Pèlerinage à Avignon

J’y tiens, une fois l’an.
Je tiens à dire à Avignon*, c’est pas correct correct, en parisien on dit « En Avignon et En Arles » en prononçant bien le N, mais c’est un occitanisme et comme nous pouvons nous réclamer du vocable, profitons-en, car oui on est aussi Occitans dans le Gard, en Provence, en Vaucluse, en Arles comme en Avignon. En Catalogne, par contre, ça se discute…

Alors donc une fois l’an, je sors de la gare d’Avignon, je traverse le boulevard circulaire par les passages cloutés et je franchis la porte qui mène à la rue de la République et à la montée vers le Palais des Papes dans la cour duquel en plus de vingt-cinq ans de pèlerinage, je n’ai jamais pénétré. Faudrait quand même…
Je marche dans les pas d’un de mes papes, Jean Vilar, je regarde le programme de sa Maison, à droite de la place de l’Horloge, je choisis ma conférence et le jour où il fera le moins chaud et je prends mon train. Et je suis heureuse.
Je me retrouve familière des lieux, un peu de permanence dans la vie, je vous jure que c’est bien.
L’impression de marcher dans les sillons creusés par d’autres avant moi, j’ai la nostalgie d’une époque que je n’ai même pas connue, je deviens ma mère amoureuse de Gérard Philipe et admiratrice de Maria Casarès. Révérence gardée envers Albert Camus.

Assise dans la cour de la Maison Jean-Vilar, j’entends Roland Gori. Après Robin Renucci, c’était mon choix de l’année. Je regarde celles et ceux autour de moi. On a vieilli, ils ont vieilli, ils étaient déjà plus vieux que moi il y a 20 ans, ils le sont toujours, le public des conférences. Et nous sommes les mêmes. Je m’effraie de cela, de notre entre-nous, plus de vingt ans à aller entendre ici et là décrire le monde tel qu’il ne va vraiment pas. Pourquoi ? A quoi cela sert-il ?

Roland Gori et Bernard Lubat lancent cette année un pont d’Avignon à Uzeste avec un manifeste des Œuvriers nous incitant à nous mettre Debouts. Uzeste aussi sur mon parcours festivalier de l’été lorsque j’étais plus jeune. Uzeste, Avignon m’ont formé la pensée… et m’ont forgé la marche.
(Uzeste qui est occitane aussi, d’ailleurs, mais l’Aquitaine, le Val d’aran tout comme le Limousin, le provençal et le vivaro-alpin ne jouent pas dans notre cour restreinte à des limites administratives. Pour celles et ceux qui n’ont pas une idée bien nette des contours, la vastitude de l’Occitanie, c’est ici).

Mais bon… quand même, ça plombe cette histoire d’écouter des conférences et de se conforter dans le fait qu’on a bien raison de penser ce que l’on pense. L’université populaire tout au long de la vie, c’est bien, mais…

Mais bon… j’y reviendrai à Avignon, chaque année que je pourrais. Parce que j’y prends plaisir et que j’y suis bien.

En rentrant le soir de ce 14 juillet, je regarde les nouvelles et je lis qu’un camion… et j’ai toujours eu très très peur des camions. Quand ils traversaient mon village, petite, je me collais au mur et je n’avançais plus tant qu’ils n’étaient pas passés. Aujourd’hui sur l’autoroute, ma vigilance ne faiblit pas quand je les vois tout autour de moi, frêle embarcation.
Alors du coup, ma sensation de décalage total, absolu avec le monde tel qu’il nous pète régulièrement à la gueule, à mon retour d’Avignon ne peut que s’affirmer toujours plus.

Mais bon… penser, ça aide, et ça aide notamment à penser.

Donc… Retour à Roland Gori*, qui écrivait après le 13 novembre dernier : « Dans une société dénutrie des valeurs existentielles, n’importe quel gang, comme ce fut déjà le cas dans notre histoire, n’importe quelle association criminelle pourra répandre au sein de populations désespérées un mythe quelconque, d’autant plus dangereux qu’il sera simpliste et « totalitaire ». Comment ne pas évoquer Simone Weil, philosophe catholique et révolutionnaire, écrivant face au nazisme  : « On dit souvent que la force est impuissante à dompter la pensée ; mais pour que ce soit vrai, il faut qu’il y ait pensée. Là où les opinions irraisonnées tiennent lieu d’idées, la force peut tout. Il est bien injuste de dire par exemple que le fascisme anéantit la pensée libre ; en réalité c’est l’absence de pensée libre qui rend possible d’imposer par la force des doctrines officielles entièrement dépourvues de signification.  »

Juillet 2016

  • C’est Rouquette, Yves, qui me l’a appris, dans un livre inestimable et désormais introuvable sauf dans quelques librairies rares, Midis, petite géographie cordiale, éd. Loubatière.
  • On peut lire son texte en entier ici, c’est le deuxième dans la série des textes publiés le 17 novembre dans L’Humanité.

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