On/Off

On parlait il y a peu du monde d’après. Je me rends compte maintenant que c’est le monde d’avant qui paraît bien abstrait, éloigné. Penser à février dernier c’est aller très loin dans le souvenir. Des choses à dire, j’en aurais tellement. Et dans le même temps, dans cette angoisse réelle, palpable, de ce présent, de cet aujourd’hui de pluies et de fracas, dans cet isolement aussi dont je ne sais plus s’il est souhaité ou subi, j’ai vraiment envie d’appuyer sur « off ». D’endosser le manteau de l’humilité pour tenter de s’y réchauffer avec un peu plus de sérénité. Les fléaux s’appellent toujours et s’appelleront toujours la misère. Sous toutes ses formes. Alors je vais chercher Jaurès, puis Camus et m’en tenir là. Pour le moment.

« Le discours à la jeunesse » de Jaurès, énoncé au lycée d’Albi, son lycée, en 1903, tentait de repousser les guerres à venir en rappelant que le courage ce n’est pas de faire la guerre mais de tout faire pour l’éviter. On connaît cette phrase « aller à l’idéal, comprendre le réel » qui m’a beaucoup servie dans la pratique documentaire, je la remets dans son contexte ici (et pour l’intégralité du discours, on peut le lire ici).

« L’humanité est maudite, si pour faire preuve de courage elle est condamnée à tuer éternellement. Le courage, aujourd’hui, ce n’est pas de maintenir sur le monde la nuée de la Guerre, nuée terrible, mais dormante dont on peut toujours se flatter qu’elle éclatera sur d’autres. Le courage, ce n’est pas de laisser aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre ; car le courage est l’exaltation de l’homme, et ceci en est l’abdication. La courage pour vous tous, courage de toutes les heures, c’est de supporter sans fléchir les épreuves de tout ordre, physiques et morales, que prodigue la vie. Le courage, c’est de ne pas livrer sa volonté au hasard des impressions et des forces ; c’est de garder dans les lassitudes inévitables l’habitude du travail et de l’action. Le courage dans le désordre infini de la vie qui nous sollicite de toutes parts, c’est de choisir un métier et de le bien faire, quel qu’il soit : c’est de ne pas se rebuter du détail minutieux ou monotone ; c’est de devenir, autant qu’on le peut, un technicien accompli ; c’est d’accepter et de comprendre cette loi de la spécialisation du travail qui est la condition de l’action utile, et cependant de ménager à son regard, à son esprit, quelques échappées vers le vaste monde et des perspectives plus étendue. Le courage, c’est d’être tout ensemble et quel que soit le métier, un praticien et un philosophe. Le courage, c’est de comprendre sa propre vie, de la préciser, de l’approfondir, de l’établir et de la coordonner cependant à la vie générale. Le courage, c’est de surveiller exactement sa machine à filer ou tisser, pour qu’aucun fil ne se casse, et de préparer cependant un ordre social plus vaste et plus fraternel où la machine sera la servante commune des travailleurs libérés. Le courage, c’est d’accepter les conditions nouvelles que la vie fait à la science et à l’art, d’accueillir, d’explorer la complexité presque infinie des faits et des détails, et cependant d’éclairer cette réalité énorme et confuse par des idées générales, de l’organiser et de la soulever par la beauté sacrée des formes et des rythmes. Le courage, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir, mais de n’en pas être accablé et de continuer son chemin. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel ; c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques.«  

Et puis Camus dans La Peste : « Nos concitoyens n’étaient pas plus coupables que d’autres. Ils oubliaient d’être modestes, voilà tout, et ils pensaient que tout était encore possible pour eux, ce qui supposait que les fléaux étaient impossibles. Ils continuaient de faire des affaires, ils préparaient des voyages et ils avaient des opinions. Comment auraient-ils pensé à la peste qui supprime l’avenir, les déplacements et les discussions ? Il se croyaient libres et personne ne sera jamais libre tant qu’il y aura des fléaux. »

Novembre 2020

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