Le regard, la voix et la conscience

Quelquefois, j’essaie d’imaginer, visuellement, le cimetière que doit être le fond de la Méditerranée. Quand je suis allée à Dachau avec des lycéens, je n’ai rien ressenti sur le moment. Et je m’en suis voulu. Mais trop propre, trop « beau » à filmer, temps clair, soleil, diagonales de bâtiments sur fond de ciel bleu. Le soir dans mon lit, j’ai voulu penser visuellement, concrètement à tous ceux, celles, qui avaient péri là-bas. Je me suis trouvée un peu ridicule.

Deux jours plus tard, dans le petit mémorial de Gusen, une pièce annexe, une petite trentaine de mètres carrés, un four crématoire en son milieu, et au mur des photos, des rubans, des plaques, des noms. L’émotion m’a submergée, j’ai filmé une demie heure sans interruption tous ces noms, ces objets, ces petites pierres en sanglotant tout du long.
Il m’avait fallu « voir ».

Des historiens peuvent expliquer pourquoi il n’est pas toujours exact de comparer les époques.
Mais cela fait un an que je rumine sans oser l’écrire qu’il me semble qu’on est en train de se faire un revival années 30. J’ai peur de me tromper, parce que je n’y connais rien et que dans les années 30 je n’y étais pas pour voir. Mais quand même…
Ces yeux fermés, cette suffisance haineuse et enflée d’une Europe repliée sur ses aigreurs, cette injonction à la « discrétion » pour une partie de la population, ces appels sans conscience à la séparation, à la ségrégation… Et surtout cette indifférence inouïe à ce tombeau qui s’emplit jour après jour de milliers de corps morts, dans cette même mer dans laquelle nous nous baignons, je le rappelle, l’été durant, en bikini ou maillots longs… Comment ne pas y penser ? Comment ?

Il y a toujours eu des consciences et des voix pour dire au plus tôt ce que nous ne voulons pas voir, ou regarder. En ce moment elles sont italiennes ou grecques. Dans un siècle on dira qu’ils étaient des Justes, mais cela ne m’apaise pas. L’exception n’a jamais effacé la règle.

lampedusa

Une émission sur les gens de Lampedusa à France Culture cet hiver m’avait secouée. J’étais allée voir devant ma carte de Méditerranée où se situe exactement Lampedusa. Pour penser aux gens de Lampedusa, au médecin de l’hôpital de Lampedusa qui ne s’habitue pas. Je lis cet article du Monde sur les gens de Catane, en Sicile, qui savent honorer les morts à défaut de pouvoir sauver les vivants. J’écoute ce jour Gianfranco Rosi parler de son film tourné à Lampedusa et qui sort aujourd’hui, Fuocoammare. Et j’entends dans cette émission la voix (j’allais écrire de Primo Levi !) d’Erri de Luca* dire un de ses poèmes, Mare nostrum :
« Notre mer qui n’est pas aux cieux
A l’aube tu as la couleur du blé
Au coucher du soleil, celle du raisin et des vendanges
Nous t’avons semée de noyés plus 
Que n’importe quelle époque de tempête. »

Septembre 2016

  • Pour le lire, aller ici. Et pour l’entendre, aller là.
  • Ah… et au fait… Nos ancêtres les Wisigoths… Non, bon, c’est bon, on s’arrête là sur l’identité. Pour rappel, lire ici.

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