Ne pas jeter le bébé du territoire avec l’eau du terroir

Fallait pas l’énerver
chronique d’Hélène Morsly pour le magazine Friture

Et voilà, on y est, de nouveau. Mais c’est pas nouveau, ça revient régulièrement : la terre qui colle aux sabots et qui ne ment pas opposée aux élites cosmopolites donc… euh… en fait, euh… juives. Maurras, l’avant-guerre, Vichy, un sale goût de retour du refoulé.

Christian Jacob, président du groupe Ump à l’Assemblée, dit donc de Dominique Strauss-Kahn qu’il n’incarne pas « la France, la France des terroirs et des territoires, celle qu’on aime bien », lui conseillant « d’aller voir un paysan de plus près ». Les tenants d’un capitalisme mortifère qui élimine (notamment) la paysannerie conseillant d’aller voir ce qu’ils ont contribué à détruire, ça s’appelle de la réthorique politique. Du foutage de gueule, en d’autres termes. Mais ça marche… Parce qu’il y a belle lurette que la « gôche » ne représente plus le peuple. C’est là-dessus que Jacob appuie, et c’est exactement là que ça fait mal.

Du coup, l’annonce d’un fort joli score de Marine Le Pen ne devrait étonner personne. Tout cela est lié et dit bien cette carence d’une gôche populaire (pas populiste). Parce que c’est l’arrivée de la gôche au pouvoir qui nous a laminés idéologiquement pour un certain nombre d’années : mise en avant d’une pseudo-modernité frime-fric-universalisme, alliance des colonnes de Buren et de Bernard Tapie. On n’y revient pas, beaucoup a été dit, sauf que tout cela on le paye aujourd’hui : l’abandon du peuple, devenu subitement « beauf », livré à la privatisation de TF1 et autres abrutissements soi-disant divertissants, aux populismes brutaux et à la sempiternelle trouvaille de boucs-émissaires pas d’ici.
Non, rien de nouveau.

Alors parler aimablement de territoire risque toujours de nous faire passer pour des ringards alliés aux pires des réacs. Parler d’identité et de peuple aujourd’hui, c’est se faire enfermer dans une opposition à la grandeur d’un universalisme abstrait. Et, pire, c’est donner l’impression qu’on refuse le « métissage des cultures ». Or, pour que des cultures se métissent, il faut bien qu’elles existent. Renvoyées à leur petite portion de territoires repliés sur eux-mêmes, méprisées, regardées de haut, de très haut, par des praticiens de la Kulture avec un grand Q, comme dit Lepage*, ces cultures s’appauvrissent, se réduisent, se morcellent et ne sont plus prêtes, du coup, à se métisser avec qui que ce soit.

C’est parce qu’on a laminé, folklorisé, ringardisé la culture provençale, c’est parce qu’on a détruit un paysage et un territoire à coup d’industrialisation massive et d’urbanisation intensive que, quelques années plus tard, un Front national triomphant a pu rajouter au nom de Vitrolles la dénomination « Vitrolles-en-Provence ». Pas besoin de s’affirmer aussi fort quand on existe encore. C’est quand on n’est plus sûr de rien, et surtout plus de soi-même, qu’on ressasse un passé mythifié qui n’a pas grand chose à voir avec la réalité de ce passé.

Dans mon Sud-Est d’adoption, je vois le racisme s’ancrer de plus en plus ouvertement sur le terreau de cet abandon de l’identité locale (faite de métissages permanents au fil des siècles) au profit d’une « modernité » implacable : destruction des activités économiques traditionnelles, transferts de population à coups d’impôts et de loyers élevés. Les riches arrivent et profitent en masse (la mer, le soleil, le ciel bleu et l’immobilier comme rente…) mais l’ennemi c’est l’Arabe de la Zup. Moi je dis : « bien vu, bien joué ». Jouer l’opposion des « races » pour éviter l’affrontement des « classes », pour le moment ça marche du feu de Dieu. Non, vraiment, sous ce soleil, rien de nouveau.

Sauf que, sous ce soleil, souvent, enfin pas toujours, mais souvent, les riches, ils sont de gôche. Ils remplissent les théâtres et les festivaux d’été. C’est gai. Et ils trouvent les gens qui boivent du pastis un peu grossiers. Et racistes. Mieux vaut, alors, fermer les yeux, boucher les oreilles et bouder loin du peuple, dans une distinction de bon aloi.

Alors, comment on fait ? On le dissout, le peuple, dans l’universalisme abstrait ? On le voit bien que ça n’a pas marché. C’est exactement ce que nous dit l’annonce d’un score élevé du Front national. On le renvoie à son terroir passéiste et anisé ? C’est en train de marcher. Et c’est grave. Les cultures locales se délitent sous nos yeux, nos territoires filent entre nos doigts dans le grand sablier de l’uniformisation du fric et du mépris. Et pourtant, y a pas à tortiller, pour viser à l’universel, il faut savoir être de quelque part.

mars 2011

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