Pour vous

Pourquoi on fait les choses ? Pour soi ou pour les autres ? Comme l’adolescence a fui depuis longtemps, c’est le genre de question à dilemme insondable que je ne me pose plus. Comme je fuis aussi les oppositions systématiques et les débats manichéens : voter ou pas, corrida or not, fromage ou dessert.

Entendu à l’occasion d’une balade filmée dans les « quartiers populaires » (et tout le monde comprend, c’est ça le pire, la banlieue déshéritée, l’autre côté du périph’, alors que du « populaire » y en a plein de partout, mais bon, bref, c’est pas le débat du jour), en incursion donc dans un tel quartier, j’entends au loin la voix énervée d’un ou d’une artiste en résidence qui s’élève à l’encontre de gamins très sautillants et pour tout dire intenables (sauf quand on sait y faire, j’en filme en ce moment des-qui-savent-y-faire) : « ça suffit maintenant, alors qu’on fait toutes ces choses pour vous ».

Alors on reprend. Généralement, quand un artiste entre en résidence sur un tel lieu, c’est moyennant finances. Il le fait par conviction certainement, par goût de l’autre et de la transmission de son art et de son savoir, n’en doutons pas, mais aussi contre rémunération. Donc, déjà, petit un, à la question « pour soi ou pour les autres », la réponse est évidemment, comme bien souvent : « les deux, mon général ».
Comme pour fromage ou dessert, me concernant.

Petit deux : on ne fait rien pour autrui qui ne soit gouverné par soi-même. L’estime de soi est souvent en jeu, on ne « descend » pas dans les quartiers populaires du haut de nos quartiers embourgeoisés pour faire le « bien » autour de nous, mais bien par goût des autres, désir de la chaleur d’empreintes collectives, quête d’un populaire qui file entre les doigts d’une distinction de classes (lire ici ou , je me répète beaucoup).

Ou alors, j’aurais tendance à dire, on ne « descend » pas. On reste chez soi. Dans l’entre-soi. On continue à penser le « peuple » de loin. Parce que si c’est pour rapporter par-devers soi et devant les autres les clichés éculés de banlieues déshéritées peuplées de gosses insupportables, si le réel ne bouscule pas deux trois idées arrêtées, si on a l’impression de faire don de soi sans ressentir la teneur de l’échange, cela aura servi à peu près à rien. Et cela aura surtout conforté – et non comblé – l’abîme qui nous sépare, les uns des autres, de plus en plus profond et infranchissable.

Il y a longtemps, un collègue m’a fait passer ce texte du cinéaste Alain Tanner, sur son film Les hommes du port, où il parle de sa volonté de filmer un « nous ». Les « nous » sont toujours provisoires, bien sûr, mais c’est ce qui doit nous animer lorsque l’on met en oeuvre des pratiques collectives, quelles qu’elles soient, où qu’elles soient, artistiques ou pas.

Mars 2017

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