Quand on sort le mot « culture » comme on sort son pistolet…

Et bien c’est navrant. Mais c’est fréquent. Dans la liste des mots qui ne veulent plus rien dire tellement ils ont été usés jusqu’à la corde par des acceptions banales et vides de sens, le mot « culture » est peut-être premier. La laïcité suit de très près. C’est devenu une valeur, comme celles affichées aux frontons républicains, au nom desquelles à géométrie variable on inclut ou on exclut. Une valeur avec tout le sacré que la république a créé pour contrecarrer les sacrements religieux. Mais la culture, comme la laïcité d’ailleurs, ne sont pas des valeurs mais des modes opératoires de ce qu’on appelle couramment le « vivre ensemble ».

Non, la culture n’est pas une valeur en soi, un machin sacré auquel il ne faut pas toucher avec des budgets « sacralisés » au nom du fait que sans culture on est foutus. S’il est vrai que sans cultureS on est foutus, il serait nécessaire de toute évidence de savoir ce qui fonde ce mot de « culture » (sans S et sans le confondre avec les Arts), ce qu’il veut dire, ce que chacun ou chacune – le dressant comme étendard face aux frontistes nationaux de tous poils -, entend par là.
Et là…, misère, souvent ça bafouille, ça dit « autonomie de l’individu », « théâtre », « musique » « sens collectif »… Tout est vrai mais plus rien n’est fondé.
Fondé par la base du mot : le désir d’élévation. L’élévation d’urgence. Le désir d’être ensemble.
Ou par défaut, la souffrance de l’absence. Le désir d’ouvrir un livre avec au creux du ventre la peur de ne pas être à la hauteur de sa compréhension. Le droit de pouvoir le dire, de « l’avouer ». Le désir de les écrire, les livres de nos vies. Le désir d’être avec d’autres à égalité. Tiens, je souligne : à é-ga-li-té. Le désir de réfléchir sans fin comme on aime, sans fins.

Cela fait des années que je parle de l’acculturation du peuple sous les effets conjugués de l’abrutissement télévisuel et d’un capitalisme mortifère qui ruine les solidarités anciennes et renvoie chacun à l’unité de la personne c’est-à-dire, comme dit Rouquette, à l’endroit où il ne peut plus y avoir de culture. Quand on est seul, réduit à soi-même, « parla solet ».

Et ce n’est que très récemment que je me suis rendue compte qu’à cette acculturation-là correspond une autre acculturation, celle des classes moyennes, la mienne, ce que l’on appelait avant la petite bourgeoisie ou phénomène récent des années 2000, ceux qu’on appelle les « bobos ». Oui, oui, nous aussi sommes acculturés. Nous ne creusons plus sous la surface, ce qui s’appelle le vernis culturel. Nous aussi sommes coupés des solidarités anciennes par une trahison de classe de bon aloi pour nous élever au rang de petits bourgeois, classe dans laquelle on ne se soutient plus guère. Mais nous sommes fiers de nos fréquentations de la plus haute culture – théâtres, « festivaux », expositions…- qui nous distinguent du commun et nous apprennent à considérer le monde de haut et de loin. Mais, malheureusement, nous ne savons plus, nous ne voulons plus nous élever ensemble, être et faire peuple ensemble en nous forgeant des cultures communes.

Comme on lirait des livres sans les comprendre. Comme on verrait des films sans qu’ils nous bouleversent au point de changer les trajectoires de nos vies. Comme on serait assis sur nos certitudes d’êtres cultivés.

Je voudrais bien que lorsque chacun ou chacune dit « culture », comme on sortirait un pistolet symbolique, chacun ou chacune réfléchisse à ce qu’il ou elle entend par là. Tout simplement. En se bousculant soi-même, en déviant des définitions toutes faites. Oui, tout simplement, en s’interrogeant. Comme le disait Bourdieu lors d’un colloque à l’université de Toulouse-Le-Mirail* en 1990, « le pire pour des idées, c’est qu’elles soient arrêtées ». Parce que la culture, je crois que c’est cela avant tout (et ce n’est pas une valeur mais bien une manière d’être) : le doute permanent, le désir de la confrontation, le droit de mettre cul par dessus tête quelques vérités trop bien établies.

Février 2017

  • Alors ça, quelle ne fut pas ma surprise : « mon » université a été rasée et reconstruite cet été. Cela s’écoute ici. Plus qu’une surprise, un choc, il faut bien le dire. Et ce n’est qu’en voyant le film La Sociale que j’ai compris : un hôpital ou une université sont désormais construits « gratuitement » par des grands groupes bâtisseurs (Vinci, Eiffage…) et loués par la suite (et entretenus à des prix hallucinants) aux structures les occupant. Des « partenariats publics privés » pas forcément gagnants-gagnants…
  • Et puis si on a une heure devant soi, on peut aller se revigorer par là. De la culture tous azimuts… Politique, sociale, historique, théâtrale, humaine… et j’en passe.

Une réflexion au sujet de « Quand on sort le mot « culture » comme on sort son pistolet… »

  1. Jules

    Une petite citation à ce propos :

    L’avenir n’est plus ce qu’il était. Vous avez dû vous en apercevoir : l’avenir n’est plus ce qu’il était.
    Dans le passé, l’avenir se déroulait principalement selon trois modes d’action.
    [1] Le monde se terminait et tout recommençait à zéro pour un monde identique, version pessimiste de la plupart des croyances.
    [2] Le monde se terminait dans un bain de sang effroyable et ultime et survenait alors un monde de félicité, version optimiste de certaines religions.
    [3] Le monde ne se terminait jamais et la félicité, qui en était le ferment, allait grandissant jusqu’à la fin des temps, eux-mêmes renouvelables indéfiniment, version téméraire des fins de l’Histoire.
    Mais au début du XXIe siècle, ces théories avaient vécu. Les prévisions avaient évolué. Tous les gens dotés d’un certain sens des réalités s’accordaient sur un point : quelle que soit la procédure envisagée, ça finira mal. Soit par un effroyable bain de sang suivi de rien du tout, hypothèse optimiste. Soit par des bains de sang un peu partout suivis par d’autres bains de sang un peu partout, indéfiniment, jusqu’à ce que l’univers se dilate suffisamment pour que sa densité atteigne une valeur infinie provoquant ainsi la destruction des galaxies et des pauvres hères qui les habitent. Certains observateurs y ajoutaient un élément complémentaire : l’abrutissement parallèle et jusqu’ici inconcevable de l’humanité.

    Patrik Ourednik, La Fin du monde n’aurait pas eu lieu,
    éd. Allia, 2017, 10€

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