Hugo et caetera. Comme on aime les mythes, les déesses grecques, et comme certaines aiment Fidel Castro.

Ce qui m’interroge, c’est la nécessité, pour celles et ceux qui viennent d’ailleurs, de devoir dire avant toute autre chose leur amour du pays qui les a un jour accueillis (ou pas…). Et la transmission de cette nécessité à celles et ceux qui y sont nés après. C’est comme une injonction, très forte parce que non dite. Rien dans l’attitude de celles et ceux qui viennent les interroger ne les incite à faire cette action de grâces quasi-religieuse au pays d’accueil (dans le cas présent, en l’occurence, j’en suis sûre). L’injonction est sociale, elle est digérée et impensée. Elle est très forte, elle est au-dessus, elle plane, elle enveloppe, elle enferme, elle oblige. Ces personnes interrogées se sentent « o-bli-gées » de rendre grâce (!).

Mes copines Rosalie, Florence, Agnès (ce ne sont pas leurs exacts prénoms), mes copains François, Raphaël et Hervé (idem) disent rarement leur amour de la France. Ils l’oublient, on dira, quand on les interroge sur eux-mêmes. Ils parlent d’eux, d’elles, de leurs parents, de leurs enfants, de leurs voyages, de leur ville ou village… Rarement de l’Etat-Nation qui les a vus naître. Quelquefois même (ça arrive…), ils ou elles se font très critiques vis-à-vis de « leur » pays. Quelquefois même ils se permettent de l’exécrer. Parce qu’ils ont tâté de bâtons policiers ou parce que l’école de la République les a malmenés ou parce que le subventionnement de leur activité artistique est tombé dans l’escarcelle à côté…

Cette critique peut naître aussi d’un régionalisme (mais qu’il est vilain ce mot !) de bon aloi. En terres occitanes, bretonnes, corses, basques (etc.), « La France », en fonction des époques, cela relève de la botte qui écrase, d’une seule tête qui dépasse, d’une seule langue et l’autre je te la ferai rentrer de force jusqu’au fond de l’estomac. Dans ces cas-là, « La France » passe mal…
Mais ils ou elles peuvent le dire. Pas trop fort, mais ils peuvent. Et ont le droit de fredonner le « Se canta » sur le chemin qui les mène au stade ou aux arènes.
Mais Rachid et Rachida ils ont tout intérêt à la mettre en sourdine, leur critique d’un Etat qui leur paraîtrait injuste ou insensé. Le « Ya Rayah », vaut mieux qu’ils le fredonnent entre leurs dents. Et qu’ils mettent la main sur le cœur quand ils entendent la Marseillaise.

Il est étonnant ce pays qu’il faut aimer à tout prix en lui apportant quotidiennement sur l’autel le sacrifice des cultures d’origine comme autant de preuves. Je dépose mon gascon, mon kabyle et les berceuses de l’enfance sur l’autel de la langue suprême, celle de la liberté qui vibre à l’unisson, le vieil Hugo, et caetera. Mais la culture, c’est costaud, ça résiste aux coups de talons de bottes dans ta face. Cela résiste même assez longtemps.

Cela résiste longtemps, comme l’amour des mères, leurs accents que l’on porte dans la langue et au creux de l’estomac. Mais ça ne résiste pas pour toujours. Un jour ça s’éteint, une langue ça meurt, comme les mères, comme l’accent et comme les berceuses. Ne rien sacrifier pour exister dans un monde commun : je nous invite à écouter Idir, en entier. Et pas forcément sans pleurer.

Décembre 2016

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