Une vie

Il y a des morts qui bouleversent les programmes. Pas seulement radio ou télé. Cela tombait bien, c’était l’heure d’éteindre France culture, Alain Finkielkraut se profilant sur les coups de 9h. Je n’aurais pas pensé, même hier, que la mort de Michel Legrand me ferait tomber soudainement dans le chaudron de l’enfance, de la jeunesse, de mes trente ans, de mon aujourd’hui, linéaire, accompagnement de toujours, désormais, à très bientôt cinquante, on peut dire d’une vie. Ma tasse de café encore à la main, dans l’autre le téléphone portable sans fil, je tape sur You tube et ça défile : Parapluies, Gene Kelly-Demoiselles, Peau d’Ane-Marraine…

C’est enfant, à la télévision, les couleurs si évocatrices des années 70, mais je ne le savais pas à l’époque, ces lilas, ces oranges, ces verts, ces bleus, ces mauves, l’enchantement de Peau d’Ane. J’adorais Jean Marais parce que j’adorais les films de cape et d’épée. C’est ensuite jeune fille le rêve des amours trouvées après les amours fantasmées chantées par Maxence, et ma voix qui s’accorde plus aisément aux graves des forains qu’aux aigus de leurs jeunes compagnes. Faut dire que j’ai commencé à fumer assez tôt.

C’est aussi, enfant, une cassette audio de Michel Legrand. Je n’aimais pas plus que ça l’écouter mais j’aimais, déjà, le chanter. J’ai depuis perdu mes dernières cassettes audio dans un des multiples déménagements… et je ne me souviens pas depuis quand je n’ai plus rien pour les écouter encore…

A la trentaine, les Demoiselles ont déjà été vues plus de vingt fois, les Demoiselles vingt-cinq ans après itou, Jacquot de Nantes, c’est lui, c’est Demy… je suis tombée aussi à ce moment-là dans la marmite à Varda, tout vu, tout pris… ça donnait comme une unité à la vie.

Puis je déménage de Toulouse à Sète et les Demoiselles s’estompent. Je les revois moins. Je les chante moins surtout, normal, la voix s’éraille… A la clope, s’ajoutent les rites initiatiques au bar des halles, ça n’aide pas… Mais Legrand revient par la petite porte de la quarantaine, une trouvaille chouïa misogyne, une époque là encore, celle que je n’ai pas connue, celle d’avant moi, les années 60. Par Nougaro, celui avec lequel, je l’espère, ma voix s’accordera toujours ! Pour l’accent, c’est sûr. (Chanter dans son accent, c’est comme enfiler des pantoufles, on se sent extrêmement à l’aise, ça me fait le coup aussi avec Cabrel et les collègues.)

Bon bref, une vie.
Est-ce que je dis que ça fait tout bizarre que les gens qui étaient dejà un peu vieux, quand même, dans l’enfance, meurent les uns après les autres ? Est-ce que je le dis que je ne l’ai pas vu venir ? Que tout d’un coup, les premières années de ma vie d’adulte s’éloignent et qu’en tendant le bras derrière, je risque l’élongation de l’épaule ?
Non, je me remets plutôt cette histoire si drôlement racontée par Danielle Darrieux. Pour le plaisir de prolonger la chronique et le temps…

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