Lutter contre la nostalgie

À propos du film Bufa lo Cèrç e raja l’Orb

Travaillant sur les questions de cultures et d’appartenances populaires, la marge est étroite et le risque de se retrouver enfermée aux côtés de défenseurs d’une identité excluante est toujours présent. Mais « c’est sur la lisière qu’est la liberté » dit le poète Joan Bodon. Alors restons sur ces lisières en répétant sans cesse que les racines sont souvent multiples, que les appartenances dans une vie sont nombreuses, que le multiple ne s’oppose pas à l’un mais l’enrichit. C’est quelquefois lassant mais c’est la seule voie possible, la répétition.

Non, ce n’était pas mieux avant. Mais il y a dans les images et pratiques d’un autre âge quelque chose de réconfortant qui dit une communauté. Une communauté de vies, un désir de l’autre, que nous cherchons toujours et partout, où que nous soyons. Et ce qui nous touche dans des images du passė, ce n’est pas le retour à la charrue ou à aller chercher l’eau au puits, mais bien l’humanité, l’humanisme, tout ce dont nous manquons.

Il s’est passé quelque chose dans les années 80 qui nous a coupés de ce monde ancien et ce fut brutal. Un déracinement. Non pas forcément d’un territoire, mais aussi, mais surtout d’un rapport au passé, d’un rapport à l’ancien qui désormais nous fait défaut, comme une absence qu’on ne sait dire. Ce « quelque chose » qui nous a sectionnés du passé, c’est une « modernité » débridée, un individualisme qui sépare, un nomadisme imposé, un rapport au monde faussé par le consumérisme que nous combattons à coups de décroissance.

Alors la nostalgie guette. Mais on ne travaille pas sur des bases nostalgiques, on n’invente pas un monde habitable sur du ressentiment, de la tristesse, du regret. On bâtit sur du désir. Il nous faut retrouver ce qui dans l’ancien nous réunit, certes, connaître notre passé, bien sûr, nos passés, à chacune, à chacun selon nos origines, nos parcours de vie et à partir de là inventer des modes de vie d’aujourd’hui, avec les habitants d’aujourd’hui, multiples, mais sur un territoire commun. Créer du commun. Faire communauté de vie et de destins. Ce n’est pas qu’une formule. C’est vraiment un travail.

C’est aussi une lutte. Une lutte où l’on passe les bras en avant pour se faire une place dans un monde englué par les pensées manichéennes, les oppositions stériles, les clivages malsains qui réduisent notre champ de vision et de pensée. Le monde est complexe, la réalité est complexe, penser la complexité et la diversité est l’enjeu majeur des temps qui viennent.
Si cette diversité était réellement pensée, notamment à partir des langues minorées, on ne serait pas effarés aujourd’hui par cette incapacité à penser dans un même territoire la diversité des langues et des cultures : le XIIIe siècle occitan devrait en cela nous éclairer, où l’influence arabo-andalouse a traversé de part en part nos musiques et notre littérature.

Janvier 2015

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