Marcher comme dans un film à la Pointe courte

Arbre en hommage à Louis Molle / déc. 2018

Marcher dans un lieu qu’on ne connaissait auparavant que parce qu’il a été filmé, c’est comme marcher dans le film. Tout devient évocateur, presque familier.

C’est une sensation très troublante de reconnaître sans connaître.

Pour moi la Pointe, c’est un film avant d’être un quartier. Un film en noir et blanc, de 1955, avec Philippe Noiret et Sylvia Monfort, d’accord, mais surtout pour moi, déjà, un quartier, des rues très étroites, du linge qui pend sur le quai, un habitat très pauvre de pêcheurs de l’étang et, déjà, aussi, les fêtes de la Saint-Louis, les joutes sur le canal royal.

Puis mon compagnon d’alors, qui m’avait montré beaucoup des films de Varda dont celui-là, m’a amenée ici. C’est-à-dire qu’avant même de rentrer dans Sète, on s’est arrêtés à la Pointe.

C’était un dimanche matin, il n’y avait personne dans les rues, et je marchais presque sur la pointe des pieds. Je trouvais ça très beau, ce quartier sur l’étang, mais j’étais intimidée par cette impression de rentrer chez les gens, tellement c’est petit ici… Donc je ne suis pas rentrée dans les “traverses” – il est beau ce mot de “traverses” – j’ai juste levé la tête sur un panneau, et j’ai lu “Traverse Agnès Varda”. Je me suis du coup sentie accueillie. C’était “raccord” en quelque sorte !

Mais c’est la même chose quand on connait un lieu et qu’on voit un film après qui a été tourné au même endroit. Je pense à “Dans la ville blanche” d’Alain Tanner à Lisbonne, quand Bruno Ganz monte les marches vers une église dans l’Alfama, Saint-Etienne je crois. J’avais monté les mêmes quelques semaines avant, j’étais émue par cette soudaine familiarité avec les lieux, comme si je regardais un film que j’aurais ramené de mon voyage à moi. C’est très agréable comme sensation, c’est fugitif aussi, cette impression d’habiter un lieu, un bout de film, de manière provisoire, comme quelque chose qu’on attrape et qui s’échappe…

Des anecdotes sur le film, y en a tellement à Sète, c’est un devenu un mythe, ce film, ici. Quand il a été représenté il y a dix ans environ, il y avait la queue dehors, c’était la première fois que je voyais la queue devant le cinéma de l’esplanade. 

Et toujours cette anecdote qui revient : dans le film les gens d’ici ont l’accent d’ailleurs. Tout a été post-synchronisé en studio à Paris, faute d’argent pour enregistrer en son synchrone. 

Ici, on m’a raconté que les bobines son s’étaient égarées entre deux gares… C’est faux mais j’aime beaucoup l’histoire… le faux, ça dit toujours le mythe, la légende.

Je filme au moins une fois par an à la Pointe, j’aime venir filmer ici. J’aime filmer les gens d’ici. Il en reste. Pas beaucoup, mais il en reste. Je n’ai pas l’impression de marcher dans les pas de Varda, non ce n’est pas du tout ça, j’ai l’impression de marcher dans un film, j’ai l’impression d’habiter en filmant. 

Sinon, je me promène et ça, ça m’intéresse pas vraiment, la promenade.

Depuis c’est devenu un décor aussi… ça a été tellement filmé. Comme c’est étroit, petit, les gens ça leur fait plaisir mais ça les embête aussi, un peu, quelquefois. Une copine de la Pointe m’avait dit : “Si ça leur plaît tellement la Pointe, ils ont qu’à la reconstituer en studio à Paris!”  

Comme l’accent, en studio…

Quand je vois du linge étendu sur le quai, de suite je pense au film de Varda. A chaque fois. C’est comme si, du coup, d’avoir été filmé, et que le film soit devenu aussi important, vu, revu, reconnu de par le monde, le lieu était devenu éternel, genre “Rome ville éternelle”.

C’est comme une responsabilité aussi… La Pointe courte, ça ne devrait pas devenir autre chose que la Pointe courte, je ne saurais pas bien dire…

Sète, octobre 2014

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