Le sens de la fête

C’est l’été, le retour des festivités.
Depuis la nuit des temps, on danse, on chante et on boit sur les places. On se déguise, on brûle le roi, les idoles, les représentations du pouvoir, on moque aimablement les divinités. Toutes les extravagances sont permises. Les débordements condamnés. C’est Carnaval ou la fête au village. C’est le solstice ou la Saint-Jean. On exulte, on explose, on allume les feux. Il en reste des traces dans les Paillasses de Cournonterral, les joutes de Sète à la Saint-Louis, les Corsos des villes et leurs animaux totémiques qui ouvrent les cortèges.
La fête, populaire.
La fête populaire, c’est-à-dire le peuple en ordre de marche, dans le plus grand désordre, qui dit aux grands d’ici-bas leur fait, une fois dans l’année. A Poussan, c’est un peuple en chemises qui dit son désarroi, sa pauvreté aux maîtres du château.

Mais le temps de la fête populaire, c’est aussi le mélange, l’indifférenciation sociale, le social cul par dessus tête. Et le populo et le bourgeois mêlés qui dévalent des rues et des ruelles pour envahir les places publiques, se ruer aux guinguettes, faire guincher les voisines, valser les « étrangers » du village à côté.

Au détour des années 80, la fête s’institutionnalise. Le gros mot. Traduction : le pouvoir refait main basse sur la fête. Il a toujours fait ça, le pouvoir, toujours essayé du moins : les Romains, déjà, disaient qu’il fallait fournir au peuple du pain, certes, mais aussi des jeux. La fête ne part plus d’en bas mais se décide en haut ; non plus tellement de la fête d’ailleurs que du divertissement, au sens que lui confère le Pascal des « Pensées » : divertir, c’est détourner le regard, l’attention des citoyennes et citoyens en leur donnant, au choix, selon sa classe, son rang, son rôle, du show-biz, de la variétoche, de la techno-parade ou des nourritures plus « élevées » pour l’âme, des arts sous toutes leurs formes.

Si, depuis ces années 80, les fêtes de quartiers s’étiolent, on se retrouve avec des gens qui fourmillent d’idées pour animer nos soirées d’été. Ils sont payés pour ça. Bataille d’argent public, de financements privés, entrées payantes ou gratuites, buvettes à rentabiliser. Invitations à gogo pour les « happy few », « vip », bracelets colorés : « t’en as un ? et comment ? et par qui ? ». On est loin de l’indifférenciation, du mélange et du tous ensemble jusqu’à plus soif, jusqu’à demain qu’il faut reprendre le turbin et le « chacun sa place ». Maintenant, même dans la fête, nous ne sommes plus les mêmes, chacun sa musique, chacun sa guinguette, chacun son alcool… chacun son bracelet. Et ceux qui n’en sont pas jalousent, normal, voire pire, tabassent ceux qui la font.

Garder le sens de la fête c’est lui donner un sens, un sens collectif. De sens, la fête n’en a plus quand elle tourne en rond sur elle-même, se brise sur les vitrines, quand les fractures sociales déchirent l’ambiance de nos fêtes les plus conviviales, en font des lieux criminogènes où l’on n’envoie plus les enfants promener.

Garder le sens de la fête, c’est en être de la fête, tous ensemble, la faire, la souhaiter, la désirer, la partager, mais aussi l’organiser. C’est la retrouver, la retirer des mains qui nous l’offrent pour la refaire nôtre. Faisons les fêtes.

Juin 2013

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