Ne pas trahir l’enfant qu’on a été

Le monde d’après va évidemment ressembler furieusement à celui d’avant mais en pire. Par contre, du coup, je crois que la révolte va être beaucoup plus furieuse, elle aussi.
Parce que, bon, y en a marre des illusionnistes qui te font rêver à l’autre monde qui est possible et puis, zou, au pied du mur, on enfile, Pamphile, les vieux oripeaux du pouvoir avec une telle facilité, une telle évidence, des fringues qui ont déjà beaucoup servi, bien usées, bien usantes, en te le racontant du genre « on ne peut pas faire autrement » « on était bien obligé.e.s » « on avait pas le choix » « c’est un mal pour un bien ». Bref.

Rêver oui, mais croire, non. Alors « faire croire » qu’on peut changer les choses en ne changeant rien aux fondamentaux qui nous gouvernent… La pilule est amère pour celles et ceux qui auraient cru qu’il s’agissait d’agiter des mots pour fonder un monde nouveau. Au pied du mur, il ne s’agit pas seulement de maçonner, il faut se préoccuper avant tout des fondations.

Et là, boum, Bedos. Qui me réactive dans ma manière (comme tout le monde, un peu) de bien aimer avoir raison. Avoir raison, c’est avoir raison avec d’autres. Et j’aime bien avoir raison avec cet homme-là, parce qu’il vient d’une enfance blessée qui nous accorde le droit de savoir de quoi on parle quand on refuse, quand on dit « non », quand on dit « je fais ce que je veux ».

Bedos dit puiser sa morale exempte de moralisme dans le fait de ne pas vouloir « assassiner l’enfant qu’on a été », dans la fidélité à ce que l’on pense, à celles et ceux avec qui l’on pense, à celles et ceux que l’on a aimé.e.s. Jacques Bertin, dans ce film-là, disait, je cite de mémoire : « Ne pas trahir le petit enfant qu’on a été, l’adolescent qu’on a été, l’amoureux qu’on a été ». Si je la connais par cœur, c’est qu’elle est en bonne place dans le vademecum de ma panoplie personnelle.
Cela veut dire que, non, cela ne « passe » pas avec l’âge.
Je m’en souviens, tiens, d’un qui me disait alors que j’approchais de la trentaine : « tu te calmeras avec le temps ». Et j’avais répondu que « non », qu’avec les années j’aurai certainement plus d’arguments encore, je l’espérais, pour refuser un monde que j’abhorre. Et j’avais raison, ça ne s’est pas « calmé », « arrangé » dirait-il s’il était encore par là.

Et c’est l’enfance qui nous donne cette « intransigeance résiliente ». Ils parlent de radicalité. Il n’y a rien de radical dans le fait d’essayer d’agir en conscience. C’est exigeant, cela demande de la constance, cela écarte, cela éloigne quelquefois, mais cela renforce la colonne vertébrale à ce fameux âge où elle aurait tendance à fléchir. Mais cela rassemble aussi. Cela agrège.

Et du coup, je suis triste un peu, comme si j’avais – presque – perdu l’un.e. des mien.ne.s. Presque. Comme si je l’avais connu. Reconnu, c’est certain.

1 réflexion sur « Ne pas trahir l’enfant qu’on a été »

  1. bouvarel marion

    triste oui.. et j’aimerais être comme toi… parce que j’aime ce que tu dis… même si, avec plus d’âge, j’ai moins de force pour refuser… et que je m’accommode finalement pas si mal de ce retour à l’anormal… Le confinement m’a offert un rythme, chose que finalement je connaissais mal et ça m’a plutôt plu… aujourd’hui c’est vrai, pas trop d’illusions de changement, pourtant j’y crois, frémissements, je peux pas m’empêcher d’y croire…
    marion

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