Petite histoire de LA culture à l’arrache et à la hache

La culture est un mot nouveau. Enfin, LA culture. Avant, il n’y a pas si longtemps, LA culture n’existait pas. Avant, on disait « les Arts », c’était plus clair, ça nous embrouillait pas comme maintenant.

Avant, on parlait d’éducation du peuple, d’éducation populaire, d’émancipation collective des individus ; puis on a parlé d’animation socio-culturelle parce que “éducation”, “peuple”, c’était un peu gros comme mots et vachement ambitieux comme projet ; puis le “socio” a sauté, cela faisait pouilleux un peu, on a gardé “animation culturelle” ; puis animation ça a fait plouc aussi… et, pouf (je résume), au tournant des années 80, c’est devenu LA culture. A laquelle il ne fallait pas toucher, sinon on devenait aussi ploucs que le socio-culturel d’antan. Voire pire, réac, de droite… que dis-je… crypto-fasciste, même. L’horreur. Alors on n’a plus rien dit. On a fait le dos rond et on n’a plus osé rien dire quand tout, et avec n’importe quoi, est devenu “culture” pourvu qu’un artiste “accrédité” signe l’oeuvre en dessous, en la vendant au prix fort, c’est beaucoup plus crédible.

Le politique (au sens pas noble du terme) a compris son intérêt dans l’affaire. Fallait, pour faire “branché”, ouvert aux nobles idéaux, et développer une “image attractive”, s’intéresser à LA culture. Pas celle qui faisait le miel de tous ces centres sociaux, maisons des jeunes, foyers ruraux, etc., tout au long des mois et des années, pas celle qui avait pour but cette émancipation de tous par l’apprentissage d’une vie collective au travers de pratiques sportives et culturelles. Non, LA culture. LA culture indépassable. Celle qui élève l’âme… Si on y accède. Si on n’y accède pas, il reste toujours TF1.

Et alors la culture est devenu un mot “chiant”. Tout était culture et plus rien ne l’était, on était perdus, on ne savait plus où aller. Y en a qui sont restés devant TF1, du coup. Beaucoup. D’autres qui sont allés de festivals en festivals s’élever l’âme, pour un plaisir personnel qui n’avait plus grand chose de collectif. Et d’autres ont décidé d’en faire à leur tour, de LA culture, parce qu’y a pas de raison, non plus…

Mais, en devenant un mot chiant, LA culture est devenu un enjeu. De pouvoir et d’argent. Ça ne regardait plus vraiment le populo, cette affaire : ça c’est magouillé entre professionnels de la profession, politiques locaux, ministère concerné, artistes et “médiateurs culturels” de tous ordres. Une affaire de subventions qui tombent là ou ailleurs, suivant le vent qu’il fait et la mode du moment. Une affaire de “marketing”. LA culture, ça a commencé à faire joli. Un peu comme de l’éclairage sur un bâtiment public : LA culture en décor, ça fait venir le visiteur et c’est bon pour le commerce, ça donne une bonne “image”. Une image…

De temps en temps, quelques-uns ont dit : “et le public ?”. Ben oui… entre temps, avec la mise à mal de l’éducation populaire, le peuple était devenu “public”. Assez restreint, faut bien le dire, question de moyens et de désir aussi… Pourquoi aller découvrir ce que l’on ne connaît pas quand on n’a pas créé de désir ? Mais bon, c’est une autre question, ça…

Bref : en devenant un gros mot incontournable, LA culture est restée le privilège de quelques-uns et on a réussi à annihiler le désir pour les autres, la plupart, celles et ceux qui pensent par-devers eux ou à haute voix que « ce n’est pas pour eux ».

Voilà. Soit on se satisfait de ça et on se dit que l’essentiel c’est que nos salles de théâtre soient remplies, soit on garde au coeur ce désir de l’émancipation du peuple, d’une éducation culturelle qui est aussi une éducation politique et on est bien malheureux. Malheureuse en l’occurrence.

Avril 2010

A ce sujet, voir : http://www.scoplepave.org/ 
“Inculture(s) 1 : l’éducation populaire, Monsieur, ils n’en ont pas voulu” par Franck Lepage.

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