Yves Rouquette, écrivain public

J’ai dix-sept ans et des poussières quand je rencontre Yves Rouquette. Je m’apprête à passer le bac, l’occitan en option. Je cherche des textes à présenter dans une anthologie de poésie occitane à la bibliothèque de mon lycée. Je tombe sur « L’écrivain public ».
J’aime le texte, beaucoup, je ne sais rien de l’auteur. Je le rencontre quelques mois après dans le cadre de Rencontres internationales de poésie contemporaine organisées par l’Université de Toulouse-Le Mirail et Serge Pey. Je bafouille quelques mots. Je dois dire avec un enthousiasme brouillon pourquoi, comment, cette langue m’habite, même si je ne la parle pas, – je ne me souviens pas vraiment de ce que j’ai pu dire -, mais je me souviens que Rouquette me répondit ce jour-là : « Sem foututs, petite, mais c’est pas une raison pour abandonner ».

Vingt ans après, me voilà installée à Sète, ville de naissance d’Yves Rouquette, et j’y prends une caméra. La lumière, les gens… la pratique de l’écriture ne suffit plus, il me faut donc filmer. Arrivant dans cette ville nouvelle, j’achète le premier mois un livre d’Yves Rouquette et du peintre Pierre François, « Sète ». Puis je rencontre Pierre François : je le filme, pour un documentaire sur les Joutes nautiques. L’année suivante, je monte dans les terres d’Yves Rouquette à Camarès : je le filme, pour un documentaire sur le rugby. Je ne vais peut-être pas arriver à rendre compte en quoi ces rencontres sont pour moi fondamentales : avec ces deux hommes, et avec leur travail, je m’accorde et j’essaie depuis d’accorder mon travail. C’est une filiation que je revendique et qui est, pour moi, une exigence constante : l’honnêteté, la fidélité, la capacité à regarder et, donc, à admirer. Et la volonté, sans cesser, de parler des peuples, des identités, des cultures.

Après ce premier entretien filmé avec Yves Rouquette, j’en ai eu un autre pour un film suivant et, repartant, j’avais la sensation que je pourrais ne pas en finir de le filmer. Monter chaque année à Camarès pour discuter avec lui en filmant. Cela aurait pu être…

Je me suis demandé en quoi et pourquoi ces entretiens avec Rouquette me semblaient importants : j’avais l’impression, à chaque fois, d’être au pied d’un monument humain de savoirs, savoirs « populaires et savants », tous mêlés, imbriqués à sa vie et à celles de ceux et celles qui l’entourent, un savoir puissant fait d’une vie passée à regarder, à prendre, saisir et admirer. Pas un savoir qui regarde de haut et dissèque. Un savoir dans ses mains ouvertes devant lui et qu’il nous faut, à notre tour, saisir. Une encyclopédie humaniste.

Il dit le peuple, “l’ordinaire du monde”, et nous le rend sacré. Ses phrases nous accompagnent et nous relancent, nous avivent le regard, l’esprit, affûtent nos consciences. Sa parole est libre, sa mémoire vive, ses emportements nécessaires.

Là encore, je ne vais pas savoir dire à quel point son oeuvre me semble importante, nécessaire, primordiale. J’essaie : Yves Rouquette est un poète contemporain majeur. Point barre. Parce qu’il écrit en occitan, il faudrait à chaque fois souligner le majeur trois fois parce qu’on ne nous croirait pas.
Pour moi, Yves Rouquette est aussi important que Gilles Deleuze, qui est aussi important que Joan Bodon, qui est aussi important que René Char, qui est aussi important qu’Albert Camus, etc. Bref. Pour moi, Yves Rouquette est important. Et pour tant d’autres. Par la liberté d’une pensée en marche, continue, exigeante.

Nous lui devons souvent plus que nous croyons, dans ces terres communes des “Midis” occitans. Une géographie aimable, “cordiale” qui, par les histoires qu’il nous narre, nous aide à comprendre pourquoi nous nous sentons familiers de ces pays. Pourquoi nous sommes de là et quelle richesse cela représente. Et en quoi cette parole qu’il porte, comme « on porte le feu », et qui nous habite, est universelle.

Janvier 2012

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