Vieillir, dit-elle

Je lis qu’on va rouvrir l’enquête concernant le « suicide » de Robert Boulin. J’en suis heureuse. J’avais dix ans, qu’avais-je lu dans le Canard enchaîné qui fait que je me suis attachée alors à cet homme ? Ou ce sont le journal télé de midi avec les images d’un étang et l’idée d’un suicide qui m’avaient impressionnée ?
Et pourquoi aujourd’hui suis-je persuadée que je vais suivre l’enquête avec attention ? Alors que bon… Je ne sais rien de Robert Boulin et a priori je ne devrais pas avoir besoin d’en savoir grand chose de plus.
Parce que j’avais dix ans, parce que c’est mon enfance, confinée dans la maison ennuyeuse à lire le Canard le mercredi après-midi pendant la sieste des parents. Surtout les brèves et les coquilles de la presse régionale (qui me feront moins rire plus tard quand je devrais les corriger). Je me souviens aussi des diamants de Bokassa mais là, Dieu sait pourquoi, je ne me suis attachée à aucun des protagonistes.

J’aime les courgettes et les aubergines. On est fin septembre, c’est sûrement une de mes dernières caponata de la saison. Combien encore de saisons à voir revenir mes légumes de l’été ? Je chasse la question. Elle est conne la question. Certainement moins devant moi que derrière, c’est tout ce qu’il y a à dire, c’est déjà suffisamment déprimant quand l’idée affleure, alors… N’y pensons pas.

J’avais 33 ans quand je suis arrivée ici. C’était hier. Il faisait beau tout le mois de septembre, une nouvelle vie s’offrait à moi et elle avait l’air plaisante. La mer, un port, une lumière incroyable, des bistrots de partout et des gens avenants.
La nostalgie m’étreint. Je déteste la nostalgie, je trouve que ça ne sert à rien. Comme la culpabilité. Ça ne sert à rien, ça ne crée rien, ça enferme.
Mais le fait est que c’est de la nostalgie qui me saute dessus et me serre à la gorge.

J’ai 46 ans. Plus jamais je ne m’installerai quelque part avec la vie devant moi.
Plus jamais. Je pense à Simone de Beauvoir.
Vieillir, c’est cela dit-elle. Une multitude de plus jamais. Plus jamais la légèreté, plus jamais la vie devant soi.
Comme elle, je me dis que j’exagère à toujours vouloir être en avance sur mon âge, ça allait bien quand j’étais jeune, ça… Je n’ai « que » 46 ans, ce n’est pas bien vieux. Mais ce sont les « plus jamais » qui commencent à lancer.

Je pense aussi, bien sûr, nostalgie et vie devant soi, à Simone Signoret.
A son obsession de « mémoire non partagée » dit Chris Marker dans son film Mémoires pour Simone.
On aurait dû me donner Simone en troisième prénom tellement ces deux femmes m’ont accompagnée. Je me souviens avoir lu La nostalgie… quand elle a paru, sur l’épaule de ma mère. Et l’avoir relue bien quatre fois depuis.
Mon obsession que personne plus jamais ne partagera mes souvenirs d’enfance, que le moment de la mort de ma mère sont des images désormais pour moi seule.
Que plus personne ne pourra me raconter le jour de ma naissance.

Vieillir dit-elle. Il va falloir s’y faire. Ce n’est qu’un début, et on ne sait pas la fin.

Septembre 2015

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